DE BOILEAU
PUBLIÉK PAR M. DAUNOU,
MEMBRE DE I.'xNSTITUT.
JL HONNEUR d'être réimprimé sans cesse appartient aux grands classiques ; c'est là même ce qui constate leur renommée. Pour eux les lecteurs se renouvellent et se multiplient. Les écrivains qui sont admirés sans être lus ne sont pas admirés long-tems; mais Corneille et Bossuet, Racine et Pascal , La Fontaine et Fénélon , Voltaire et J. J. Rousseau, sont relus avec délices. On les sait par cœur; et toutes les presses de l'Europe leur sont à la fois consacrées. Entre les génies heureux qui ont illustré les deux derniers siècles, Despréaux, leurmaitre en Vart cV écrire y est peutêtre celui dont les ouvrages reparaissent le plus souvent A compter avec une scrupuleuse exactitude , on en trouverait au moins cent cinquante éditions; et les plus connues seulement sont au
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nombre de quatre-vingt-quatre, d'après la liste chronologique insérée dans l'édition même que nous annonçons aujourd'hui. Celle-ci mérite une attenlion particulière : non seulement elle est complète , correcte et bien exécutée ; mais le travail de l'éditeur y ajoute un prix qui la fera toujours distinguer. T. a plus brillante partie de ce travail est un Discou/s préliminaire d'une assez grande étendue. Quelques citations de cet excellent morceau de littérature intéresseront nos lecteurs. Tout ce que nous pourrions dire sur Boileau s'y trouve. Il serait impossible de mieux sentir , et difficile de s'exprimer aussi bien.
Voici comment l'Editeur expose l'état de la langue française et de l'art d'écrire à l'époque où Boileau publia ses premiers essais. « La langue « n'était plus barbare ; elle cessait même d'être « simple et naïve, après l'avoir été avec tant d'é- « nergie dans Montaigne. Renouvelée par Mal- « herbe , épurée par Yaugelas , décorée par Balzac, « elle acquérait de la correction, de la clarté, de «l'élégance. Elle se pliait à ce style périodique, «le premier des styles quand, par luie heureuse « distribution de tous les élémens qu'il rassemble, « des objets qu'il peint, et des rapports qu'il « exprime , il fait du discours un vaste et fidèle « tableau de la pensée ; mais aussi le plus fatal u obstacle aux progros d'une langue lorsque, par
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« un vain entassement d'incidens et d'accessoires, « il n'aboutit qu'à surcharger chaque idée d'une « oisive escorte , et que , dans sa marche fastueuse (( et sourde, il énerve avec tant d'art les pensées « et les sentimens. »
On remarque en cette période une distribution savante; et, comme dans tous les écrits de Boileau, on y voit l'exemple à côté du précepte. Avant le législateur du Parnasse français, Pascal aidait é/e(^é notre langue au-dessus des autres langues modernes ^ et presque au niveau des langues anciennes. L'Éditeur l'avoue; mais le premier mérite de Boileau ., ajoute-t-il,yz^^ de sentir V excellence des Provinciales. Nul n'a mieux révéré, proclamé y consacré leur autorité littéraire. La prose avait atteint la perfection ; il s'agissait d'y faire atteindre la poésie :Boileau le tenta. Laissons à son habile éditeur le soin de développer les idées qui seraient gâtées par une analyse. « Les u règles de la versification n'étaient observées « qu'aux dépens des lois les plus sacrées de la u logique et de la grammaire. Comme si l'art des v( vers n'eût consisté qu'à vaincre des difficultés «mécaniques, la multitude des poètes semblait « n'aspirer qu'à la régularité du mètre et de « la rime ; leurs scrupules ne s'étendaient pas « jusqu'au choix des expressions et au caractère « chi style. Ils alignaient et rimaient l'emphatique
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a et le trivial, les hyperboles et les quolibets, les « comparaisons prolixes et les métaphores obscu- « res. C'était là tout le savoir- faire des Pelletier, « des Godeau, des Seudéri, de cent autres infati- (( gables et monotones versificateurs. Voiture, il c( est vrai , llacan , Benserade , plus habiles , et c( surtout moins féconds , n'étaient pas restés u confondus dans cette foule ; et Despréaux les a « vantés quelquefois; mais il leur a fait moins (( d'honneur par ses éloges que de tort par ses « exemples : nul ne les a plus rabaissés que celui c( qui a évité le premier leurs tournures prosaï- «ques, leurs inversions forcées, leurs phrases « parasites , les faux ornemens et les négligences (( qui fourmillent dans leurs poésies les plus tolé- « râbles. Ce n'est pas non plus, osons le dire, c< une versification forte et pure qu'on peut louer « dans les comédies de Molière antérieures à 1660. «Seuls alors parmi tant de poètes, Malherbe, « Corneille, La Fontaine, avaient quelquefois ex- « primé d'heureuses pensées par de très beaux « vers : La Fontaine dans quelques narrations nai- <( ves ; Corneille dans les plus sublimes élans de «son inégal génie; Malherbe, dans un petit « nombre de strophes immortelles. Boileau con- « rut l'idée d'une perfection plus austère et plus « constante : il comprit que des vers admirabl(3S '< n'autorisaient point à négliger ceux qui les de-
