DE M. WALPOLE A GEORGE MONTA1GU
Paris, 7 septembre 1*769.
Ma chère vieille amie a été charmée de votre souvenir et m'a fait promettre de vous envoyer mille compliments; elle ne comprend pas pourquoi vous ne voulez pas venir ici; ne sentant en elle-même aucune différence entre la vivacité de soixantetreize ans et celle qu'elle avait à vingt-trois ans, elle croit qu'il n'y a aucun empêchement pour faire ce qu'on veut, excepté la privation de la vue.
Si elle n'en était pas privée, je crois que rien ne pourrait l'empêcher de me faire une visite à Strawberry-Hill. Elle fait des chansons, les chante, et se rappelle tout; ayant vécu dans le siècle le plus agréable jusqu'au plus raisonneur, elle a tout ce qui était aimable dans l'autre avec ce qui est sensé dans celui-ci, sans la vanité du premier, ni la pédante impertinence du dernier.
Je l'ai entendue discuter avec toutes sortes de personnes, sur toutes sortes de sujets, et je ne l'ai jamais vue dans le faux. Elle humilie les savants et trouve une conversation pour chacun . Affectueuse comme madame de Sévigné, elle n'a aucun de ses préjugés, mais elle a un goût plus universel, et avec la santé la plus délicate, son activité la pousse à une vie fatigante qui me tuerait si je restais ici. Si nous revenons à une heure du
1. On donne ici cette lettre écrite par M. Walpole pendant le séjour de six semaines qu'il fit à Paris, à cause des détails qu'elle renferme sur l'état où il a trouvé madame du Deffund.
matin de souper à la campagne, elle propose d'aller sur le boulevard ou à la foire Saint-Ovide parce qu'il est trop tôt pour se coucher. J'ai eu beaucoup de peine à lui persuader hier au soir, n'étant pas bien portante, de ne pas rester levée jusqu'à deux ou trois heures du matin pour voir la comète. Elle avait fait dire à un astronome d'apporter son télescope chez le président Hénault, pensant que cela m'amuserait.
En tout, sa bonté pour moi est si excessive que je ne me sens pas honteux de produire une personne desséchée dans un cercle de divertissements que j'ai abandonnés chez moi. Je vous fais un conte. Je me sens honteux et je soupire après mon tranquille château et mon cottage, mais je sens de l'angoisse lorsque je réfléchis que je n'aurai probablement jamais assez de résolution pour faire un autre voyage afin de revoir cette amie si bonne et si sincère qui m'aime autant que ma mère m'aimait. Mais c'est folie de penser à l'avenir. Qu'est-ce que l'année prochaine? Une bulle d'eau qui peut crever ou pour elle ou pour moi avant même que l'année qui s'enfuit arrive au bout de l'almanach. Faire des projets dans une vie aussi précaire que la nôtre, ressemble aux châteaux enchantés des contes de fées, où chaque porte était gardée par des géants et des dragons. La mort ou la maladie barrent chaque porte où nous voulons passer, et quoique nous puissions parfois surmonter l'obstacle et parvenir à la dernière chambre, c'est d'un aventurier absurde de placer ses espérances au bout d'une telle avenue.
Adieu, mon cher George, etc.
A Fontainebleau, ce 10 octobre 1763.
Oui, ma petite-fille, cinq louis, je le veux bien. J'espère que ce sera une belle chose que cette poupée et que vous en jouirez
avant de l'envoyer à ma nièce; prenez garde pourtant qu'elle ne soit pas beaucoup plus belle que celle de miss Fanny, afin de ne pas mettre de jalousie entre deux petites filles qui sont toute la journée ensemble.
Ma chère enfant, je n'ai rien à vous dire d'ici. Les maréchales y sont; je n'ai vu que celle de Luxembourg; il y a d'ailleurs peu de monde, les tracasseries ne sont point encore arrivées; les spectacles sont commencés et n'ont point encore chassé l'ennui que j'ai trouvé établi à poste fixe dans mon salon. Je vous aime, c'est le sentiment qui m'approche de l'éternité ; il est pour moi le commencement et la fin et il remplit l'intervalle.
