‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 4)Chapitre 94 sur 128 · DR L'ABBK BARTHELEMY AU BARON DE GLEICHEN · texte numérisé non relu

DR L'ABBK BARTHELEMY AU BARON DE GLEICHEN

Chanteloup, 5 juillet 17C9.

Vous n'êtes plus avec nous, mon cher baron; cette idée m'afflige sensiblement, et quand nous irons vous rejoindre, vous serez peut-être à Gompiègne; voilà le cercle de la vie, on se cherche sans se trouver, ou bien on se trouve pour se quitter. Nous vous avons suivi depuis votre départ; dimanche au soir

nous disions : voilà qu'il entre à Saint- Joseph, voilà la petitefille qui fait un cri, voilà le baron sur sa chaise, et tout de suite nous faisions les demandes et les réponses. Mais, malgré de nouveaux efforts, nous ne sentions pas mieux le mérite de la réflexion du M. l Votre lettre nous donne un petit jour, et peut-être qu'après une longue méditation, nous entendrons mieux cette plaisanterie.

Vous n'avez pas connu l'abbé Le Beuf , de l'Académie des belles-lettres, il a fait plus de cinquante volumes dont la petitefille n'a jamais ouï parler, il connaissait à merveille tous les détails de l'histoire du moyen âge, il vous aurait dit dans quelle année et peut-être dans quel mois la chasuble a commencé d'être ouverte par les côtés et le manipule a cessé d'être un mouchoir, il était prodigieusement savant, il avait lu tous les chroniqueurs, tous les légendaires, mais n'avait jamais rien lu de Racine, de Quinault, de La Fontaine, etc. Un jour que M. Duclos discourait à l'Académie je ne sais sur quel sujet, il dit en passant que les lettres et les plaisirs rapprochaient tous les états *. J'étais auprès de l'abbé Le Beuf, il ouvrait tant qu'il pouvait les yeux, la bouche et les oreilles. Un gros quart d'heure après, et pendant que la lecture continuait, je vis le bon abbé Le Beuf éclater de rire, je lui en demandai la raison : Je ris, me dit-il, de ce qu'a dit M. Duclos, que les gens de lettres ont bien du plaisir, il a raison!... Mon cher baron, je vous avoue que dans bien des occasions je suis comme l'abbè Le Beuf, je n'atteins pas ce qui est trop fin, et je vois souvent louche où les autres voient clair. Mais je me sais bon gré d'une chose, c'est que je laisse là ce que je ne comprends pas,

1. Du maréchal de Richelieu. (Voir les lettres des 27, 30 juin et 2 juillet).

2. Duclos, plus qu'aucun des auteurs de ce temps, se plaisait au rapprochement des hommes de lettres et des grands seigneurs , et aimait à afficher ses relations avec la bonne compagnie. Sa vanité en amenait facilement l'occasion; par exemple, quand on lui demandait son opinion sur quelque ouvrage qui venait de paraître : Voici, répondait -il, ce que j'en disais au duc de... qui me faisait la même ques-

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à moins que ce ne soit du phénicien. Si Ton n'avait pas dit qu'il ne faut pas disputer des goûts, je crois que je l'aurais dit, mais j'aurais ajouté qu'il ne faut pas disputer des faits, parce qu'il vaut mieux les éclaircir, ni des jugements, parce que chacun juge comme il voit, ni de rien, parce que rien au monde ne mérite qu'on en dispute, à moins qu'on ne trouve du plaisir à disputer, et , dans ce cas , on peut disputer de tout. Mais, mon cher baron, je bâille en vous écrivant tout ceci, et je pense que vous en faites autant en le lisant, effaçons vite cette impression. La grand' maman vous fait mille compliments, Gatti tant que vous en voudrez. La présidente a souri tendrement à votre souvenir. M. de Gastellane et M. de Thiers sont partis ce matin, M. de Sarsefield hier, nous restons avec nous, nous parlons de la petite-fille et de vous. Chanteloup est encore aimable. Adieu.

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce samedi , 8 juillet 1760.

J'ai reçu votre lettre hier matin, chère grand'maman. Notre chevalier était parti de la veille avec un grand regret de n'avoir pu vous attendre. Il court de fâcheux bruits sur votre retour. Je soupai hier chez les Trudaine. On parle d'un départ pour le 22, d'une arrivée pour le 20, que la place que laissera le 22 sera remplie par le 20 , qui arrivera. Le 21 sera pour qui il appartiendra; je serai de ceux-là, ne vous en dédites pas, je vous prie, je ne sais en vérité ce que je deviendrai si je suis toujours séparée de vous; mais je ne veux pas vous attrister, je connais la bonté de votre cœur, vous faites pour votre petite-fille tout ce qui dépend de vous. Ce sont les circonstances qui me sont contraires. Je pourrais me plaindre du mystère qu'on m'a fait, j'avais conçu des espérances qui sont toutes

renversées, je ne vois dans l'avenir que des absences continuelles, je reste tout isolée, tout abandonnée; ah! chassons ces idées.

J'eus hier une frayeur épouvantable ; le président fit une chute la nuit d'avant celle-ci; contre l'ordinaire, personne n'avait couché dans sa chambre ; il eut besoin de sa table de nuit, elle n'était point auprès de son lit, il se leva pour F aller chercher; ensuite, voulant remonter dans son lit, il n'en eut pas la force, il tomba tout de son long sur le parquet, et, ne pouvant se relever, il y resta jusqu'à ce qu'on vînt naturellement dans sa chambre, au bout de deux heures qu'il avait resté dans cette situation. Heureusement la tête n'a point porté, il vint chez moi l' après-dîner, je le trouvai comme à son ordinaire; cet accident n'aura point de suite et fera prendre de plus grandes précautions à l'avenir.

Croiriez-vous que le baron avait fait le projet d'être huit jours sans me voir, pour rendre, me disait-il, ses devoirs à ses autres amis? mais j'ai trouvé hier en rentrant un petit billet qui m'annonce qu'il abandonne ce méchant projet. J'en suis bien aise, il n'y a que lui que j'ai du plaisir à voir, parce que nous parlons sans cesse de vous.

Le général Irvine arrivera, je crois, ces jours-ci; M. Walpole s'annonce pour le mois d'août; je ne suis pas fâchée qu'il arrive si tard, parce que, devant être peu de temps ici, son voyage aurait été très-mal placé s'il était venu dans les premiers jours de votre séjour à Compiègne.

Ma grand'maman, ne vous dégoûtez point de votre petitefille, ne l'abandonnez jamais; le moindre refroidissement de votre part serait le comble du malheur, daignez juger de mon cœur par le vôtre.

Adieu. Je vous fais le sacrifice du temps que vous restez à Ghanteloup; s'il est utile à votre santé, je chérirai votre absence.

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