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« Vciient environner, et qu'au contraire les grands « traits du génie poétique brilleraient d'un éclat « plus pur et plus vif au milieu des morceaux « éiéqanset corrects que le hon goût aurait dictés.» Plusieurs ont prétendu que Boileau n'avait censuré dans ses satires que des vers et de la prosesmais l'auteur du discours soupçonne, avec raison, ceux qui ont risqué cette critique de n'avoir jamais lu Boileau, ou du moins de l'avoir mal lu. Il cite la belle satire sur r Homme , celle sur les diverses Folies humaines , celle sur la Noblesse y celle sur les Femmes, celle sur Y Équivoque , et deux autres encore , comme des pièces enlièrement morales. Il fait observer que la censure littéraire est accessoire dans la satire sur les Embarras de Paris, et même dans la description d'un repas ridicule. « Restent , continue l'Editeur , la seconde « satire^ \di septième etlsi neuvième, qui sont en effet K purement littéraires. La seconde expose les diffiu cultes de l'art d'écrire en vers , et elle les surce monte. La septième , où Boileau s'adresse à sa <( muse, est inférieure au modèle latin qu'elle imite; « mais voulez-vous retrouver Horace , et , s'il faut «le dire, mieux qu'Horace? relisez vingt fois la « neuvième : c'est là que vous apprécierez ce qu'une « raison sévère peut ajouter de force et de grâce « même à des traits ingénieux et à l'atticisme du « style. N'accordez, s'il vous plaît ainsi, à la plu-
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u part des satires de Boileau que de parcimonieux «éloges; ne louez en elles que la correction, « Télégance, la versification la plus soutenue et la « plus belle qui existât dans notre langue avant « V Jndrowaquc de Racine ; mais qu'il nous soit a permis au moins de distinguer, parmi les douze (' satires , la huitième et la neuvième , et de leur c< offrir des hommages beaucoup moins réservés, «t Elles ne sont point assurément les deux plus « beaux ouvrages de Despréaux ; mais elles sont « peut-être les deux plus belles satires que l'on « ait jamais écrites chez aucun peuple. )>
Certains jugemens de notre fameux satirique ont été vivement blâmés. On Ta trouvé injuste pour l'auteur de la Jérusalem délivrée, pour celui de Roland et d'Armide, et même pour Charles Perrault. L'Éditeur le défend sur tous ces points. A l'égard du Tasse , son pôéme illustra V Italie , au jugement de Boileau, qui toutefois y condamnait r intervention des démons et des anges ^ et ces concetti dont se plaint aussi Métastase. Nous ajouterons que Métastase n*en fut pas moins \\\\ des plus fervens admirateurs de la Jérusalem délivrée ^ et que, du vivant même du Tasse, les défauts que Boileau lui reproche avaient été relevés plus durement par Galilée, zélé partisan de l'Arioste. Boileau rendit justice aux bons opéras de Quinault, sans aimer pourtant leur moi aie lu bri-
que; mais, jeune encore, il s'était moqué des tragédies de ce poète, surtout i^ç^X Astrale; et l'on s'en moquerait encore aujourd'hui, si l'on se donnait la peine de les lire. Quant à Charles Perrault, l'éditeur lui consacre une page entière: elle mérite de trouver ici sa place, car elle est forte de pensées et d'expressions.
« On a pris de nos jours un intérêt tendre à « la mémoire de Charles Perrault; et, ne pouvant «l'exalter comme poète, ni en général comme i< écrivain , on s'est avisé de le représenter comme « un grand philosophe, outragé par un grand « versificatein\ Ceux qui se déterminent à lire les a vers de Charles Perrault, et sa prose, comprenez nent que sa philosophie consiste apparemment « dans ses blasphèmes contre les plus augustes « monumens de la littérature ancienne; car il ne (c manque, d'ailleurs, d'aucun de nos préjugés mort dernes; et ses écrits, loin d'offrir le germe de « quelques pensées philosophiques, décèleraient « bien plutôt des dispositions fort prochaines au « fanatisme le plus intolérant. Soit cju'il sentît la (c faiblesse, la nullité de son talent; soit qu'il eiit (c contracté de bonne heure la fatale habitude des «intrigues, il mit son étude à multiplier ses rela- « tions avec les grands, avec les gens de lettres, ce avec les artistes , et parvint à soutenir sa répu- « tation littéraire par l'idée qu'il fit prendre de « son crédit et de son influence: Académicien sans