DE MADAME DU DEFFAXD A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce mercredi, 11 octobre 1*7 GO.
Je le vois bien, chère grand* maman, il faut que je m'abandonne sans réserve à ceux que j'aime ; ils savent mieux que moi ce qu'il me faut, et je suis bien plus flattée d'être prévenue que d'avoir obtenu.
Toutes vos commissions seront faites, l'abbé aura ce matin votre lettre ; j'ai eu tort de ne pas la lui avoir envoyée dès hier au soir, j'étais dans son quartier, je soupais chez le président, mais j'avais après souper un rendez-vous avec la princesse. Je m'occupais de la conduite que j'aurais, cela absorba toutes mes autres idées ; ce n'est pas que je ne pensasse beaucoup à vous, mais c'était dans un autre genre. Si je vois l'abbé cette aprèsdîner, je lui rendrai compte de la conversation, si je ne le vois que demain, j'y en ajouterai une autre, car la princesse soupe chez moi ce soir. Devinez avec qui j'ai espérance que ce sera? avec qui désireriez-vous que ce fût? C'est avec quelqu'un qui n'est que sa connaissance, qui est votre ami, qui est le mien, que je
ne savais où prendre pour exécuter vos ordres ! Ah ! c'est mon chevalier, dites-vous? Eh bien, oui, c'est lui! J'appris son arrivée un quart d'heure après que j'eus reçu votre lettre; je la lui envoyai sur-le-champ avec un billet d'invitation à souper pour ce soir. 11 n'était point chez lui, on lui laissa votre lettre et mon billet ; il était chez mademoiselle d'Andrezelle, qui loge à la porte de la princesse. J'envoyai l'y relancer; à minuit, il en était déjà parti. Ainsi je ne sais que son arrivée et rien de plus.
Ah ! oui, chère grand'maman, j'écrirai à votre petit-fils, ne fût-ce que pour lui envoyer l'article de votre lettre, il en est bien digne.
Je suis bien flattée de tout ce que vous me dites de madame de Durfort, je m'estimerais heureuse de lui plaire; vos bontés pour moi et mon attachement pour vous la préviennent en ma faveur. Quand elle me le permettra, je serai fort empressée de lui faire connaître que ce serait un grand honneur et un grand plaisir pour moi d'être du nombre de ses amies.
Le baron vous aura parlé de la poupée. Chargez-moi de toutes vos commissions. Madame Cholmondley m'aidera; elle est charmée de votre souvenir. Je me suis chargée de ses adorations.
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce vendredi, 14 octobre 1769.
Vous ne croiriez pas, chère grand'maman, qu'ayant reçu votre lettre avant-hier, je n'aie pas eu le temps d'y répondre; c'est pourtant vrai : hier je fus hors de chez moi toute la journée; on tendit mon lit d'hiver, on mit des doubles châssis, on calfeutra, etc. Je reçus mon capitaine chez madame Chol-
mondley ; aucune de vos bontés ne lui échappe , elle sent la délicatesse et la politesse infinie de vos attentions ; elle me soupçonnait d'exagération quand je lui parlais de vous, actuellement elle trouve qu'on reste toujours en arrière.
Nous avons tenu un conseil , discuté et raisonné sur tout ce qu'il faut pour la poupée ; je vous rendrai compte de l'exécution.
Savez-vous l'aventure de votre petit-fils1? Il arrive à Calais le samedi au soir, il comptait s'embarquer le dimanche de bonne heure, le vent retint les vaisseaux à Douvres et il n'en arriva à Calais que lundi au soir. Je compte qu'il s'est embarqué mardi, mais je n'en aurai des nouvelles que dimanche.
