‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 4)Chapitre 98 sur 128 · Voyez le Post-scriptum · texte numérisé non relu

Voyez le Post-scriptum

fois que vous lui écrirez, de lui accuser pour moi la réception de cette requête et de l'en remercier. Dites-lui en même temps, vous qui êtes en droit de lui tout dire, que vous ne lui conseillez pas de badiner avec le roi, que les oreilles des rois ne sont pas faites comme celles des autres hommes, et qu'il faut leur parler un langage plus mesuré *.

Je vous prie aussi d'envoyer la requête au grand-papa, dès que vous l'aurez lue ; je la lui annonce, et j'aime mieux la lui faire passer par vous que vous la faire passer par lui, parce qu'il l'aura sûrement et promptement de cette manière, et que je ne répondrais pas que vous l'eussiez jamais de l'autre.

Dites-moi, ma chère petite-fille, le grand-papa est-il remonté mercredi, après m' avoir mise dans mon carrosse ? a-t-il parlé de moi? qu'en a-t-il dit et de quel ton? 11 me semble qu'il commence à n'être plus honteux de moi, et c'est déjà un grand point de ne plus blesser l' amour-propre des gens dont on veut être aimé!... Avouez que c'est un excellent homme que ce grand-papa ; mais ce n'est pas tout d'être le meilleur des hommes, je vous assure que c'est le plus grand que le siècle ait produit. On s'apprivoise avec sa bonhomie, et on ne remarque pas les talents supérieurs et les qualités sublimes qui sont auprès et que sa modestie couvre; on les reconnaîtra quand il n'y sera plus; et il sera bien plus grand dans l'histoire qu'il ne nous le parait, parce qu'on n'y verra pas ses fai-

1. La duchesse de Choiseul n'était pas seule à donner cet avis à Voltaire... « Êtes-vous sage à soixante-dix ans?... » lui écrivait le 10 mai 1759 le roi de Prusse, « apprenez donc à votre âge de quel style il vous convient de m'écrire. Comprenez « qu'il y a des libertés permises et des impertinences intolérables aux gens de let- « très et aux beaux-esprits !... » Cette fois, en effet, Voltaire avait dépassé toutes les bornes : « Comptez, avait-il écrit au roi-philosophe, que je suis toujours assez sot pour vous aimer ! » Qu'aurait dit son royal correspondant s'il avait eu connaissance d'une lettre adressée la même année par Voltaire à d'Argental? « Je n'aime point Luc , il s'en faut beaucoup. Je ne lui pardonnerai jamais ni son infâme procédé avec ma nièce, ni la hardiesse qu'il a de m'écrire deux fois par mois des choses flatteuses, sans avoir jamais réparé ses torts. Je désire beaucoup sa profonde humiliation...»

blesses, relevées du public son contemporain, parce qu'il est jaloux du bonheur de ceux qui en profitent; faiblesses qui sont le fruit d'un caractère facile, d'un cœur trop sensible, d'une âme franche et tout à découvert ; faiblesses dont les inconvénients ne portent sur aucune chose essentielle et ne peuvent le dégrader dans l'histoire, où le souvenir ne s* en conservera même pas. Je ne crois point que ce jugement soit l'effet de l'aveuglement du sentiment ou de la vanité. Vous dont j'estime la justesse et la justice, je désire que vous le confirmiez. Il est bien ridicule de parler de son mari ; il est plus ridicule encore de le vanter; mais je parle à ma petite-fille qui m'aime et qui aurait de l'indulgence même pour une faiblesse. Doutez-vous de mon sentiment, ma chère enfant, après cette confiance? Montrer tout ce qu'on pense, tout ce qu'on sent, me parait en être la grande preuve, et vous êtes peut-être la seule du monde à qui j'osasse la donner.

LETTRE CLXVI

DE L'ABBÉ BARTHÉLÉMY A MADAME DU DEFFAND

Chaoteloup, 15 mai 1770.

