I. Ouvrage de H. Corneille Agrippa
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notone , nièlé de quelques beautés, et que des barbares modernes ont mis avec complaisance à côté des brillans chefs-d'œuvre d'Homère. On place au milieu du sixième siècle, sous le règne du roi Vrtus, les anglais Thélésin et Melkin, le premier compté parmi les Bardes, et tous deux auteurs de chroniques sur Artus et sur les chevaliers de la Tahle-ronde. Le gaulois Unibaldus-Francus composa, dit-on, vers le même tems, sous Clovis, une histoire non moins fabuleuse. L'antiquité de ces auteurs est sans doute étrangement exagérée ; mais, sans vouloir entamer une discussion qui n'est d'aucune importance, renfermés dans notre sujet, nous indiquons du moins la source où puisèrent les premiers romanciers français. Il faut y joindre les chroniques publiées sous le nom de l'archevêque Turpin, deux siècles après la mort de ce prélat, contemporain de Charlemagne. Elles ont servi de type aux nombreux romans sur les douze pairs de France. Turpin toutefois joue dans plusieurs de ces romans le personnage d'un ivrogne et d'un bouffon : ce qui blesse la gravité d'un historien, mais bien plus encore la dignité d'un archevêque de Reims, d'un successeur de saint Rémi, d'un gardien de la Sainte -Ampoule. A ces hbertés répréhensibles, les auteurs unissent toujours un grand fonds de piété. Ce mélange paraîtra surprenant à ceux qui veulent bien
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s'étonner de voir des contradictions chez les hommes.
Beaucoup de Uttérateurs assurent, sans en apporter aucune preuve, que les romans en prose ont précédé parmi nous les romans en vers. Le plus ancien de nos romans connus est cependant versifié : c'est le Brul, ou le ii^re des B retons ^ composé par maître Wace^^ à la cour d'Eléonore d'Aquitaine, duchesse de Normandie, et déjà reine d'Angleterre. L'auteur a donné lui-même, dans les vers suivans , la date précise de son ouvrage :
Puisque Dieu incarnatiou Prit pour notre rédemption Mille et cent cinquante-cinq ans , Fit maître Huistace ce romans.
C'est ici le plus ancien poème ^ qui nous reste en langue française ; car nous n'avons aucun ma-
1. Vaice, Gasse, etc., dont le vrai nom est Robert-Wace, ou, comme il s'appelle lui-même, Maître Wace, né à Jersey, vers II 12, est un ancien poète normand.
Le Brut dont il est question ici est le Brut d'Angleterre, composé primitivement en vers bretons, mis en latin par Geoffroi de Monmouth, en 11^8. Il fut ensuite traduit du latin en vers français par Robert Wace, en ii55, comme le disent les vers précités. Le texte latin de Geoffroi de Monmouth fut imprimé à Paris en 1607 et 1 517. (L. D.)
1. Le roman du Voyage de Charlemagne à Constantinople est plus ancien : il fut composé dans le onzième siècle. Les vers sont des alexandrins non rimes. Il parut encore plusieurs aut.res poëmes antérieurement à 11 55. (L. D.) •
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misent de la Conquête de Jérusalem |)ar (jodetroi de Bouillon, roman versifié, que Réchada, chevalier limousin , composa vingt-cinq ans avant le livre des Bretons. Nous remonterions plus haut s'il en fallait croire l'abbé Massieu. Dès le tems de Philippe F' , dit cet écrivain peu exact, on ne parlait plus quen rimes françaises de géans pourfendus et de Sarrasins mis à mort. Vers la conquête de Jérusalem , il y eut une quantité prodigieuse de poètes français. Ils semblaient sortir de terre aussi bien que les armées ^ . Nous rapportons les phrases de l'auteur : en admettant qu'elles soient supportables, il faudra toujours convenir que ces innombrables poètes français, contemporains de Philippe l^^ ^ n'ont existé que dans l'imagination de l'abbé Massieu. Des erreurs pareilles supposent beaucoup d'ignorance de l'état
I. Us étaient en effet tellement nombreux, que plusieurs poètes contemporains s'en plaignirent comme d'une concurrence qui avilissait leur art, ainsi que de plus graves personnages sentirent que les saints s'aviliraient par leur trop grand nombre, si on ne mettait un terme aux canonisations. Il faut pourtant avouer qu'en ii'2/j Henri F'', duc de Normandie et roi d'Angleterre, prit, suivant Orderic Vital, un moyen qu'il crut infaillible, mais qui était un peu violent, pour ne pas favoriser la multiplicité des poètes, et surtout des poètes satiriques; car il fit crever les yeux à Luc de La Barre, qui avail pris la liberté de se diverti i- un moment aux dépens du monarque qui n'entendait pas jaillerie. '' L. D. )
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où se trouvait alors la langue française. On ne croirait pas même devoir les relever, si des brochures superficielles n'étaient pas citées quelquefois comme de graves autorités. Revenons au livre des Bretons, monument qui n'est pas sans importance; car c'est de lui que descend, avec la poésie française, la série nombreuse des romans de la Table-Ronde.