Votre loge à la Comédie me fait grand plaisir ; les Richemont y vont tous les jours, ce sont les meilleurs amis de monsieur Walpole. Ainsi, directement ou indirectement, il n'y a point de sortes d'obligations que je ne vous aie; ce sont bien vos bontés qui sont l'éternité pour moi ; elles sont si continues que je n'en puis sentir la succession. Si le baron n'est pas toujours à vos pieds, s'il ne représente pas pour le petit oncle, le grand abbé et moi, je lui déclare que la petite chaise sera pour le premier venu, pour les Bedées, les Fanchaw, etc. 11 sera infiniment au-dessous d'eux si, dans les moments où il peut être avec vous, il est assez dépourvu de bon sens, d'esprit et de goût pour être ailleurs.
Les oiseaux sont envolés, il faut qu'ils soient retournés à Steinkerque *. Depuis dix jours je n'en entends pas parler. Il y en aura demain huit que vous êtes partie; dans quatre semaines je pourrai vous revoir, n'est-ce pas? Que j'aurai de plaisir à me trouver dans votre petit appartement à côté de votre fau-
1. Walpole. Il était parti de Paris pour Londres le 3 octobre.
2. Les oiseaux de Steinkerque. — La marquise de Boufflers; sa fille, madame de Boisgelin, et sa nièce, madame de Cambise. Ces trois personnes sont souvent désignées ainsi dans ces lettres, sans que le prétexte de cette plaisanterie soit connu.
DE MADAME DU DEFFAND. 2:i:j
teuil! Vous aurez la princesse dimanche ou lundi; elle attend demain ou après- demain sa bonne amie de cinquante francs; dès qu'elle aura passé une soirée avec elle, elle ira trouver celle qui n'a point de prix.
Adieu , chère grand' maman , votre petite - fille est une petite sotte , elle voudrait vous amuser, elle n'en a pas l'esprit.
A Fontainebleau, ce 16 octobre 1769.
Je ne suis point étonnée, ma chère petite-fille, que vous n'ayez pas le temps de m'écrire, car je n'ai point non plus le temps de vous écrire, et la preuve que je ne l'ai pas, c'est que je ne vous écris pas.
Ne faites point d'imprécations contre le baron, il a les meilleurs procédés du monde pour moi; il mérite toutes vos bontés, et il est plus digne que jamais de conserver la distinction de la petite chaise auprès de votre tonneau. A propos de votre tonneau, les oiseaux, dites-vous, sont envolés. Comment, tout de suite, comme cela, sans raison? Gela ressemble bien, en effet, à des oiseaux , j'avoue que je n'en suis pas trop fâchée. Vous savez que je ne partage pas le goût de madame de La Vallière pour les oiseaux : tant de grâces, de légèreté, ne conviennent point à une grand' m ère. Si ces oiseaux vous amusaient cependant, je désire qu'ils vous reviennent, on ne peut disconvenir qu'ils n'aient un très-joli ramage. J'imagine que le retour du chevalier aura été leur épou vantail. Envoyez-le-moi donc, ce pauvre chevalier, je meurs d'impatience de le voir.
Nous avons eu bien de la peine , le baron et moi , à comprendre l'aventure du petit-fils. A la fin nous avons pourtant entendu que, puisque tous les vaisseaux étaient à Douvres, il
ne pouvait pas, en effet, s'embarquer à Calais, parce qu'il n'a point le don de saint Pierre de marcher sur la mer.
L'abbé me mande qu'il vous a trouvée toute triste de la flotte russe. Cela m'a fait ressouvenir d'une comédie que j'ai vue à Rome, intitulée : lo Spéciale. Faites-vous-la raconter par l'abbé. Heureusement, vous vous êtes bientôt consolée des Russes avec la poupée. C'est un parti fort sage : rien de si philosophique que de jouer à la poupée! on dit que ce sera la plus jolie chose du monde que cette poupée; je vous remercie, vous et madame Cholmondley , de tous les soins que vous y donnez.
