‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 5)Chapitre 47 sur 73 · AUX AUTEURS DU JOURNAU DE PARIS · texte numérisé non relu

AUX AUTEURS DU JOURNAU DE PARIS

Paris, ce i r juin 1788.

V^iv a dit souvent, Messieurs, que M. de Buffoii avait dénaturé la prose, en lui prêtant mal à propos le langage de la poésie. Le plus beau génie de notre siècle , M. de Voltaire , a désigné l'auteur de \ Histoire naturelle comme un physicien qui écrivait en prose poétique. Ce reproche a été répété depuis par cent faiseurs de brochures, qui, je ne sais comment, osaient être envieux d'un grand homme. On l'a même renouvelé d'une manière très -dure, ou, comme on disait alors, très-impudente , dans quelques plates satires publiées généreusement contre M. de Buffon, durant le cours de sa dernière maladie.

L'égard qu'on doit aux opinions d'un homme tel que M. de Voltaire, même lorsqu'il se trompe, suffirait seul pour engager à discuter celle qu'il paraissait avoir sur le style de X Histoire naturelle. Ce reproche éternel d'écrire poétiquement un (juvrage en prose sur la physique est fait pour

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séduire au premier abord ; mais il faut commencer par écarter ce mo\ poétiquement , qui ne peut qu'embrouiller les idées. La question se réduit à savoir si Ton a tort d'employer un style très-élevé quand on écrit sur la physique. Ces mots expriment encore une idée très-générale, puisque la physique embrasse une infinité de parties , et chacune de ces parties une infinité de détails , dont la variété demande nécessairement plusieurs styles. Un écrivain qui s'élève ou qui s'abaisse avec son sujet ne mérite que des louanges. On doit le blâmer quand il n'y a point de proportion entre son style et le sujet qu'il traite. Ces principes une fois posés , il faut examiner si M. de Ruffon s'est exprimé pompeusement dans les endroits qui ne demandaient que de la simplicité. Il faut examiner s'il a écrit V Histoire du Singe ou du Chien du même ton c^weV Histoire de V Homme ^ la Théorie de la Terre, les Époques de la Nature, et tout ce qui tient aux causes premières. Le résultat de cet examen sera, je pense, que, M. de Ruffon étant né avec une élévation d'esprit aussi rare que sa facilité , son style est quelquefois , mais rarement , au-dessus de sa matière. Ce défaut peut déparer trente ou quarante pages dans l'ouvrage le plus étendu qu'un homme ait jamais écrit.

L'affectation bizarre d'imiter en prose les tours,

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les expressions el les périodes poétiques, ne saurait être imputée à M. de Bufïon sans injustice; mais elle avait déjà fait des progrès quand il commençait à écrire ; et peut-être il faudrait remonter fort loin pour en trouver les premiers exemples. L'espace de votre journal , Messieurs, ne me permet pas d'exposer ici ma pensée avec quelque détail : je tacherai de la développer , autant qu elle doit l'être, dans un Éloge de M. deBuffon, que j'espère publier vers la fin de cette année ^ Puissé-je élever, en l'honneur de ce grand homme, un monument qui ne soit pas tout à fait indigne de lui être consacré !

Aucune des qualités du style ne manquait à M. de Buffon. Il possédait éminemment la sévérité, la noblesse, la magnificence, et cette énergie brûlante qui part d'une ame fortement émue, et qui, plus que tout le reste , constitue l'écrivain de génie ; mais le caractère distinctif de ses ouvrages, c'est, je pense, luie clarté admirable, une connaissance j^arfaite de la juste valeur des mots pris en eux-mêmes, de leur force accidentelle relativement à la place qu'ils occupent dans le discours. De tous les prosateurs du dernier siècle , Pascal est celui qui a porté le plus haut

I. Cette pièce ne iioîis est pas parvenue; nous ignorons si file a été publiée. { Noie de l' Edile lu. )

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