L'histoire des premiers rois de la Grande-Bretagne est le sujet du livre des Bretons. Ascagne, fils d'Enée, eut un fils nommé Sylvius. Ce Sylvius fut père d'un Brutus. Ce Brutus fut le premier des rois anglais; et l'xingle terre fut appelée Bretagne du nom de son fondateur. Telles sont les notions préliminaires que nous donne maître Huistace. Ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'en versifiant ces fables ridicules, copiées apparemment des anciennes Chrordques de Thélésin et de Melkin, l'auteur se récrie contre les conteurs de fables, et proteste qu'il ne dira rien qui ne soit fondé sur la vérité. Il raconte ensuite avec beaucoup de bonne foi et peu de précision les merveilleux événemens qui eurent lieu depuis le prétendu roi Brutus jusqu'au roi Calevastre, qui gouvernait le pays de Galles à la fin du septième siècle. Puisque les premiers romans étaient écrits à la cour de la duchesse de Normandie par des poètes français qui appartenaient à cette province, il fallait
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bien que les Noriiiaiuls eussont leur liviv conimo les Bretons: aussi, cinq ans après le roman du Brut^ un poète, nommé Wace, composa le ronian du liou '. C'est l'histoire versifiée des ducs de Normandie, depuis Rou , c'est-à-dire Raoul, jusqu'à (iuiliaume II , et à la prise de Jérusalem, l'avantdernière année du onzième siècle. Après avoir parlé d'Hasting, celui qui le premier conduisit les Normands en France, voici comme l'auteur s'exprime en arrivant au héros principal de l'ouvrage :
A Rou sommes venus , et de Rou nous dirons.
Je cite exprès ce vers, non qu'il ait rien de remarquable en lui-même; mais il amène une observation qui n'est point à négliger pour l'histoire de la versification française : c'est, comme on voit, un vers de douze syllabes. Nous avons déjà trouvé cette mesure employée dans la romane méri-
I. C'est toujours Robert Wace dont le nom a si fréquemment été déOguré. Le roman du Rou fut en effet terminé en 1160. Ce poëme français est composé de plus de seize mille vers, et contient l'Histoire de Normandie depuis Rou ou R.0Ilon, fondateur du duché dans le neuvième siècle, jusqu'à la si.vième année du règne de Henri I^*^, c'est-à-dire jusqu'en 1 106. Il est divisé en trois parties, dont la première et la troisième sont en vers de huit syllabes , tandis que la seconde est en vers alexandrins. ( L. I). )
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dionale , cent ans avant le roman (^Alexandre. La voici maintenant dans la langue française, trente ans avant le même ouvrage. Le roman du Brut est écrit tout entier en vers de huit syllabes. Dans le roman du Rou, c'est encore la mesure qui se rencontre le plus souvent : mais on y trouve des morceaux écrits en longues lignes ^ car alors on nommait ainsi les vers de douze syllabes; et dans ces morceaux, selon la mode du tems, la même rime est continuée quelquefois durant trente vers.
