Le comte de Meun, grand-père du marquis de Meun
Je ne saurais concevoir ce que j'ai pu écrire. Je ne me souviens pas d'avoir parlé de vous à madame d'Aiguillon, si ce n'est avant-hier que je lui dis que je vous avais mandé que l'événement présent n'avait rien changé à sa conduite, à son maintien, etc., etc., et que vous m'aviez répondu que vous n'en étiez pas surprise, ayant d'elle la meilleure opinion à toutes sortes d'égards. Si c'est là une faute, je vous en demande pardon; mais vous m'en avez grondée d'avance, puisqu'elle n'a été commise qu' avant-hier.
Je serais bien fâchée que vous n'eussiez point d'amis plus agréables que moi; mais je voudrais que vous n'en eussiez point qui ne vous aimassent d'une façon aussi désintéressée et aussi prudente. Il y a beaucoup de gloire à vous être attachée et au grand-papa; mais ce n'est pas la gloire que je recherche. Je me contente du plaisir que j'y trouve, et d'être votre enfant. Je vis tranquille dans mon tonneau , sans le pouvoir d'obliger et la volonté de nuire. Je n'ai pas assez de crédit pour faire le bien , mais j'ai la ferme volonté de ne jamais faire le mal, et je comprends dans le mal toutes les imprudences qu'on pourrait faire en voulant servir ses amis, comme les bravades, les services indiscrets. Tout le monde, c'est-à-dire les gens dont je suis connue, savent l'attachement constant et inviolable que j'ai pour la grand'maman , pour le grand-papa, et le désir que j'ai de les aller trouver.
Voilà le compte exact de mes sentiments et de ma conduite. Je ne sais pas si j'ai la fierté anglaise, mais j'ai la noblesse française, et mes parents n'ont point à rougir de moi.
Ce 24.
J'ai écrit cela avant-hier, après avoir lu votre lettre. Je n'espérais pas avoir une occasion si prompte; mais M. de Chabot vint hier chez moi m' apprendre qu'il partirait ce matin pour Jarnac, qu'il passerait par Amboise, et qu'il se chargerait volontiers de mes dépêches.
Je n'ai rien à ajouter à ce que j'ai eu l'honneur de vous écrire, si ce n'est de vous prier d'avoir un peu meilleure opinion de votre petite-fille, et de n'être pas si susceptible des impressions qu'on voudrait vous donner contre elle. Je vous aime, chère grand'maman, et je ne le dis que parce que je le sens. Gela suffit pour vous répondre de ma conduite.
M. Walpole est pénétré de la plus vive reconnaissance de vos bontés, et du plus tendre et respectueux attachement pour celle qui a bien voulu le traiter comme son petit-fils. 11 vous dirait lui-même tout ce qu'il pense, s'il ne s'était mis dans la tête qu'il ne sait pas parler français. J'ai beau l'assurer qu'il se trompe , il ne me croit pas et veut que je sois son interprète.
A Chanteloup, ce 26 juillet 1171.
M. de Beauvau vous a grondée, ma chère petite-fille ; l'abbé vous grondera, et moi je vous gronde de vous être inquiétée du mot « admiration '. » Gomment peut-il être jamais pris en mauvaise part? Tout ce qui est honnête, tout ce qui est sensible est admirable à lout âge, en tous temps, en tous lieux. Du moment où vous avez pris la résolution de nous venir voir, nous l'avons admirée; nous en avons été touchés, nous en avons désiré l'exécution. Voilà ce qu'a voulu dire M. de Beauvau; voilà ce que vous certifiera votre incomparable, qui est témoin de toute notre tendresse pour vous , et de l'impatience extrême que j'ai de vous voir; il vous ramènera ici au mois de
1. Dans une lettre que nous avons omise, parce qu'elle ne contenait d'ailleurs que des répétitions, madame du Deffand, avec sa susceptibilité ordinaire, s'était montrée blessée d'un mot de M. de Beauvau, qui lui avait rapporté que l'annonce de sa prochaine arrivée à Chanteloup y avait été accueillie avec admiration.
septembre , à ce que vous assurez tous deux ; répétez-le-moi sans cesse jusqu'à cp temps-là, afin de me faire plaisir. J'ai été aussi étonnée que charmée de le voir, cet incomparable; mais je suis fâchée de le garder si peu. J'ai besoin de penser, pour m'en consoler, que c'est à vous que je le renvoie. Il prétend que vous gagnerez votre pari * ; tant mieux pour lui, et j'espère aussi un peu tant mieux pour nous.
