‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 4)Chapitre 95 sur 128 · DE L'ABBK BARTHÉLÉMY AU BARON DE GLEICHEN · texte numérisé non relu

DE L'ABBK BARTHÉLÉMY AU BARON DE GLEICHEN

Chanteloup, 8 juillet 1769.

Madame la duchesse n'a pas un moment pour vous répondre, mon cher baron, elle me charge de ce soin; vous y perdrez, j'y gagnerai. Elle est très-sensible à votre attention, vos nouvelles de la santé, étant plus fraîches que celles qu'elle en avait reçues par un courrier, l'ont tout à fait tranquillisée. Peut-être n'auriez-vous pas dû lui parler de votre affaire dans le temps qu'il souffrait ou qu'il venait de souffrir ; mais ce qui est fait est fait, et puisque cette négociation doit se reprendre à Compiègne, elle s'en félicite, parce qu'elle pourra contribuer plus directement au succès. Après cela beaucoup de compliments de sa part. M. de Thiers partit hier, il ira voir demain la petite-fille, dont je reçus avant-hier une lettre charmante et pleine de reproches, vous me demanderez pour qui? et pour qui serait-ce si ce n'est pour moi ? C'est un mal de famille, quand la grand'maman ne sait que faire, elle me gronde, sa petite-fille en fait autant, j'en suis toujours étonné, parce que je ne me reproche rien. Tout ce que j'en conclus, c'est qu'apparemment je suis un scélérat sans remords. Je n'en ai point de ce que la petite-fille n'est pas venue à Chanteloup, mais j'en ai véritablement du regret. Comment peut-elle croire que je me sois opposé au désir qu'elle avait d'y venir, et que mon opposition eût pu avoir la moindre influence ? Bon Dieu ! qu'elle me connaît mal, ou plutôt qu'elle se connaît mal ellemême ! J'ai cru pendant longtemps qu'elle m'accusait par plaisanterie, mais sa dernière lettre est très-sérieuse ; et comme elle dit que c'est son dernier mot, je n'ose pas entreprendre une justification en forme, et je vais tacher de faire entrer cette idée dans mon esprit. Je gouverne si absolument la grand'-

maman que j'exclus qui il me plaît du voyage de Chanteloup, et pour donner un exemple de mon pouvoir, j'ai commencé par exclure la personne du monde qu'elle verrait certainement avec plus de plaisir !... D'après ce principe, vous me ferez votre cour, mon cher baron, et je vous donnerai la permission de venir ici, à Compiègne, partout où elle sera. Adieu, je vous embrasse un millier de fois. Savez -vous bien que nous ne sommes plus que Gatti et moi ?

DE L'ABBÉ BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND

Chanteloup, ce 10 juillet 1769.

J'ai fait tout mon possible pour être fâché contre vous ou plutôt contre vos accusations qui ne sont pas vous. Je ne voulais plus vous écrire, mais alors vous seriez fâchée contre moi, et je ne puis pas supporter cette idée. Cependant, comme je veux me venger, je veux vous faire un récit qui peut-être vous ennuiera.

Sur les bords de la Loire, à moitié chemin de Chanteloup à Tours, est une butte fort élevée sur laquelle est un petit village nommé Bondésir, qui appartient aujourd'hui au grandpapa, et qui avait appartenu à madame la comtesse de Ficheen-Bas. C'est le nom que les habitants donnent à madame de Furstemberg. Là est une chapelle dédiée à la bonne Vierge, où l'on assure qu'il s'est fait quantité de miracles. On y venait en procession de par-ci, de par-là, de toute la Touraine. Elle était desservie par trois chanoines qu'on vient de réunir au chapitre d'Amboise. Les habitants en sont au désespoir, et la bonne Vierge, qui ne l'est pas moins, fait plus de miracles que jamais ; l'autre jour un paysan tomba dans la rivière ; il y fut trèslongtemps , et pendant qu'il achevait de se noyer, il lui vint dans l'esprit de s'adresser à Notre-Dame-de-Bondésir. Aussi-