La plupart des romans de la Table- Ronde furent composés sous Philippe-Auguste. Quelquesuns offrent beaucoup d'intérêt; mais, avant d'y jeter un coup d'œil, il faut bien dire un mot de ce roman à^ Alexandre ^ ouvrage à part, et qui ne se rattache à aucune des grandes séries de romans français. Sous le même Philippe-Auguste, et vers la fin du douzième siècle, Alexandre de Paris et Lambert Licors composèrent le roman d^ Alexandre ^ Deux autres parties y furent ajoutées : l'une
I. Les auteurs de ce roman sont au nombre de neuf: parmi lesquels on remarque Alexandre de Bernai, que l'on appela souvent Alexandre de Paris , quoiqu'il fût né dans la première de ces villes; Jean Brisebarre; Pierre de Saint-Cloot (Saint- Cloud ) ; Jean le Vendais (et non le Nevelois comme le nomme Fauchet); Lambert li cors (le court); Leclerc Simon, ou Simon de Boulogne; Guy de Cambrai, etc. Pierre de Saint-Cloot
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par Pierre de Saint-Cloot, faiitre par Jean li Yénelais; la première, sous le nom île Testament d\Jie,vandre; la seconde, sous le titre de la Fengeance de ce roi. L'ouvrage est écrit tout entier en vers de douze syllabes : vers qui prirent le nom d'alexandrins de ce roman, peu connu aujourd'hui, mais célèbre alors. Voilà ce que les auteurs de compilations et de cours de littérature auraient dû se borner à dire ; mais ils ne devaient pas copier successivement une erreur, en attribuant au premier de ces quatre poètes une invention bien antérieure à l'époque où il vécut. Sous le nom du roi de Macédoine, le personnage d'Alexandre offre dans ce poëme une allusion perpétuelle au caractère de Philippe- Auguste et aux principaux événemens de son règne. Fauchet prodigue à l'ouvrage des éloges exagérés. Il en cite une quantité de vers qui ne sont remarquables d'aucune manière; mais il en oublie un qui vaut mieux, à lui seul, que tous ceux qu'il rapporte, et qui même a droit d'étonner, si l'on veut bien se souvenir que le poëme fut écrit il y a plus de six siècles :
N'est pas roi (jui se fausse et sa laison dément.
Une seule expression a vieilli : se fausser pour se
ajouta en effet le Testament (C Alexandre ; et Jean le Vénelais, Va yengeance de ce prince. L. 1).
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parjurer; mais on croirait lire un vers de Hardi, ou même de Mairet, d'un prédécesseur immédiat de Corneille. Le tour est nerveux, l'expression rapide. Voilà, comme dit Montaigne, la sentence pressée au pied nombreux de la poésie. Voilà de plus une de ces pensées nobles et vraies dont les lecteurs savent toujours gré aux écrivains. Raison et loyauté : c'était la politique du vainqueur de Bouvine ; et ce sera dans tous les tems celle des hommes dignes de gouverner des hommes.
Chrestien de Troies ^ (ou plutôt Manessier, car c'était le véritable nom de ce poète), fut contemporain des auteurs du roman (^Alexandre; et nous lui devons plusieurs célèbres romans de la Table-Ronde : tels que le Saint Gréai ^ le Chevalier à V épée , Perceval le Gallois ., et Lancelot du Lac, continué par Geoffroi de Ligni, sous le nom du roman de la Charrette. Un peu plus tard, Giron le Courtois , \ enchanteur Merlin , Perce-Forêt, Artus de Bretagne, et beaucoup d'autres ouvrages, complétèrent cette division considérable. Les uns, d'abord composés en vers , furent ensuite traduits
I. Chrestien de Troies et Manessier sont deux auteurs distincts. Chrestien de Troies est auteur de la première partie de Lancelot, de la CharreUe, et de divers autres ouvrages, entr'autres de Perceval le Gallois, dont Gaultier donna une première continuation, et Manessier une seconde pour terminer le roman. L. D.
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en proso; plusieurs iront jamais existé qu'en prose; et de ce nombre est Tristan duLéonois, traduit du latin de Rusticien de Pise, vers la fin du douzième siècle, quelques années avant la composition du Saint-Gréal. Ces romans sont inégaux en mérite: Perce-Forêt, Giron le Courtois, Artus de Bretagne, sont remplis de ces récits militaires qui font rornement des gazettes plus que le charme des romans. II va, comme de raison, beaucoup de diableries dans le roman de Merlin; mais on y voit avec plaisir que ce terrible enchanteur fut vaincu par une femme dans la science même où il excellait. Viviane, dont il était fortement épris, parvint à l'enfermer dans une tour suspendue en Tair : l'aventure se passa en Basse-Bretagne, où il doit se trouver encore toujours enfermé dans sa tour aérienne, qui, par malheur, est invisible, au rapport du lomancier. Le Saint-Gréal et Perce- "val le Gallois sont, pour ainsi dire, deux parties du même roman. Ce vieux mot de Saint-Gréal peut se traduire par Saint- Ciboire , et désigne le vase précieux dont Jésus se servit le jour de la Cène. Cette relique fut apportée, dit-on, en Angleterre par Joseph d'Arimathie. Après la mort de ce saint personnage elle fut enlevée par les infidèles. Plusieurs chevaliers de la Table-Ronde entreprirent vainement sa conquête : leur vaillance, heureuse partout ailleurs, ne suffisait pas pour
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un triomphe de cette nature. Perce^^al le Gallois , aussi recommandable par sa chasteté que par son courage, fut le conquérant du Saint-Gréal. Cette coupe sacrée disparut quand il cessa de vivre. Oncques depuis chevalier semblable ni si sainte relique ne furent vus dans la Grande-Bretagne, Ce sont les termes exprès des romanciers de la Table Ronde. L'Angleterre eut, il est vrai, des grandshommes qui remplacèrent ses chevaliers. Quant au Saint-Gréal., loin d'en réparer la perte, elle éprouva par la suite des tems, et surtout au seizième siècle, beaucoup d'autres malheurs du même genre. Elle est encore aujourd'hui riche en industrie, en commerce, en agriculture, en marine ; mais elle est bien pauvre en reliques.