Grand'maman reçut hier une lettre charmante de sa petitefille; elle en avait reçu le jour d'auparavant une de M. de Voltaire pour sa petite-fille, et cette lettre est charmante aussi. Elle répondra à sa petite-fille par une lettre qui sera sans doute charmante; pour moi, je ne suis qu'un gazetier qui annonce ce que font les autres, et qui ne peut vous plaire que par les nouvelles qui vous intéressent.

La grand' maman commence à se mieux porter; elle a toussé encore quelques jours; c'est ce rhume qu'elle avait pris à la cour et qui n'en était pas moins tenace. Nous ne sommes que quatre encore, vous en connaissez trois; madame d'Achy, que vous ne connaissez pas, est la meilleure et la plus douce

femme du monde. Vous voudriez savoir comment nous passons le temps : nous ne le passons point, c'est lui qui nous passe bien vite pour nous mener je ne sais où; c'est toujours la même vie que les autres années. La grand'maman se lève à dix heures ; quand elle ne monte pas à cheval , voici l'emploi de la matinée : la grand'maman écrit, madame d'Achy entend la messe , Gatti prend du café au lait, je reste dans le bain ; on dîne à deux heures, et, quoique la chère soit excellente, on ne mange que des légumes ou du laitage pour augmenter les douceurs de nos caractères. Après le dîner, le trictrac, la promenade, une ou deux heures de retraite, le souper, minuit; bonsoir, madame la duchesse 1 bonsoir toute la compagnie! et chacun s'en va coucher tout seul. Quand M. de Ghoiseul et M. de Beauffremont seront ici, notre paix n'en sera pas troublée; la seule chose qui l'altère, c'est le récit de la misère de cette province, on y meurt de faim. Malgré les secours abondants que les pauvres d'Amboise reçoivent du grand-papa et de la grand'maman, ils ont de la peine à subsister; le pain y vaut h sols, et toutes les denrées à proportion. Gomment fait-on dans les endroits où Ton ne distribue pas de si grandes charités? Je l'ignore; mais je sais bien que rien n'est si capable d'exciter la pitié.

M. de Voltaire a joint à votre lettre l'article de son Encyclopédie concernant le mot âme; il ignore ce qu'il signifie. Cependant, il n'y a pas de petit vicaire de village, pas de petit écolier de philosophie ou de théologie, qui ne croie avoir une idée bien nette de son âme. Je conclus de là que, pour savoir ce que c'est que l'esprit et la matière, il faut avoir plus de matière que d'esprit; il en est de même de la raison, du sentiment, d'une foule d'autres termes très-communs, et que les meilleurs esprits ont de la peine à définir et qui n'embarrassent jamais les sots. Il faut donc sans cesse revenir à ce refrain: vivent les sots ! Rousseau a dit quelque part qu'un homme qui pense est un être dégradé. Je voudrais bien qu'il me dît

comment je dois me tirer de toutes ces réflexions pour finir ma lettre; pour moi, je n'y vois qu'un moyen, c'est qu'on sonne le dîner, et que Boileau a dit qu'un dîner réchauffé ne valut jamais rien. J'ai encore le temps de vous dire un million de choses de la part de la grand' maman. Je présente mes respects à madame Gholmondley et à mademoiselle Sanadon ; je ne vous parle pas du départ du baron , qui nous afflige autant que vous.

DB MADAME DU DBPPAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Paris, ce mercredi 16 mai 1770.

La bergère n'eut pas plutôt quitté son troupeau qu'il fut dispersé; il n'y a que son retour qui puisse le rassembler. La brebis la plus tendre et la plus fidèle se vit abandonnée ; elle ne cesse de gémir. Vous comprenez bien que le grand-papa ne remonta point , et qu'excepté le prince , je ne revis plus personne.

Je viens d'écrire au grand-papa en lui envoyant la requête ; je voudrais que les avocats en imitassent le style. Je n'ai rien à ajouter au jugement que vous en portez. Ce n'est que parce que mes jugements sont toujours soumis aux vôtres que je me crois de la justesse.