tôt il sentit une main très-douce sous son pied qui le souleva. Avant-hier elle se manifesta à un paysan ; elle se plaça sur le toit de sa maison, brillante de lumière, habillée de blanc, mais ne disant pas un mot. Nous ne savions rien de toutes ces merveilles; nous allâmes à Bondésir la semaine dernière. Le peuple s'assembla autour de la grand' maman, et la prit pour la bonne Vierge qui venait les revoir. Nous vîmes dans la foule une jeune fille fort jolie, âgée de seize ans, très-timide, très-intéressante. La grand' maman lui fit quelques caresses. Nous vîmes ensuite le concierge, qui est un jeune paysan de vingt-deux ans, trèsbien fait, qui meurt de peur de tirer à la milice et d'envie de se marier. Hier, en nous rappelant cette course, nous dîmes qu'il faudrait marier le joli paysan à la jolie paysanne ; aussitôt la grand'maman demande des chevaux, des voitures ; mais il pleut à verse, il tonne à faire trembler !... N'importe, il faut se mettre en route. Nous allons travailler au bonheur de ces enfants, il faudra bien que la pluie et le tonnerre cessent. Nous partons, et vous sentez bien que pendant le voyage nous ne parlâmes d'autre chose. « 11 faut les marier tout à l'heure, disait la grand'maman : ces deux pauvres enfants s'aimeront bien, ils s'aiment déjà, ils feront les plus jolis enfants du monde !... On leur achètera un petit coin de terre, nous ferons un petit trousseau à la mariée. » Après une marche de trois lieues, nous arrivons ; nous parlons à la mère de la fille, qui consent à la marier. Le paysan n'était pas dans le village ; on sonne toutes les cloches, il vient aussitôt. La grand'maman le prend en particulier : « Je viens ici pour vous marier. — Madame, vous me faites bien de l'honneur. — Si l'on vous donnait une jolie fille avec une dot, la prendriez-vous ? — Madame, je ferai ce qui vous plaira. — Mais n'avez-vous pas quelque inclination? — Oui, madame. — Et qui ? — C'est la fille d'un vigneron qui demeure aune lieue d'ici. — L'aimez -vous beaucoup ? — Oui, madame. — Vous n'en prendriez donc pas une autre ? — Ce sera, madame, tout comme il vous plaira. — Mais

je ne veux pas gêner votre inclination ; ainsi, vous épouserez celle que vous aimez. » Nous avions encore une espérance, c'est que la jolie petite paysanne aurait aussi une inclination. Elle n'en avait point. La grand' maman eut beau lui demander son secret en particulier et en présence de la mère, tout fut inutile. Il fut donc décidé que le mariage du paysan se ferait incessamment, et que la mère de la fille lui chercherait un mari pour l'année prochaine. Le jeune paysan viendra ce matin présenter sa prétendue, qui certainement sera bien laide. Voilà comment se termina notre course dont la perspective nous a fait passer des moments très-agréables. Hier au soir la grand'maman reçut votre lettre qui nous amusa beaucoup, parce que nous eûmes bien de la peine à comprendre le 22 qui part, le 20 qui arrive, le 21 qui reste, et nous crûmes d'abord que c'était un secret d'État, ensuite un terne pour la loterie de l'École militaire, ensuite une explication théologique. La grand'maman vous en parlera. Gatti part demain, et nous la semaine prochaine.

Monsieur le baron, je vous fais mille compliments, mademoiselle Sanadon, je vous présente mes respects, quant à la petite-fille, je la supplie de croire que j'ai pour elle tous les sentiments qu'elle mérite et que son capitaine est le plus dévoué de ses serviteurs.

Chanteloup, ce Jl juillet 1769.

J'aurais voulu, chère petite-fille, qu'on ouvrît votre lettre à la poste. Certainement on aurait cru que le 20 et le 22 étaient les plus grands personnages de l'État, et que le remplacement de l'un par l'autre cachait les mystères de la plus profonde politique. Je me divertis à imaginer M. Jannel cherchant à