Venons au roman de Lancelot^ ^ dont la seconde
I. Ce n'est point parce que la fée Morgane enferma Lancelot dans le château de la Charrette que le roman en reçut le surnom; ce n'est pas non plus la seconde partie seulement (ajoutée à ce roman fameux par Godefroi de Ligni) qui porta ce titre; c'est tout l'ouvrage : tant la première partie, composée par Chrestien de Troies, que la suite donnée par Godefroi. Le titre dont il s'agit provient du rôle important (ju'une charrette joue dans cette composition. En effet , pendant que Lancelot est fort occupé de la recherche de la reine Genèvre , un nain l'engage méchamment à monter dans une charrette qu'il conduit : charrette malencontreuse , s'il en fut jamais , et qu'il n'accepta que pour accélérer son voyage. Elle servit comme de pilori pour l'exposition des scélérats. Voici quehiues vers
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partie est appelée la Charrette^ non, comme le tliseiit les auteurs de la Bibliothcque des Romans^ parce que la mère de Lancelot accoucha de lui en voyageant dans une voiture de cette espèce; mais parce que la fée Morgain, sœur du roi Artus, enferma plusieurs fois, au château delà Charrette ^ Lancelot qu'elle persécutait. De grands combats et des combats encore ennuient dans ce roman, comme partout où on les trouve; mais ici du moins des aventures intéressantes rachètent ce défaut. Si le bon roi Artus, fondateur de l'ordre de la Table- PiOJide ^ n'est pas fort aimé de Genèvre, son épouse, en revanche cette belle reine chérit tendrement Lancelot. Leur passion mutuelle est peinte avec vérité, quelquefois avec une franchise un peu trop naïve. La protection accordée à cet heureux chevalier par la demoiselle du Lac, enchanteresse, élève de Merlin, amène des incidens remarquables ; mais rien n'inspire un in-
du roman dont il est question; ils achèveront d'expliquer ce que nous venons de dire :
Qai à forfeit estoit repris, S'estoit dans la charrette mis, Et menez par totes les rues; S'avoit totes honors perdues; iVe puis n'estoJt à cor oïz , Ne enorez , ne cf)njoiz.
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térêt aussi vif que l'instant où Lancelot, arrivant à l'improviste, et prodiguant des exploits utiles, délivre la reine, son amante, quand elle va subir le supplice du feu. Les personnes lettrées n'ignorent pas que cet endroit a fourni l'un des plus beaux chants du poème de l'Arioste ; et tout le monde sait quel parti plus grand encore Voltaire a tiré d'une situation pareille dans l'admirable troisième acte de la tragédie de Tancrède.
