‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. CraufurtChapitre 10 sur 108 · Maison de campagne des Car aman · texte numérisé non relu

Maison de campagne des Car aman

chère grand' maman, ne vous sont pas moins attachés que ceux qui vous environnent. Voulez-vous bien dire pour moi mille choses à madame deBeauvau? Vous sentez-vous capable d'embrasser le prince pour moi? J'ai la présomption de croire qu'il m'aime. Je ne vous dirai rien de particulier pour le grandpapa, parce que tout ce que je vous dis pour vous doit être en commun avec lui.

Adieu, chère grand'maman.

A Chanteloup, co 18 juillet 1*71.

Comment avez-vou$ pu imaginer, ma chère petite-fille, de dire des coquetteries de ma part à madame d'Aiguillon?... Vous me mandez du bien d'elle ; je vous réponds que je ne suis point étonnée du bien que vous m'en dites, parce que j'en ai toujours beaucoup pensé et que je respecte son caractère; mais c'est à vous que je le dis, et non à elle, ni pour que cela lui soit redit. Quand son fils était dans une situation plus fâcheuse que la disgrâce, et mon mari dans une position plus flatteuse que la faveur, je devais faire connaître à madame d'Aiguillon toute mon estime pour elle, pour adoucir l'aigreur et rapprocher l'éloignement que la différence de nos situations devait mettre entre nous. Aujourd'hui tout est changé. Son fils a la puissance; il ne reste plus à mon mari que l'honneur, et ce serait une bassesse insigne à moi de chercher à plaire à madame d'Aiguillon. J'aurais l'air de quémander sa bienveillance, sa protection. Dieu m'en garde! Je n'ai plus besoin de plaire à personne, puisque personne n'a plus besoin de moi. Comment n'avez-vous pas senti cela, ma chère petite-fille? Comment avez-vous pu me compromettre d'une si étrange manière? Si je le disais au grand-papa, il en serait aussi blessé que moi.

Grâce au ciel, nos sentiments sont conformes sur cet article, et il n'aura jamais, j'espère, à rougir des miens. Réparez donc le tort que vous m'avez fait; et si vous avez parlé, montrez plutôt ma lettre à madame d'Aiguillon que de lui laisser croire que j'ai voulu lui faire ma cour. J'aimerais mieux qu'elle sût ce que je pense de son fils, que de me supposer cette indigne intention; mais mon éloignement pour la bassesse ne doit pas me porter à l'insulte. Ce serait l'insulter que de le lui dire; et elle n'est assurément pas faite pour être insultée. Si elle est digne de ce que je pense d'elle, ma roideur ne doit ni l'étonner ni l'offenser; mais elle ne doit pas non plus se croire redevable envers moi, si mon opinion n'est qu'une justice; si elle était une erreur, que m'importe l'impression que pourrait lui faire ce qu'elle appellerait alors ma brutalité? Encore une fois, montrez-lui plutôt ma lettre, si vous avez parlé, que de me laisser compromise d'une façon aussi flétrissante pour moi; et une bonne fois pour toutes, mettez-vous bien en tête que vous ne devez faire ma cour à personne, ni m'attirer les services de qui que ce soit. Je ne sais pas à qui je pourrais souffrir l'insolente prétention de m'en rendre. Je m'attends bien que vous trouverez que je prends le carême trop haut. Mais quand vous vous supposeriez dans ma situation, vous ne mettriez pas pour cela votre daractère à la place du mien, parce qu'on ne peut voir les mêmes objets de la même manière qu'avec les mêmes yeux. Ainsi, quand j'aurais tort pour vous, il ne s'ensuivrait pas de là que j'eusse tort pour moi. Si, dans la puissance de mon mari, vous m'eussiez vue protectrice, vous auriez raison de trouver mauvais que je ne voulusse pas être protégée aujourd'hui. Si, dans sa faveur, vous m'eussiez vue haute, dominante, insultante, vous auriez raison de trouver mauvais que je ne fusse pas aujourd'hui basse, soumise, rampante. J'en appelle à M. Walpole. Si vous ne m'entendez pas, un Anglais doit m' entendre.

Je vous fais mon compliment sur le bonheur que vous avez

de le posséder. Dites-lui, je vous prie, des choses infinies pour moi, et marquez-lui bien le regret que nous avons de ne pas le voir.

J'ai embrassé le prince pour vous. J'ai fait vos compliments à la princesse. J'ai montré votre lettre à l'abbé. J'ai rendu vos amours au grand-papa. Nous vous aimons tous, nous vous désirons tous, et moi plus que personne.

DE L'ABBÉ BARTHÉLÉMY A MADAME DU DEFFAND

Chanteloup, ce 19 juillet 1771.

Je n'ai pas lu la lettre que vous recevrez aujourd'hui de la grand'maman; mais elle m'en a dit le contenu. Je ne crois pas que les choses honnêtes que vous avez pu dire de sa part puissent produire un mauvais effet. Mais, enfin, sa délicatesse s'en est effarouchée, et elle a cru devoir la mettre à couvert par une protestation formelle. Tout ce que je crains, c'est que vous ne soyez affligée de ce petit événement. Je le lui ai représenté. Elle en serait au désespoir. Elle me charge de vous réitérer mille et mille fois toutes les protestations de tendresse et d'amour qui sont dans sa lettre. Vous n'avez pas besoin que je vous rassure sur la justice qu'elle rend à vos intentions. Non, certainement, vous n'en devez pas douter. Je sais tout ce que vous pourrez répondre, puisque, à votre place, j'en aurais fait autant, sans prévoir ce qu'elle craint. L'idée de la bassesse lui fait peur, comme si elle pouvait en être soupçonnée! J'ai quelquefois envie de composer une satire contre elle, et de lui dire qu'elle n'aura jamais d'expérience, qu'elle ne saura jamais évaluer la bonne opinion qu'on a d'elle dans le public, et qu'elle a des défauts énormes qui viennent d'un excès de vertu, de sentiment et de raison. Ne me regardez pas comme un monstre d'ingratitude. Eût-elle cent fois plus de

défauts, je ne l'en aimerais pas moins, et vous seriez aussi disposée que moi à les pardonner.

C'est une chose plaisante que l'histoire des couplets de M. de Lauzun. Je vous ai envoyé par la poste un menu de souper, mis en vers par M. de l'Isle, dont je n'ai pas écrit le nom, parce qu'il ne veut pas qu'on sache qu'il est ici. J'ai cru que vous le devineriez aisément, puisque je vous avais annoncé son arrivée; point du tout, vous lisez Lauzun au lieu de l'Isle. Vous nous parlez des couplets de M. de Lauzun , on les montre à M. de Gontaut comme étant de M. de Lauzun ; tout le monde ici demande les couplets, est étonné de ne pas les recevoir, et tout finit par le souper de M. de l'Isle !

M. le duc d'Ayen et M. de Schomberg sont partis hier matin. 11 reste ici madame de Tessé, qui partira dans quelques jours, ainsi que M. de Sarlabons1, qui est venu avec elle, M. d'Estrehan de lundi en huit, M. de Boufllers vers les premiers jours d'août. M. de Beauvau va aussi en Lorraine, de là à Compiègne, et ne retournera peut-être point ici. Madame de Beauvau et madame de Poix resteront jusqu'à la fin d'août.

Je cherche dans ma poche pour voir si je n'ai plus rien à vous dire. Vous me demandez pourquoi M. de Beàuffremont a loué une maison de campagne dans la vallée de Montmorency? La réponse est aisée : c'est pour manger des cerises.

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