déchiffrer cette énigme, n'en pouvant venir à bout, et disant au roi : « Cela cache quelque chose d'important. Sire; il faut examiner toutes les correspondances de la grand'mère et de la petite- fille ! On ne ferait peut-être pas mal d'examiner leur conduite ; en fin , on ne peut veiller de trop près les personnes suspectes... » Et nous voilà décidées suspectes, ma chère enfant, dans le conseil de M. Jannel!... Voilà ce qu'aura produit votre prudence à ne pas vouloir nommer les masques. Ne vous souvenez-vous plus de ce que vous disiez à M. de Bernstorff, qu'il était « circonspect et suspect? » Eh bien, il vous est arrivé la même chose. Vous avez voulu être circonspecte avec M. Wiard, et vous êtes devenue suspecte à M. Jannel, et presque à moi. Je ne comprenais rien aux 20, 21, 22, et sans l'abbé Barthélémy, qui est accoutumé à déchiffrer toutes les langues, j'aurais cru que la tête vous avait tourné ou à votre secrétaire. Vous allez lever les épaules et dire : La grand' maman est bien bête. Oh ! ce n'est pas tout , ma chère enfant ; vous allez encore dire : Elle est bien imprudente ! Car je vais répondre en clair à votre chiffre. {En clair, je vous prie de croire que c'est le terme de l'art.) J'arriverai le 19 au lieu du 20, et je serai le 20 à Compiègne,au lieu d'être à Paris le 21; mais, ingrate que vous êtes, loin d'être une marâtre, comme vous le faites cntendre, de vous négliger, de vous oublier, je ne suis occupée que de vous, et ce sera à vous que je donnerai cette seule soirée du 19 que je passerai à Paris où vous souperez chez moi, si M. de Ghoiseul peut m'envoyer un marmiton pour nous donner une côtelette. Sinon, ce sera vous qui me donnerez à souper, au risque que je vous porte toute ma maussaderie, ma fatigue et ma poussière. Mais je vous prie de songer que, dans tous les cas, je ne puis voir que vous. Après cela, direz- vous que vous êtes abandonnée, et doutez -vous de toute la tendresse de la grand' maman ?

J'ai partagé votre frayeur de la chute du pauvre président. J'ai eu une lettre du chevalier avant son départ. Je suis bien

fit CORRESPONDANCE

aise de l'arrivée du général, mais mille fois plus de celle de mon Horace» Voici une fort mauvaise brochure que Voltaire m'a envoyée, quoiqu'elle ne soit pas de lui. J'y joins la lettre qu'il m'a écrite en même temps.

Comme je ne sais qu'y répondre et qu'il me parle de vous, vous lui répondrez pour moi et nous y gagnerons tous les trois.

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce vendredi, 14 juillet 1769.

Dans un instant, grand' maman, je répondrai à votre lettre que Gatti m'a rendue hier. Mais il faut, auparavant, que je vous débride toutes les pensées qui m'ont occupée cette nuit. Je l'ai passée sans fermer l'œil. Elle n'a pas été bien longue, à la vérité. Je n'ai quitté madame de Beauvau, chez qui j'avais soupe, et où étaient la maréchale de Luxembourg, la marquise de Boufllers et le comte de Chabot, qu'à quatre heures du matin. Ce n'est point à ce que nous avions dit que j'ai pensé, cela n'en valait pas la peine ; mais j'ai réfléchi sur le désir que nous avons de trouver le bonheur. Quel moyen avons-nous pour l'attraper? Connaissons-nous ce qui peut nous le procurer ? Oh ! oui, nous le connaissons, et je suis bien sûre que nous sommes du même avis. Il ne tient jamais qu'à un seul objet; tout ce qui n'est pas cet objet, tout ce qui n'y a pas de rapport, n'est que palliatif, distraction !... Madame de Prie est morte du besoin de gouverner l'État ; un autre mourra de la diminution de ses richesses ; mais vous, mais moi, nous ne mourrons pas de ces maladies-là !.. . Notre objet n'est point des êtres imaginaires ; ce sont des individus qui ont chair et os, que nous aimons, dont nous voulons être aimées ; point de bonheur sans celui-là. Mais à quoi connatt-on qu'on est aimé ?

Ah ! voilà où Ton se trompe ! il est des apparences flatteuses qui nous élèvent au-dessus de la sphère ; mais elles s'évanouissent et nous replongent dans l'abîme. Quel remède à cela? Voilà ce qui m'a occupée. Pour m'en distraire je vais relire votre lettre et y répondre.

Je suis ravie, charmée de mon style de Nostradamus. Il vous a tenu lieu de Mercure et m'a valu une réponse dont le style est divin. Vous attrapez la perfection sans perdre la facilité et le naturel. Oh! vous êtes une singulière grand' maman. Gomment avez-vous pu faire une si sotte petite- fille î Pourtant vous lui avez passé une petite portion de votre tact et de votre bon goût. Oui, monsieur l'abbé, rien n'est si vrai ! Ne haussez point les épaules, et ne dites point : « Voilà une créature bien vaine. » Je vous confondrai en vous nommant, pour preuve de ce que je dis. Voyez quelles sont les gens que j'estime et que j'aime, en commençant par vous qui êtes à la tête et en finissant par mon baron qui est à la queue. Cette queue est souvent tortillée et je n'ai pas le projet de la redresser. Ce baron partira le jour que la grand' maman arrivera. Mais vraiment voici une belle aventure dont il faut vous prévenir. Madame de Chateaurenaud m'est arrivée, tandis que Gatti était chez moi. Après avoir demandé de vos nouvelles, elle a voulu savoir le jour de votre retour. « Mercredi, a-t-il dit. — Ah ! j'irai l'attendre chez elle. — Mais, madame, ai-je dit, elle pourra arriver bien tard et ne vouloir voir personne. — Oh ! qu'est-ce que cela fait? je l'attendrai... » Je vous en préviens; faites donner des ordres à votre suisse.