Ce que vous me dites sur le grand-papa est charmant; il y a un article qui m'a fait venir les larmes aux yeux : il me semble qu'il commence à n'être plus honteux de moi, etc. Quelle modestie, quelle tendresse, quelle délicatesse! quel vernis, quel éclat le véritable amour donne à toutes les vertus! Si le grand-papa ne sentait pas son bonheur, je ne lui accorderais aucune estime; mais il le connaît, il le sent, et je suis bien sûre de ne pas me tromper en croyant que vous êtes ce qu'il aime le mieux et peut-être uniquement. Mais comment,

l'aimant autant que vous faites, pouvez-vous vous en séparer volontairement? Quelles raisons, quels prétextes aurez-vous le mois prochain? J'admire en tout votre conduite, excepté dans cette occasion où elle me semble ineffable. J'ai peut-être tort, mus on ne voit que par ses lunettes ; il me paraît impossible de se résoudre à l'absence quand on peut l'éviter.

Vous ne vous souciez pas que je vous parle des fêtes, ni de tout ce qu'on dira de madame la Dauphine. Je m'ennuierai si fort à en entendre parler, que je serais trop ennuyeuse à le répéter.

J'attendrai des nouvelles de Voltaire pour lui écrire; je lui dirai ce que vous m'ordonnez.

Tous les jours, mon réveil est bien triste ; n'avoir point l'espérance de vous voir, ni même le plaisir de parler de vous, rendent l'âme paralytique. Vos nouvelles me raniment. Demain, il y aura une semaine de passée; je voudrais qu'il y en eût douze et que vous fussiez de retour de Gompiègne. Si les souhaits que l'absence me fait faire pouvaient s'accomplir, il me resterait bien peu de jours à vivre; mais je ne fais cas de la vie que pour vous voir, pour vous aimer et pour vous le dire.

A Cbanteloup, ce 17 mai 1770.

Vous écrivez à l'abbé, ma chère petite -fille, pour m'empêcher de vous écrire, mais vous ne réussirez pas. Ce n'est pas cependant que j'aie rien à dire, car je ne pense pas, et c'est le charme de la vie que je mène ici de ne penser à rien! c'est l'état le plus doux ; je crois que c'est celui des Limbes ; mais si je ne pense pas, je sens beaucoup, et je sens surtout que je vous aime. Voilà pourquoi j'ai besoin de vous parler sans avoir rien à vous dire, et voilà ce que mon bon génie vous disait

l'autre jour en songe; mais ce n'est point en songe que je vous aime ! Mes sentiments ne sont jamais illusoires, et ceux que j'ai pour vous sont très-réels.

Je suis charmée que le grand-papa soit enfin parvenu à vous faire payer de votre ordonnance; vous avez grande raison, la forme n'y fait rien, mais celle du billet du grandpapa est très-aimable ! Je suis persuadée qu'il ira vous voir comme il vous le promet, car c'est une fête qu'il se fait plutôt qu'il ne vous la donne.

Croiriez-vous que M. Leclerc ne s'est pas donné la peine de me répondre à la lettre que je lui ai écrite pour le prier de vous payer votre ordonnance ? Vous voyez la grande considération que j'ai dans les bureaux de la finance; mais, puisque vous êtes payée, je prends le même parti que vous de ne point m' attacher aux formes.

A propos de formes, j'ai reçu une lettre de Voltaire, adressée à ma femme* de chambre; il m'envoie six montres, qui ont été faites à Ferney par les émigrants de Genève ; il veut que le roi les achète pour les présents qu'il a à faire à des gens en sous-ordre à l'occasion du mariage. Je les ai envoyées bien vite à M. de Choiseul, en le menaçant de les prendre toutes sur mon compte s'il ne les prend pas sur celui du roi. Je vous enverrai la lettre de Voltaire dès que ma femme de chambre lui aura répondu.

Je laisse à l'abbé le soin et le plaisir de vous donner des nouvelles de mes moutons, de mes manufactures de laine, de soie, de cuirs, etc. Tout cela est trop métaphysique pour moi, je ne suis bonne qu'à vous aimer, je ne me plais qu'à vous le dire.