Adieu, ma chère enfant, je vous embrasse et vous aime de tout mon cœur. Dites mille choses pour moi à madame Cholmondley; je suis bien aise qu'elle m'aime, elle ne sème point en terre ingrate.
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce lundi, 16 octobre 1769.
Ah ! je n'arriverai pas la première, le grand abbé me gagnera de vitesse ; il était chez moi hier quand les oiseaux de Steinkerque y arrivèrent; ils m'apportèrent quatre petits vers qu'ils avaient trouvés dans de vieilles chroniques, nous nous hâtâmes d'en prendre copie. L'abbé, lui dis-je, vous voulez me prévenir? — Oui, me dit-il. Nous nous entendîmes sans plus grande explication. Vous me manderez lequel sera arrivé le premier.
J'ai deux grandes affaires à traiter avec vous; la première de vous prier d'obtenir du grand-papa sa loge à l'Opéra pour, tous les jours qu'il n'en a pas disposé, la seconde de vouloir bien faire écrire à M. Français de faire partir successivement par le courrier deux livres de thé qu'on lui a remis depuis
plus d'un mois; elles sont, je crois, à votre adresse; si elles n'y sont pas, elles doivent être à la mienne ou à celle de madame Cbolmondley. Pardon, chère grand' maman, de la liberté grande.
Bon, voici encore une autre demande : je vous prie de traiter de haut en bas M. l'envoyé du Danemarck, ci -devant mon baron; il perdra à tout jamais ce titre s'il a la fatuité de ne vouloir m' écrire qu'en réponse. J'exige, et il le sait bien, qu'il me donne au moins deux fois la semaine des nouvelles de ma chère grand' maman, de mon bon grand-papa; il pourrait y ajouter, sans faire trop l'important, quelques petites nouvelles qui m'amusassent. Je ne le prie point de me mander ce qu'il sait de la flotte russe, quoique j'en sois inquiète, mais les nouvelles de Fontainebleau, que je n'apprends jamais que le surlendemain qu'elles sont arrivées.
Bonjour, chère grand' maman, je me hâte de faire partir ma lettre.
Voici les vers :
Broussin , dès l'âge le plus tendre , Posséda la sauce à Robert, Sans que son précepteur lui pût jamais apprendre Ni son Credo, ni son Pater.
Ce Broussin était un ami de Chapelle, ces vers sont pour le moins aussi vieux que moi.
DE MADAME DU DEFPAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce lundi, 16 octobre 1769.
Ma grand'maman, vous ne recevrez cette lettre que mercredi ou jeudi, elle aura pourtant été écrite le lundi à quatre heures du soir, vous ayant déjà écrit le même jour à quatre heures du matin. Dans la première lettre, je ne parlais que de
chanson, de thé, de loge à l'Opéra, mais dans celle-ci il s'agit bien d'autre chose. C'est un régiment, grand* m aman, ou bien un brevet de colonel que je supplie le grand-papa de donner à mon cousin le marquis de Chavigny. Si M. du Châtelet n'a point trompé ledit cousin, M. le duc de Choiseul doit être prévenu en sa faveur, et le cousin doit avoir beaucoup d'espérance; il s'est obstiné à obtenir ma puissante protection. Malgré ma résistance et tout ce que je lui ai pu dire de mon peu de crédit, il a absolument voulu une lettre, la voici, et pour vous gagner par les présents il vous porte un sac de petits grains.
Je ne doute pas que vous ne fassiez connaître à mon cousin que je m'intéresse fort à lui et que vous voudrez bien lui accorder votre protection.
Quelle importunité je vous cause! et puis on désire des enfants!
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce jeudi , 19 octobre 1780.