Le baron de Bezenval n'est point encore ici, parce qu'il s'est arrêté chemin faisant chez sa sœur. Je suis impatiente de son arrivée, à cause de la lettre qu'il doit m' apporter de vous. Je voudrais en recevoir tous les jours et vous répéter tous les jours que je vous aime de tout mon cœur.
Vous avez raison ; la correspondance secrète est faible de style et forte de choses. Quel dommage que de bons écrivains n'osent pas se permettre de démontrer que le soleil est lumineux !
Je rouvre ma lettre parce que, comme je venais de la cacheter, le comte de Chabot a passé par Amboise , et par un arrangement et un malentendu dignes de madame sa sœur 2 et de lui , il n'a vu personne d'ici; mais heureusement il m'a envoyé votre lettre. Je vois que vous êtes horriblement fâchée contre moi, et je suis au désespoir de vous avoir fait de la peine. Mais nous nous aimons trop pour que nos petites altercations puissent avoir des suites et des conséquences, et les avances que vous pourriez faire de ma part dans la position où je me trouve, et surtout à madame d'Aiguillon , en ont beaucoup. Ainsi je ne me repens nullement de tout ce que je vous ai mandé. Je vous prie seulement de croire que je ne vous ai écrit que d'après moi. Je n'ai montré votre lettre ni la mienne à personne; j'en ai seulement parlé à l'abbé, après vous avoir
]. Qu'il n'épouserait pas la marquise de Boufflers.
*2. La princesse de Beauvau, sœur de M. Chabot, était alors à Chanteloup*
envoyé ma réponse. On peut diriger ma conduite, on peut me suggérer des pensées, mais mes sentiments sont à moi; on ne me les inspire pas. Vous voulez que je vous transcrive la phrase de votre lettre qui m'avait donné des inquiétudes légitimes, et que vous avez vérifiées ; la voici :
« Je dirai à madame d'Aiguillon tout ce que vous me dites (telle. »
C'est justement ce que je ne voulais pas. Vous me mandez aujourd'hui lui avoir dit que je vous ai répondu , d'après l'éloge que vous me faisiez d'elle , que je n'en étais pas surprise, ayant d'elle la meilleure opinion à toutes sortes d'égards. C'est justement ce que je craignais. Il me convient de l'honorer, de l'estimer également; mais il ne me convient pas de le lui faire savoir; et quand c'est mon amie qui le lui dit, elle doit croire que c'est au moins de mon aveu. Voilà ce que je ne puis souffrir, voilà ce qu'il faut absolument que votre amitié pour moi répare , et surtout vis-à-vis de ceux qui ont pu être témoins d'une cajolerie aussi indécente dans les circonstances présentes , et aussi éloignée de mon caractère. Je m'étais bien doutée que vous désapprouveriez ma délicatesse. Je n'ai d'autres raisons à vous en donner que celles que je vous ai déjà dites. Je puis avoir tort selon votre façon de penser; mais je n'ai pas tort selon mon caractère, parce que ce n'est pas moi qui me le suis donné, et que c'est lui qui me conduit, et vous ne pouvez pas mettre votre caractère à la place du mien pour en juger, parce que pour cela il faudrait en changer; mais, ma chère petite-fille , on ne s'en aime ni ne s'en estime pas moins, pour n'être pas de même opinion. Laissez-moi la mienne et ne la blessez plus, puisque je ne puis pas en changer ; et , bonne ou mauvaise, croyez qu'elle est à moi, puisqu'elle m'appartient. Elle ne vaudrait pas la peine de m'être inspirée; mais je ne me la laisserai point enlever, parce qu'elle souffre contradiction. Sur toute chose ne croyez pas , ni que je vous en aime moins, ni que je compte moins sur votre amitié parce
quelle vous a inspiré une chose faite pour me blesser. Je puis être affligée de l'effet sans être moins touchée du motif. Vous pouvez être blessée aussi de la franchise avec laquelle je m'en suis expliquée ; vous y aurez peut-être trouvé de la dureté. Je vous assure que ce n'était pas mon intention , et cette assurance doit su (Tire à ma justification. Je ne sais pas rendre à demi ce que je sens. Si je ne vous présentais pas les choses comme elles m'affectent, vous ne sauriez pas comme j'en suis affectée. L'abbé, qui est tout doucereux, rabattra de mes expressions; mais pour moi, sans vouloir qu'elles vous affligent, ni qu'elles vous offensent, je n'en rabats rien, parce que je ne peux rien changer à mes sentiments. Je vous proteste encore que je suis tout aussi persuadée que jamais que je ne trouverai jamais d'amie plus agréable que vous ne l'êtes, et que je n'ai jamais eu plus de tendresse pour vous que j'en ai dans ce moment même, où vous êtes peut-être encore si fâchée contre moi.