Vous envoyez donc des extraits de mes lettres, et vous me faites des tracasseries. M. de Gontaut a montré à madame de Luxembourg ce que je vous avais écrit de M. de Lauzun. Vous voulez me mettre mal avec tout le monde; nous nous brouillerons tout à fait mercredi; mais ce sera sans éclat; je ne veux de confident que M. Jannel.

Je n'ai encore lu que la préface, l'épttre dédicatoire et la

première scène des Guèbres. Je crois la préface et l'épître de Voltaire ; les vers ne me paraissent point ridicules, nous verrons comment sera la suite.

Je me garderai bien de vous donner à souper. En vérité, cette proposition est-elle raisonnable ? II faut qu'en arrivant, vous vous mettiez dans votre lit, que vous ayez un poulet, pour vous, l'abbé et moi. Je ne pourrais pas vous supporter dans ma chambre. Je croirais que j'achèverais de vous tuer, et puis j'aurais le déplaisir de vous voir partir; je ne veux point être promptement quittée. Capitaine, n'allez pas penser que je ferai veiller la grand'maman. Non, je me retirerai quand vous me l'ordonnerez ; mais je veux que ce soit moi qui parte ; enfin, je veux la quitter à mon tour.

Adieu, grand'maman, adieu, l'abbé. Que je serai aise mercredi! Songez que j'ai bien à jaboter ; adieu, adieu.

Paris , ce 16 juillet 1709.

J'ai reçu deux de vos présents, monsieur, par la grand'maman. Elle a joint au dernier la copie de la lettre de M. Guillemet, où il est fait mention de moi. J'avais résolu de ne point écrire à M. Guillemet, jusqu'à ce qu'il me fît quelque agacerie; je me souvenais qu'il m'avait dit qu'il écrivait volontiers quand il avait un thème, mais qu'il n'aimait pas à écrire quand il n'avait rien à dire. C'était une leçon qu'il me faisait; je m'y soumettais avec peine ; mais je me serais fait scrupule de ne la pas suivre. Vous avez levé l'interdiction ; ainsi, prenez-vous-en à vous-même si je vous importune.

Vos lettres d'Amabed m'ont fait beaucoup de plaisir. La préface et l'épître dédicatoire des Guèbres ne me paraissent pas de la même main que la tragédie. La petite-fille aime toujours

les vers ; mais ce sont les vers de M. Guillemet qu'elle aime. Elle trouve que les Guèbres vaudraient bien mieux s'ils parlaient en prose et du môme style que la préface et l'épître dédicatoire.

Monsieur de Voltaire, ayez pitié de moi ! tous les vivants m'ennuient ; indiquez-moi quelques morts qui puissent m' amuser. J'ai relu vingt fois les livres qui me plaisent, et je suis toujours obligée d'y revenir. Je voudrais une brochure de vous toutes les semaines. Je suis persuadée que vous pouvez fournir à cette dépense. Je crois qu'il n'y a qu'une certaine dose d'imagination pour chaque siècle, et qui est éparpillée dans les différentes nations. Vous vous en êtes emparé subitement et n'en avez pas laissé un grain à personne. C'est donc à vous à distribuer vos richesses, et dans vos largesses il faut préférer votre bonne et ancienne amie.

La grand' maman est à Chanteloup depuis le 29 avril. Son absence a mis le C3mble à mes ennuis; elle arrive mercredi, mais pour aller tout de suite à Compiègne. Si vous connaissiez cette grand'maman, vous en seriez fier. Elle est comme vous, elle a tout envahi. Ah ! son siècle n'est pas digne d'elle.

