‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 5)Chapitre 31 sur 73 · OBSERVATIONS · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS

SUR I,E PROJET d'un NOUVEAU DICTIONNAIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE , ET SUR LE DICTIONNAIRE DE l' ACADEMIE.

jLj'iNSTiTUT NATIONAL s'occupe d'un Houveau Dictionnaire de la langue française . Des commissaires nommés dans les différentes classes de l'Institut préparent les matériaux de cet important ouvrage. On doit espérer beaucoup du travail de la commission , puisqu'elle compte parmi ses membres le judicieux , l'élégant Daunou ; Ginguené , distingué par un goût sévère et par de vastes connaissances; Andrieux , l'auteur des Etourdis, comédie aussi piquante que bien écrite; Lacépède, le digne élève de Buffon ; et Laplace , qui , dans le Système du inonde , a prouvé qu'il possédait l'art d'écrire comme les sciences mathématiques. De si bons esprits ne se croiront pas sans doute les réformateurs de la langue. Ce fut l'erreur de l'Académie française , quand elle ne possédait encore qu'un seul écrivain supérieur, le grand

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Corneille, tloiit elle avait critiqué le chef-d'œuvre. L'erreur même était poussée fort loin : il s'agissait lie supprimer une foule de termes usités, et jusipia la conjonction car. Saint- Évremond publia, dans cette circonstance, une petite comédie en NtTS, intitulée : Les Académiciens. C'était le cas ou jamais ànridiculum acri.L'd matière était riche ; mais la pièce est pauvre. La raison en est facile à trouver : Sainl-Évremoud n'était ni bon poète , ni bon plaisant.

Molière , qui était 1 un et l'autre , s'est un peu moqué de cette manie dans sa comédie des Femmes suivantes. Il y jouait l'hôtel Rambouillet; mais, à l'hôtel llambouillet, on faisait la i guerre aux mots surannés, ^aujourd'hui c'est tout le contraire ; et beaucoup de gens peut-élre ne haïssent dans les nouveaux mots que les idées et les institutions nouvelles.

11 faut cependant y prendre garde : tel mot (|ue l'on croit né avec la république française lut contemporain de la monarchie. Qu'on nous passe constitution y ne fut-ce que pour la constitution Unigenitus. Tous les jours on use i^i^ adresse ; on envoie des lettres à leur adresse; ne pourrat-(jn plus faire une adresse au peuple français? Quant à civique^ citoyenne , mots que beaucoup do gens voudraient proscrire comme suspects de iioiixcHMlé, cpi'ils s<; rassurent : ce sont de vieux

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mots. Voltaire, il y a plus de quarante ans, écrivait dans X Orphelin de la Chine ^

Vous êtes citoyenne avant que d'être mère.

Voudrait-on interdire les vertus civiques à nos magistrats? les palmes cliniques à nos guerriers? et n'y a-t-il pas moyen de tolérer ces expressions en faveur de la couronne civique?

Assurément, lorsqu'on fait ou qu'on refait un dictionnaire , lorsque dans un ouvrage , quel qu'il soit, on veut être législateur de la langue française, il faut éviter avec soin le néologisme; mais il ne faut guère moins éviter le ridicule; et c'est ce à quoi l'on n'a pas toujours songé. L'abbé Desfontaines , par exemple , remarquable par son goût et par ses goûts ; ce tant digne prêtre , qui se proclamait le défenseur des mœurs et de la religion ; ce grand critique , qui dénigrait avec amertume les vers de la Mort de César et àiAlzire , mais qui retrouvait le style de Racine dans la Didon de Pompignan , l'abbé Desfontaines donc publia, vers 1740^ un dictionnaire du néologisme. Les deux écrivains spécialement attaqués dans ce pamphlet sont , comme de raison , les deux plus célèbres de cette époque ^ Fontenelle et Voltaire, distingués surtout par la politesse , l'élégance et la pureté de leur diction. Il les blâme , entre autres choses , d'avoir écrit une tète altière , un

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