Mille compliments, je vous prie , à M. Walpole, et remerciement de son souvenir.
LETTRK CCL1X
DE L'ABBÉ BARTHÉLÉMY A MADAME DU DEFFAND
Chanteloup, ce 26 juillet 1771.
M. le comte de Chabot n'arriva hier qu'à huit heures du soir à Amboise. 11 envoya ici un homme pour avertir de son arrivée ; madame de Beauvau, qui était à la promenade, ne fut de retour qu'à neuf heures. Elle partit tout de suite pour aller voir son frère; il avait attendu une heure entière, et comme madame de Chabot1 ne se portait pas très-bien, et qu'il voulait aller coucher à Tours , ils partirent un instant avant que ma-
I. Mademoiselle de La Rochefoucauld, fille de la duchesse d'Envillo.
dame de Beauvau fût arrivée à l'auberge. La grand' m aman , qui n'avait pas été à la promenade pour écrire, ne sut pas que madame de Chabot était avec son mari ; elle aurait été la voir. Quoi qu'il en soit, vos lettres ne nous ont été remises qu'à dix heures. C'était pendant le souper. Après il ne fut pas possible d'aborder la grand'maman , et je ne pourrai peut-être pas la voir de la journée en particulier.
Celle que vous m'avez écrite m'a affligé sensiblement. Mais pour réduire la chose aux plus simples termes, je conclus de ce que m'avait dit la grand'maman et de votre réponse, que l'une et l'autre vous avez pris cette petite affaire trop au tragique. Elle, croyant qu'on pourrait abuser de ce que vous avez pu dire à madame la duchesse d'Aiguillon; vous, en donnant un sens trop étendu à des expressions échappées dans la chaleur de la composition. Croyez que la grand'maman vous aime infiniment , et qu'elle est infiniment éloignée de vous supposer la moindre lâcheté. Le jour qu'elle vous écrivit, je lui représentai que les soupçons qu'elle vous témoignait ne pouvaient être fondés par rapport à vous. «< Aussi, me dit-elle, ne la regardent-ils pas; mais elle pourrait, par distraction, dire en mon nom des choses honnêtes à madame d'Aiguillon , en présence de gens qui, ne me connaissant pas ou me connaissant mal, pourraient me soupçonner de bassesse ; » et cette idée , qui la révoltait, l'a sans doute animée quand elle vous a écrit. J'aurais mieux aimé qu'elle vous eût marqué simplement les inconvénients qui pouvaient résulter des confidences que vous avez pu faire à madame d'Aiguillon , en vous priant de n'en plus faire de semblables. Mais sa délicatesse l'a entraînée, et sa confiance en votre amitié ne lui a pas permis de mesurer ses expressions, ou du moins d'éviter toute application qui vous fût personnelle. La grand'maman ne s'est pas assez fiée à sa réputation, et vous à l'estime et à l'amitié qu'elle a pour vous. J'espère qu'elle vous rendra mieux compte de ses sentiments que je ne pourrais le faire ; mais je puis vous attester que rien
au monde ne saurait les affaiblir, et je n'en voudrais pour garant que son impatience de vous voir arriver.
C'est madame la comtesse de Tessé qui vous portera cette lettre. On est bien fâché ici de la perdre, et on a bien raison; car il est impossible d'être plus aimable. Je suis fâché que vous ne la connaissiez pas.
DE MADAME Dl/ DEFFAND A LA DUCHESSE DE CIIOISEUL
Ce samedi, 27 juillet 1771.
Je ne saurais perdre volontairement une occasion de vous écrire, chère grand' m aman. C'est M. de Monaco qui part demain, et à qui je porte envie, qui vous rendra cette lettre. Je vois avec plaisir l'empressement général que tout le monde a de vous rendre des devoirs , et de vous marquer son attachement. Je veux me flatter que la foule n'empêchera pas d'être remarqué. Vous êtes trop capable d'amitié, vous êtes trop éclairée pour ne pas démêler les nuances des sentiments qui font agir, et à l'exemple de la parabole de l'Évangile, ceux qui arriveront à la dernière heure seront aussi bien récompensés que ceux qui sont arrivés à la première.