Le roman de Méliadus ne présente rien qui mérite un souvenir, et c'est beaucoup de le citer; mais celui de Tristan du Léonois, fils de Méliadus, est digne en partie des éloges que n'ont cessé de lui donner, durant trois siècles, les poètes et les romanciers français. De nos jours même il a conservé sa réputation. L'évéque de la Ravallière, homme vraiment éclairé sur notre ancienne littérature , le regardait comme le meilleur de tous nos vieux romans. C'est aller trop loin peut-être; mais il en est peu du moins qui puissent lui être comparés; et sans doute il occupe le premier rang parmi ceux de la Table-Ronde. Tressan nous en a donné un extrait ou plutôt un abrégé fort agréable. Ici le roi Marc n'est pas plus aimé de son épouse Iseult que le roi Artus, dans le roman de Lancelot, n'est aimé de la reine Genèvre; mais un roi de Cornouailles est moins imposant qu'un roi d'Angleterre. D'ailleurs la passion de Tristan
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v{ (l'iseult est si tendre, si énergique, si édifiante, au moins par sa constance inaltérable, qu'elle servit de modèle aux amans, d'autorité aux exagérations poétiques. H est bien vrai que le roi Marc est l'oncle même de Tristan; mais Tristan le venge si bien de ses ennemis, Tristan combat pour lui avec tant de courage, que ce héros mérite une récompense. Le lecteur le plus sévère, tranquillisé par les succès du monarque, est peu tenté de plaindre l'époux. Enfin, dans ces prétendus événemens du sixième siècle, les auteurs peignaient les mœurs du douzième ; et nous avons eu déjà l'occasion de remarquer que le sacrement du mariage, dans les opinions de la chevalerie, avait quelque chose de moins divin que le sacrement de l'amour. Il faut bien me passer une expression qui seule représente ma pensée. Faisons-nous une idée juste de ces tems éloignés dont les préjugés n'étaient pas les nôtres: un choix involontaire, mais unique , remplissait l'espace de la vie ; être infidèle à ce choix du cœur : voilà ce qui paraissait répréhensible. La passion préservait du vice; à d'autres époques, le vice a préservé des passions. On peut blâmer aujourd'hui les mœurs de t nos aïeux; mais il ne faut pas les blâmer comme trop indulgentes : elles ne fiaisaient que déplacer les devoirs. Les supprimer a semblé plus commode. En lisant le Paysan pari^enu de Marivaux, les Con-
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fessions de Duclos, et tous les romans de Crébillon le fils, on trouve une société aguerrie qui a perfectionné l'immoralité. On ne trouve à la lecture de Tristan que deux victimes de Famour ^ Tristan meurt sur un faux récit de la mort d'Iseult; Iseult expire à la vue de son chevalier qui vient d'expirer pour elle. Deux tombeaux sont élevés; les amans sont rapprochés et non réunis; mais du sein du tombeau de Tristan s'élève une ronce verte et feuillue, qui par degrés s'incline, et pénètre dans le tombeau d'Iseult. Trois fois arrachée, trois fois elle renaît plus belle ; et ce miracle de l'amour plaît à l'imagination, sans pourtant exiger la foi, puisqu'il n'est pas dans la légende.
Les romans des douze pairs de France succédèrent aux romans de la Table-Ronde; et l'époque de Charlemagne ne fut pas moins célébrée que celle d'Artus. Seulement au lieu des héros bretons, Tristan , Lancelot , Gauvain , Perceval , on vit briller des héros français : Olivier , Renaud de Montauban, Guérin de Montglave, Ogier, mais surtout Roland, l'Hercule de notre ancienne chevalerie. Huon de Villeneuve fut pour cette seconde série ce qu'avait été Chrestien de Troies pour la première : l'auteur le plus fécond et le plus habile. Ses romans versifiés, Renaud de Montauhan, Doon de Nanteuil, Garrder de Nanteuil , Aie d'Jvigno?! , et plusieurs autres , furent écrits vers
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la fin (lu règne de Philippe-Auguste. Dans la suite on les traduisit en prose; et, sous le règne de Louis IX, d'autres auteurs composèrent de nouveaux romans qui servirent de suite aux premiers. Le goût même en subsista jusqu'au milieu du quinzième siècle. Cependant il n'est pas difficile de remarquer que la pieuse folie des croisades inspira dans l'origine, et bientôt multiplia ces productions. De là cette prétendue conquête du Saint-Grèal ^ tentée successivement par tous les chevaliers d'Angleterre , mise à fin par un seul d'entre eux. De là ces fabuleux voyages de Charlemagne et des douze pairs de France , pour conquérir la Terre-Sainte, et convertir les infidèles. Ce qui méritait davantage d'être observé , mais ce qui pourtant l'a été beaucoup moins, c'est que dans ces romans le pouvoir royal n'est jamais représenté comme absolu; c'est que le respect pour le prince et pour sa famille n'est pas une servile idolâtrie ; c'est encore que , malgré le fanatisme du tems , on accorde quelques vertus aux ennemis de la foi chrétieime. Ce que nous affirmons , nous allons le prouver par des exemples, en laissant dire aux personnes qui renferment apparemment la littérature dans les journaux et les almanachs que les progrès de l'esprit national, des idées saines, des opinions généreuses, résultant des monumens littéraires, et constatés par
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eux, ne doivent pas être aperçus dans une histoire
de la littérature française.