Je crois que M. Guillemet ne se flatte pas qu'on lui écrive des gazettes. D'ailleurs ce n'est pas mon talent, et de plus, la nouvelle du jour est détruite par celle du lendemain. 11 y a un livre ici qui fait beaucoup de bruit, dont il n'y a que trois ou quatre exemplaires; je ne l'ai pas encore lu. On dit qu'il est de main de maître. J'ai pris des mesures pour l'avoir. Nous avons eu ici un opéra comique qui a eu un succès inouï, c'est le Déserteur. 11 vous fera plaisir. Les paroles sont de Sedaine. Je ne sais si les ouvrages de cet auteur passeront à la postérité. Je ne sais s'il ne serait pas dangereux qu'il devint modèle, les Genuit dégénèrent toujours, mais ce Sedaine a un genre qui fait grand effet. 11 a trouvé de nouvelles cordes pour exploiter la sensibilité, il va droit au cœur et laisse là tous les détours d'une métaphysique que je trouve détestable en tout genre. On la place aujourd'hui partout, même en musique. Plus la

musique est recherchée et travaillée, plus elle a de succès. II y a ici un fameux joueur de violon qui fait des prodiges sur sa chanterelle. Un homme disait à un autre : « Monsieur, n'êtesvous pas enchanté?... Sentez-vous combien cela est difficile ?.. . — Ah! Monsieur, dit l'autre, je voudrais que cela fût impossible!... » C'est ce que je dirais de tous les auteurs qui sautent à pieds joints sur le bon sens pour nous faire des raisonnements fatigants, ennuyeux et faux. Je mettrais à leur tête M. Jean- Jacques et puis tous ses prosélytes.

Adieu, Monsieur : cette lettre est d'une insupportable longueur; ne craignez pas la récidive, vous me ferez toujours taire quand vous voudrez.

A Chanteloup, ce 16 juillet 1769.

Votre lettre, ma chère petite-fille, m'a sauvée de tomber dans le panneau le plus fâcheux. Voltaire m'en avait écrit une seconde pour me dire de ne pas montrer la tragédie des Guèbres; cette précaution ne m'avait point encore avisée que la pièce pût être de lui, tant elle me semblait mauvaise, et en lui répondant je lui mandais tout ce que j'en pensais; heureusement ma lettre n'était point encore envoyée quand j'ai reçu la vôtre ; ce que vous me dites nous a dessillé les yeux ; nous avons reparcouru la pièce, l'abbé et moi, et, soit l'effet de la prévention que vous nous aviez donnée, soit celui de ma peur, nous avons cru reconnaître Voltaire, mais nous n'en sommes pas moins restés à dire que la pièce était détestable. Je me suis seulement contentée de ne le pas dire dans la lettre que je lui ai répondue. Ainsi, tenez -vous pour avertie, ma chère petitefille, de ne point prêter les Guèbres à personne, car je promets à Voltaire qu'elle ne sera pas connue par nous. Voici ma der-

nière lettre, ma chère enfant, et l'abbé va la finir. Je compte toujours vous donner à souper mercredi et je m'en fais le plus grand plaisir.

DE L'ABBÉ BARTHELEMY

11 est bien tard. Le petit garçon de la poste attend; le dîner attend ; la grand'maman attend pour fermer son bureau; elle me dit de finir cette lettre que je n'ai pas lue; je ne sais comment m'y prendre. J'invoque notre sainte Trinité, dont je ne connais pas le père, mais je vous souhaite le bonheur temporel 4t éternel au nom du Fils, et du Saint-Esprit, que j'aime et que j'adore autant que vous.

Prenez garde, je vous prie, à l'heureuse équivoque de cette expression autant que vous.

Parcourez le sixième volume des comédies de Dancourt pour nous dire à votre retour ce que vous en pensez.

DE L'ABBÉ BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND

17 juillet 1769.

Vous allez me détester, parce que je vais vous contrarier. La grand'maman ne pourra pas souper mercredi avec la petitefille , quoiqu'elle le lui eût proposé dans sa lettre d'hier. Elle n'est pas malade, elle désire infiniment de vous voir; cependant, si elle part mercredi, ce né sera que le soir, peut-être môme ne partira-t-elle pas ce jour-là; tout dépend de certaines circonstances que je ne puis vous expliquer. Si je vous le disais et qu'elle vît ma lettre, elle me donnerait de dessus sa chaise longue cent soufflets et cent coups de pied. Dès que nous aurons quelque chose de plus certain sur l'instant du départ et de l'arrivée, je vous l'annoncerai, et si vous ne comprenez rien à

ma lettre, je vous l'expliquerai dès que je serai à portée de vous faire ma cour.

Nous n'avons jamais rien su de l'effroi que vous a causé M. le baron.

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