Ma grand'maman, je suis tout embarrassée, décontenancée, déconcertée; je viens de recevoir une lettre du baron sublimement sèche. N'entend-il point la plaisanterie, et aurait-il pris de travers mes plaintes et mes menaces? il me dit qu'il est l'être le plus libre, le plus révolté, qu'il ne s'est jamais assujetti à écrire à son cher père et à sa chère mère autant qu'il m'a écrit, qu'il va à la campagne et me fait ses adieux. Voilà ce qui le regarde; mais voici ce qui m'inquiète le plus. Je crains de vous avoir importunée par la puérilité de mes demandes; aucune certainement ne me tenait à cœur, et la loge et le thé sont deux choses dont je puis facilement me passer. Je n'avais jamais imaginé que M. le duc de Choiseul ni vous dussiez
prendre la peine d'écrire à Londres, mais j'avais cru possible que vous en donnassiez l'ordre à quelque secrétaire et que vous fassiez écrire à M. Français à Londres, comme vous aviez fait écrire pour le tabac à M. Follard à Munich. Dès qu'il y a la plus petite difficulté, le plus petit embarras, certainement je n'y pense plus et je vous demande un million de pardons de vous avoir importunée. Je me flatte que vous ne l'aurez pas été de mes sollicitations pour le régiment que demande M. de Ghavigny; vous avez dû voir qu'il m'aurait été difficile de lui refuser une sollicitation.
Venons à un autre article : les oiseaux de Sleinkerque. L'abbé aura pu vous mander qu'il les a vus et que leurs visites sont longues, mais que faire? rien, ce me semble, ne doit vous être plus indifférent; si cela ne vous l'était pas, je renoncerais sur-le-champ à cette volatile, leur ramage ne m'enchante pas assez pour que ce sacrifice me coûte beaucoup. Je ne prévois rien de dangereux dans leur commerce. Les opéras, les comédies, les ouvrages tant anciens que modernes, les robes, les rubans, les pompons, voilà les sujets de nos conversations. Je ne prends jamais votre nom en vain, je me contente d'être flattée et honorée de vos bontés, de votre amitié, mais la vanité ne me fait point chercher à m'en vanter, ni à m'en prévaloir. Je crois, chère grand' maman, que cette explication n'était pas nécessaire, aussi ne la fais-je pas comme remède, mais comme préservatif. Votre enfant vous aime uniquement et comme il vous convient d'être aimée ; soyez-en à tout jamais persuadée.
A Fontainebleau, ce 21 octobre 1669.
Si le baron, ma chère petite-fille, vous a donné de l'inquiétude par le ton de sa réponse, c'est, n'en déplaise à son esprit,
par sottise qu'il s'est mal exprimé, car je suis sûre que vous n'avez pas pu lui déplaire, et je vous en réponds, quoique je ne Taie pas vu, parce qu'il est à la campagne. S'il vous a mal rendu mes commissions, c'est que je les lui ai mal données, parce que je les ai données très-précipitamment. Je vous ai envoyé pour vendredi dernier le billet de la loge à l'opéra; j'avais chargé le baron de vous mander que je ne voulais pas la demander in globo au grand-papa, parce qu'elle lui est quelquefois demandée et qu'il serait gêné de ne pouvoir pas en disposer, qu'ainsi il valait mieux que vous la lui demandassiez chaque fois que vous en aurez envie ; il ne l'aura plus que de demain en huit pour le reste de la semaine.
Les bottes de thé ne pouvaient pas faire le plus léger embarras; on écrira mardi à M. Français de les envoyer successivement à mon adresse. Il faut seulement que vous ayez l'attention de mander qu'on les lui remette, sans quoi il ne saurait où les prendre.
Votre tabac va arriver, mais au lieu de trois livres que vous attendiez, il n'y en a qu'une et demie. M. de Saint-Florentin m'a remis aujourd'hui l'ordonnance de votre pension. Je l'ai donnée sur-le-champ à madame d'Invault, en la priant très- instamment d'engager son mari à l'acquitter le plus tôt possible. J'irai l'en solliciter moi-même dès que je pourrai sortir.