LETTRE CLXIX

;>F l/ABBE BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND

Chanteloup, 22 mai 1770.

Une boîte, six montres, M. de Voltaire, la grand' maman, ses femmes de chambre, tout cela vous sera mieux expliqué par les deux lettres que je joins ici. Vous aurez donc la bonté d'envoyer au grand -papa celle de M. de Voltaire, après l'avoir fait copier. Vous pourrez brûler la réponse après qu'on l'aura transcrite; elle est de la grand' maman , et vous la trouverez très-jolie.

Voilà toutes nos nouvelles; celles que vous nous envoyez nous amusent par la manière dont elles sont contées.

La grand'maman débute assez bien, et ses premiers pas dans la grande affaire du salut nie font plaisir sans me rassurer. Sept à huit jours détruiront à son retour l'avantage que lui aura procuré Chanteloup ; il faudrait un temps plus considérable pour raffermir sa santé.

J'ai suivi avec attention l'effet que faisait sur elle le séjour de Chanteloup ; son voyage a mieux réussi dans les premières années pour deux raisons : 1° elle était plus forte et n'avait pas tant à réparer; 2° il faisait plus beau temps, et cette circonstance, indifférente pour toute autre, est extrêmement essentielle pour elle, parce que c'est de là que dépend la douceur de l'air, la promenade à cheval, etc. J'en ai pour preuve l'exemple de l'année dernière. Elle vint ici très-incommodée -r pendant tout le mois de mai et une partie de juin, nous eûmesle plus vilain temps du monde : elle put à peine, dans cet intervalle, monter sept à huit fois à cheval , et fut presque, toujours malade. Vers la fin de juin, la saison devint plus belle; elle reprit tous les jours cet exercice, elle continua à se coucher de bonne heure, et nous vîmes tous les jours des pro-

ttî CORRESPONDANCE

grès sensibles de son rétablissement. Dans le moment qu'elle commençait à se fortifier et à reprendre de l'embonpoint, il fallut partir pour Compiègne, où tout le monde trouva qu'elle se portait à merveille, mais où elle reprit le genre de vie qui lui est si contraire dans l'état actuel, et son bien-être ne fut pas de longue durée parce qu'il n'avait pas eu le temps de s'affermir. S'il avait été possible alors de passer quelques mois de plus à Ghanteloup , je suis très - persuadé qu'elle en serait venue au point de ne plus donner d'alarmes sur sa santé. La même chose arrivera encore cette année ; elle manquera l'occasion, et Dieu sait quelles en seront les suites, car il ne faut pas se dissimuler que depuis le rhume qu'elle eut à Compiègne il y a deux ou trois ans, et celui de Fontainebleau de l'année dernière, sa poitrine s'affecte très-aisément, qu'elle y ressent de temps en temps des chaleurs et des étouffements qu'elle n'avait pas ; que sa voix s'enroue ou s'éteint à la moindre occasion; qu'elle est toujours à la veille d'un rhume, et qu'un rhume est à présent pour elle une maladie très-grave, qu'elle préviendrait certainement en prenant des forces et du repos. Pour cela, il faudrait un sacrifice de quelques mois, et malheureusement ce sacrifice tomberait dans le temps de Compiègne ou de Fontainebleau, où il est convenable qu'elle se trouve. Je sens parfaitement cette convenance, mais j'en connais une plus forte encore.

Voilà ma confession que je vous fais parce que vous aimez la grand'maman , et qu'un mot dit à propos peut la confirmer dans la résolution qu'elle prend quelquefois de songer tout de bon à sa santé. Cependant, je vous prie de ne pas lui en écrire; et, si vous voulez me répondre sur cet article, ayez la bonté d'envoyer votre lettre chez moi, parce qu'on me la fera tenir avec les autres, sous une enveloppe générale. Je suis fâchée de vous alarmer, mais je crois qu'il est bon que vous soy z instruite.