Je vous assure que ceux qui jouissent du plaisir de votre présence ne sont pas plus occupés de vous que ceux qui ont l'ennui de l'absence. Nous parlons sans cesse de vous, mon ami et moi, et la plus grande preuve d'amitié que je lui puisse jamais donner, c'est d'attendre son départ pour vous aller trouver.
Je ne veux pas me plaindre de la paresse de l'abbé, je me persuade que tout ce qu'il fait est bien; qu'il m'aime toujours, qu'il vous parle de moi, et que vous dites quelquefois ensemble : tous ces gens qui nous environnent sont sans doute plus aima-
bles que la petite-fille, mais nous ne sommes pas aimés d'eux aussi tendrement que d'elle.
On dit que le R... a le plus mauvais visage du monde. On prétendait, avant-hier, qu'il avait les jambes et les mains enflées; hier, il n'en était rien; on ne parlait que d'une toux fréquente. On dit toujours que le Terray va sauter, et que le d'Aiguillon est furieux contre lui de ce que , sans l'avoir consulté, il a fait payer tout ce qui était dû à M. de La Chalotais. Il y a apparence qu'il n'a pris conseil que de madame de La Garde. La zizanie est entre les trois grands personnages, le d'Aiguillon veut la destruction du parlement de Rennes; le Boynes, de celui de Besançon; le chancelier (je ne sais pourquoi ) s'y oppose. On n'enregistrera point le dixième des rentes viagères; ce n'est pas la peine, on les retiendra sans forme ni procès. Ce ne sera pas à perpétuité, on le rendra quand on pourra s'en passer. Cette manière nouvelle sera d'une grande commodité si on la suit à l'avenir, et répondra fort bien au protocole de ces cinq mots : tel est notre bon plaisir. Le mien présentement est de donner à souper à madame de Château- Renaud. Je l'eus hier ; je l'aurai demain. Nous faisons un cavagnol à la poule , qui se passe sans humeur, en l'absence de l'incomparable, ce qui ne nous empêche pas de le regretter. Retenez-le cependant le plus longtemps que-vous pourrez, et ne le laissez partir qu'en lui faisant faire le serment qu'il repartira avec moi les premiers jours de septembre.
Il me vient du monde, je vous dis adieu. Le fameux Randon , connu par ses richesses , vient de mourir.
Je vous fais mon compliment de tout mon cœur sur le mariage du fils de la petite sainte l. J'en suis réellement charmée.
1. M. de Choiseul, fils de madame de Choiseul-Betz ( la petite sainte), épousa mademoiselle de Gouffier, dont il joignit le nom au sien. Il fut depuis ambassadeur à Con9taBtinople et a écrit un voyage en Grèce.
A Chanteloup, le 9 août 1771.
Non, ma chère petite-fille, il ne faut pas dire à madame d'Aiguillon : « Madame , je vous ai dit que la grand'maman vous estimait, et cela ri est pas vrai : elle ne vous estime pas! » Vous feriez un grand mensonge et une grande grossièreté; mais il faut lui dire : « Madame, la grand'maman a été fort fâchée que je vous eusse répété tout le bien quelle pense de vous, parce quelle trouve que le temps est passé où il lui était permis de chercher à vous plaire , même par la j'ustice et la vérité...» Et si madame d'Aiguiilon justifie ce que je pense d'elle, elle m'approuvera; si je me suis trompée sur son compte, peu m'importe ce qu'elle pensera de moi. L'estime doit être réciproque. Voici , ma chère petite-fille, ce que j'ai à répondre à ce que vous avez mandé à l'abbé sur ce bizarre genre de tracasserie.
Madame de Lauzun est charmante d'avoir eu l'attention de vous avertir qu'elle partait, pour m'apporterune lettre de vous; et vous êtes charmante de lui en avoir donné une; mais vous m'affligez toujours par vos craintes. Gomment puis-je les calmer? Je ne suis pas si généreuse que vous le pensez. C'est par pure personnalité que je vous aime et que je vous veux. Vous n'entrez pour moi, dans l'empressement que je vous marque, que pour le plaisir que vous me ferez. Quelque reconnaissance que j'aie pour les marques d'amitié que l'on donne à M. de Choiseul en le venant voir ici, vous devez être bien sûre qu'il n'y est venu personne qui me plaise autant que vous. Je pourrais sans doute mieux dire pour vous persuader, mais je vous jure que je ne pourrais pas mieux sentir.
Mille compliments, je vous prie, à M. Walpole. Je m'affligerais pour vous de son départ , si ce n'était le seul moyen de vous rapprocher de moi.