Votre sac est la plus jolie chose du monde, je vous ea remercie. Je suis fâchée de n'avoir point vu M. de Chavignv* qui a pris la peine de me l'apporter; mais j'étais dans ma chambre, il y avait du monde , je n'ai pu lire votre lettre que quand ce monde a été sorti, et alors M. de Chavigny, qui était l'objet intéressant de la lettre, n'était plus dans le salon. Ce malheur a été réparé, parce que j'ai fait lire la lettre au grandpapa. C'était la meilleure recommandation que je pusse faire. Voilà, je crois, tout ce que vous vouliez savoir? Ah ! si fait. Il faut encore répondre aux oiseaux de Steinkerque. Tranquillisez-
vous, ma chère enfant, je vous assure qu'ils ne me nuisent paâ plus qu'ils ne me duisent. Voilà tout ce que le baron vous aurait dit s'il était ici à faire son devoir de secrétaire; il y« aurait ajouté beaucoup d'esprit et de grâce, que je retranche,* parce je ne saurais où les prendre, et que je n'ai pas le temps de les chercher parce qu'il faut me coucher, car vous saurezque c'est toujours sur mon sommeil qu'il me faut prendre le* temps de vous écrire ; je me contenterai donc de vous embras-: ser, ma chère enfant, et de vous embrasser bien tendrement;-
Et mon pauvre chevalier !.. . il ne veut donc pas arriver?...
Et la poupée ! . . . quand l'enverrez-vous donc à ma nièce ?. . .
DE L'ABBÉ BARTHÉLÉMY A LA DUCHESSE ftB CHOISEUL
2G décembre 1709.
J'ai l'honneur de vous envoyer, madame la duchesse,, tout ce que vous demandiez, à l'exception des mirlitons de madame d'Achy. Je croyais que la boîte était donnée et je n'y avais plus pensé. S'il me vient quelque chose, je vous en ferai part. J'ai été plus affligé qu'étonné de la vivacité de madame de Thiers; le jour que nous la vîmes avec madame de Castellane, il nous parut qu'elle prenait fort à cœur l'honneur de M. le duc; il est vrai que personne n'avait imaginé de le placer là.
Je vis hier la petite-fille, fort occupée du roi de Portugal, dont on parle beaucoup, du roi d'Angleterre, contre lequel on^ vient de publier à Londres une déclamation brûlante, pleined'injures et de menaces , enfin, de la poupée que vous lui avez, demandée1. Il a fallu la refaire, parce qu'on avait déjà cassé la tête de l'ancienne. La marchande produisit la nouvelle avec ui^
1. La duchesse de Choiscul destinait cette poupée à sa nièce, fille de la comtesse de Choiseul-Stainvilte.
éloquence emphatique, mais elle mit encore plus d'emphase dans le prix qu'elle en exigeait; elle ne peut la donner à moins de 100 francs ! ! Grande fureur de la part de la petite-fille, o Non, mademoiselle, je ne la prendrai point à ce prix-là, il faudrait être folle ! — Madame, je ne puis pas la laisser à moins et je n'en suis pas embarrassée. — Tenez, mademoiselle, tout ce que je puis faire, c'est de vous en donner 96 francs, mais il serait souverainement ridicule de vous en donner 100. — Non, madame, je ne puis pas en rabattre un sol. — Eh bien, mademoiselle, vous n'avez qu'à l'emporter; qui a jamais payé une poupée 100 francs? L'abbé, parlez donc. » Alors je parle, et je dis à la marchande : « Il est vrai que la poupée ne vaut pas 100 francs, mais vous pourriez la laisser à 99 francs, parce que cela fait quatre louis et un petit écu. — Monsieur, comme vous êtes un honnête ecclésiastique, je m'en rapporte à votre jugement, m La petite-fille, enchantée, dit à Wiard de compter vite 99 francs. Mais la marchande s'avise de demander pour la fille de boutique les 20 sols qu'on lui a ôtés. Nouvelle scène de la part de la petite-fille, qui consent enfin à donner les 20 sols de sa poche. Pendant qu'on faisait le compte, nous calculons ce qu'a pu coûter la mousseline et le droguet, et, d'après ce calcul, on appelle la marchande. « Mademoiselle, avez-vous le détail de vos fournitures? — Madame, je n'en donne jamais. — Vous n'en donnez jamais, mademoiselle? et moi je ne donne point d'argent à ceux qui ne donnent point de détails; emportez votre poupée et qu'il n'en soit plus question. » Aussitôt elle rend l'argent, emporte la poupée et disparaît. Il faut observer que cette poupée avait le panier et le jupon de l'ancienne, de manière que mademoiselle de Choiseul n'a plus de poupée à présent. Alors madame de Narbonne arrive, on lui fait le récit de l'aventure. On crie beaucoup contre la marchande et on conclut qu'il faut envoyer acheter ce matin la poupée sous un nom emprunté.