DE L'ABBK BARTHELEMY A MADAMK DU DEFFAND

Chaoteloup. ce 25 mai 1T70.

Si les menuets de province étaient aussi importants que ceux de Versailles, j'aurais toujours de quoi remplir mes lettres, mais on ne danse plus ici, et, si l'on y dansait, on y verrait d'autres intrigues que celles de la préséance. Vous voudriez savoir ce qu'on fait dans les hameaux ? au lieu de danser, on meurt de faim, ce qui n'est pas si gai. Heureusement les soins de vos parents, et plus encore leurs bienfaits, vont faire cesser cette misère.

Notre système de vie est toujours le même; nous parlons de vous, nous pensons à vous, nous vous écrivons, nous relisons vos lettres. Nous attendons le prince incomparable et la petite sainte. Quelquefois on reçoit des visites distinguées. Hier, par exemple, M. l'archevêque de Tours vint avec son grand vicaire; il faut que je vous dise comme la grand'maman le reçut.

Avant dîner, elle les envoya promener sur la pièce d'eau ; après dîner, on fit venir les moutons sur une pièce de gazon qui est devant le salon. Nous les invitâmes à, venir dans le salon ; les plus hardis s'avancèrent, attirés par des morceaux de pain, entre autres un bélier superbe, qui, par le plus heureux hasard du monde, s'appelait Cathédrale. 11 se promenait au milieu de nous, et sa beauté, ainsi que son nom, lui conciliait l'estime générale ; malheureusement il eut un besoin, et, comme il s'y livrait paisiblement, un petit chien aboya, Cathédrale prit la fuite, et comme le parquet était fort glissant, il fit quatre ou cinq culbutes qui réjouirent fort la compagnie.

Après ce premier spectacle vint la mère lloby et sa sui-

vante, ayant l'une et l'autre sur leurs poings des haraz, les uns bleus, les autres rouges ; ce sont les gardes françaises et les gardes suisses de Chanteloup. Us furent présentés à Monseigneur; on leur donna force noix, et savez-vous ce qu'ils en firent? ils les mangèrent.

Troisième entrée : celle des makis, qui étaient l'année dernière à Paris, et qu'on a fait venir à Chanteloup. Ils sont jolis, faits comme des petits chats, avec une longue queue et un long museau; on leur donna des pommes; savez-vous ce qu'ils en firent? ils les mangèrent.

Quatrième entrée : celle d'un singe habillé en grenadier, son sabre au côté, un fusil sur l'épaule, un petit chapeau, un * habit d'ordonnance, les joues couvertes de rouge de carrosse; méchant comme un diable, marchant sur ses deux pieds comme un homme. On lui donna des dragées, et vous devinez sans doute qu'il les mangea.

Les vaches devaient faire la cinquième entrée ; mais, comme il était tard, on fit approcher le carrosse de Monseigneur, qui s'en retourna à Tours, et nos chevaux pour aller à la promenade.

Je puis vous assurer que tous ces spectacles se sont passés avec autant d'ordre que de tranquillité, et que tout le monde a rendu justice à l'habileté des acteurs et des entrepreneurs.

La grand' maman continue à se bien porter. Nous avons d'abord été fort scandalisés de la manière dont le baron vous avait quittée; cependant, en discutant cette matière, nous avons trouvé qu'on pouvait parfaitement justifier son procédé. Il est certain que ceux de l'amitié peuvent varier à l'infini, et que le sentiment peut, dans les mômes circonstances, produire des démarches totalement opposées.

Ma dernière lettre était trop triste, celle-ci ne contient que des puérilités. À propos de lettres, savez-vous le tour que m'a joué la grand'maman ? elle lisait tout haut une de vos dernières : tout à coup elle s'arrête, et lit le reste tout bas. Il y avait donc des secrets qu'elle ne pouvait me communiquer; et,

puisque ni l'une ni l'autre ne m'en avait jamais caché aucun, je conclus que vous lui disiez du mal de moi. Cependant, je n'en ai pas moins dormi depuis ce temps-là; je suis si content de moi, par rapport à vous deux, que, si vous n'en êtes pas si contentes, c'est votre faute.