Ouvrez le roman de Doolin^ comte de Mayence : Doolin, se croyant offensé par Charlemagne, vient lui proposer au milieu de sa cour un combat, que l'empereur accepte. Les risques sont partagés dans ce combat; mais un ange, invisible comme tous les anges , arrive à propos sur le champ de bataille pour arrêter le bras de Doolin , et parler en même tems au coeur de Charlemagne irrité. L'auteur du roman à'Ogier peint des plus fâcheuses couleurs Chariot, fils de Charlemagne, et mort quelques années avant ce monarque. Lisez le roman de Guérin de Montglave. Charlemagne fait la guerre au duc d'Aquitaine , son vassal ; mais les pairs de France blâment hautement cette entreprise, et lui reprochent de combattre des Français, au lieu d'aller porter la guerre chez les infidèles. Ceci est bien remarquable; et l'allusion n'était pas douteuse. Le roman fut composé durant la croisade contre le comte de Toulouse: croisade que nous retrouvons souvent, et que nous retrouvons toujours blâmée par les auteurs contemporains. Dans le roman d'O^/e/-^ dont nous venons de parler , un roi mécréant fait arrêter par surprise et retient captif ce chevalier redoutable. Indigné de la trahison , Caraheu , le plus intrépide des chefs musulmans, se rend de lui-même au camp
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de Cliarleniagne , et se livre en otage pour Ogier. Gloriaude , maîtresse de Caraheu, est faussement accusée d'un crime en l'absence de son amant ; mais Ogier se déclare son chevalier, réclame ce combat que Ton nommait le jugement de Dieu , remporte la victoire, et sauve la maîtresse du généreux musulman, qu'il regarde comme son ami. De là naît entre eux une fraternité d'armes dont les devoirs sont inviolables, sans que pour cela le musulman se convertisse à la foi chrétienne, ni le chrétien à la foi musulmane. Que résulte-t-il des premiers exemples? que les Français du treizième siècle n'avaient pas l'idée d'un pouvoir sans limites, devant qui l'opinion doit se taire. Que faut- il conclure de la dernière observation? que, si les Musulmans avaient admiré Philippe-Auguste et Louis IX, les grandes qualités de Saladin et de plusieurs émirs avaient charmé les chrétiens. Quelque bien naissait des maux infinis occasionnés par les croisades; au sein des combats, la sociabilité s'augmentait. On commençait à sentir que l'humaine vertu ne dépend pas précisément d'aller dans une église ou dans une mosquée pour adorer Dieu , qui est partout.
Comme il est impossible de parler de tous les romans qui ont pour objet l'époque de Charlemagne, nous abandonnons à la Bibliothèque Bleue les Quatre Fils /\ymon dont elle s'est emparée.
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Nous laissons leur cousin Maugis, expert en diableries, mais qui n'a pu toutefois atteindre à la réputation de Merlin. Nous croyons même devoir négliger le roman de Mewvin^ fils de la fée Morgane et d'Ogier; car il n'y a rien de bien réjouissant dans les étranges amours de la fée Gratienne avec les démons: amours funestes au genre humain, puisqu'ils produisirent les sept péchés capitaux, du moins si l'on en croit le romancier. On sait que d'autres généalogistes les font remonter beaucoup plus haut que l'époque de Charlemagne. Nous reviendrons avec quelques détails sur le roman de Guérin de Montglave ^ duc d'Aquitaine. Cet ouvrage manque d'unité, mais non d'agrément. Les quatre fils de Guérin vont chercher les aventures, chacun de son côté; tous ont d'heureux succès. Néanmoins les aventures d'Arnaud , l'aîné des enfans de Guérin, sont les seules qui soient vraiment piquantes. On s'intéresse à sa passion pour Frégonde, jeune princesse mahométane, qui voudrait bien en faire un bon musulman , mais qu'après de longues traverses, il parvient lui-même à rendre chrétienne. Deux amis d'Arnaud font surtout beaucoup d'effet dans ce roman: le géant Robastre et Perdrigon, l'un guerrier, l'autre enchanteur, tous deux attachés long-tems à la maison d'Aquitaine, mais tous deux devenus ermites, afin d'opérer leur salut. Le perfide Hunaut, après la