Madame de La Vallière reçut, il y a deux jours, un pot-
pourri ; elle passa chez madame de Forcalquier, qu'elle soupçonnait de le lui avoir envoyé, et fit écrire à sa porte :
Ce pot-pourri Est si joli , Qu'il me semble Qu'il vous ressemble '.
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce mercredi, 26 décembre 1769, à 5 heures du soir.
Ma chère grand'maman, je viens de prendre mon thé dans la plus jolie petite tasse, qui était sur le plus joli petit plateau, et à côté du plus joli pot à sucre; ces trois jolies choses viendraient-elles de la plus jolie des grand' mamans? Ce serait contre les traités les plus solennels, vous aviez juré que vous ne me donneriez point d'étrennes. Je vous avais pardonné l'escobarderie de la tabatière en faveur de l'orthodoxe qui est dessus, mais pour un charmant déjeuner je ne puis avoir la même indulgence. Eh bien, sachez donc quel parti je prends : C'est de vous en remercier, de l'accepter avec grand plaisir ; de me dire : Je suis la petite-fille qui ne doit pas compter avec sa grand'maman. Comblez-moi donc tant qu'il vous plaira de grâces et de bienfaits, je ne vous en aimerai pas davantage, par une raison, c'est qu'il est impossible de rien ajouter à mes sentiments.
Par le grand savoir-faire de madame de Narbonne, nous
1. Madame de Forcalquier aurait pu rendre madrigal pour madrigal en rappelant à madame de La Vallière celui qu'elle avait inspiré à madame d'Houdetot. Elle avait alors cinquante ans.
La Nature prudente et sage Force le Temps à respecter Les charmes de ce beau visage Qu'elle n'aurait pu répéter.
avons la poupée pour trois louis et demi. L'abbé fut témoin hier de mes débats, il voulait que j'entreprisse un procès, il aurait été ravi d'exercer son éloquence en faisant les plaidoyers.
Vous me manderez si l'arrangement de samedi subsiste ; j'ai invité la petite sainte en lui mandant qu'il pourrait arriver que le souper fût chez vous. Qui voulez- vous que je prie? voulezvous du baron1 et du petit dévot5? Pour le marquis8 et le petit oncle4, cela va sans dire.
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CIIOISEUL
Ce mercredi , 1 1 février 1770.
Oh ! non, grand'maman, je ne suis pas assez injuste pour me plaindre de vos injustices. Sachez que je suis née sous le signe de la Balance ; cet ascendant garantit de toute méprise sur les sentiments qu'on inspire et sur ceux qu'on doit avoir. Ainsi il ne dépendrait pas de moi de ne pas connaître vos bontés et de n'en être pas reconnaissante.
Je vis notre prince-chevalier à son débotté5, comme il venait de vous quitter ; il me dit qu'il irait vous retrouver demain jeudi. Mon indiscret et impétueux amour me fit former sur-lechamp le projet d'aller vendredi à Versailles, d'y mener le chevalier de Boufllers et peut-être madame Cholmondley, et de ramener avec nous, après souper, notre prince-chevalier. Cette idée m'a occupée jusqu'à hier après dîner que je l'ai communiquée au grand abbé; il m'en a fait sentir la témérité. Peut-être