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CIIOISEUL

Paris , ce samedi , 26 mai 1770.

Voilà le prince, chère grand'maman; recevez -en le sacrifice comme Dieu reçoit ceux qu'on lui fait. Il daigne en savoir gré, quoiqu'ils ne soient pas volontaires. J'ai plus de mérite vis-à-vis de vous, car s'il était en mon pouvoir de retenir le prince, je ne le retiendrais pas un seul instant. Je voulais vous envoyer la copie de ma lettre à Voltaire, ainsi que celle que j'ai écrite au grand-papa. Je les lus hier au prince, je les trouvai infiniment plates. Il vous dira que j'avais raison. Je les ai cependant envoyées, parce que cela était nécessaire; mais il ne l'est pas de vous ennuyer en pure perte. Je dis un mot au grand-papa sur l'affaire de M. de Richemond, je lui annonce vos sollicitations; vous voudrez bien lui en faire. Vous sentez bien que ce n'est pas la personne de M. de Richemond qui m'intéresse; mais le succès de cette affaire décidera, je crois, du retour de M. Walpole.

On dit que madame de Grammont ne partira que le 20 du mois prochain et Marly sera à peu près dans le même temps ; on y restera quinze jours ou trois semaines. Aussi Compiègne pourrait n'être que le 15 juillet. Ce terme est bien éloigné et ne me laisse l'espérance de vous voir qu'à la fin d'août ou au commencement de septembre. Je ne sais dans quel état vous me trouverez. Il me semble que ma tète s'affaiblit beaucoup et que je m'achemine à arriver au point où en est le prési-

dent. Il est certain que depuis quelques jours je suis tout hébétée. Il n'y aurait pas grand mal si on ne s'apercevait pas soi-même de son changement : mais il est triste de se survivre.

Le prince vous parlera de tous les tracas ' ; il est du parti des révoltés, et moi je les blâme. Je crois M. de Mercy extrêmement piqué ; au moins il doit l'être. Je n'ai encore vu personne qui ait pu me mettre au fait de l'intrinsèque de toute cette affaire. Jusqu'à présent je n'ai pas entendu nommer le grand-papa, et ce n'est que pour lui que je m'y intéresse, ainsi qu'à l'affaire de M. d'Aiguillon. J'ai entendu dire que le roi, depuis l'examen qu'il a fait des pièces du procès, n'est pas content de la conduite de M. de Saint -Florentin, et que, pour le punir, il aura un brevet d'honneurs.

Vous savez que les grandes et petites entrées chez M. le dauphin sont ôtées. On est. enchanté de madame la dauphine, et je ne doute pas, sur tout ce qu'on en dit, qu'elle ne soit la plus aimable du monde.

Savez-vous la forme qu'on avait donnée au monstre qui veut dévorer Andromède? Celle de ce poisson qui noie les singes quand ils veulent passer pour hommes -.

Je vous quitte; engagez l'abbé à m'écrire au moins une fois la semaine; ne craignez point que mes lettres à venir ressemblent à celle-ci, je ne m'y donnerai pas la même licence.

Dans cet instant il m'arrive une lettre de l'abbé; ah! quelle lettre! je ne doute pas que vous ne l'ayez lue, et que vous n'en ayez été aussi charmée que moi. Quel extrême bonheur d'avoir pour ami un tel abbé! Je l'aime par toutes les

1. Sur la préséance, aux fêtes qui eurent lieu à l'occasion du mariage du dauphin , depuis Louis XVI, avec Mari e-Antoi nette d'Autriche. Le menuet que devait danser a la cour mademoiselle de Lorraine, fille de madame de Brionnc, sœur du prince de Lambesc , avait provoqué de vives réclamations et porté les pairs , joints à la noblesse , à présenter au roi une requête contre les prétentions des princes lorrains.

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