‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. CraufurtChapitre 100 sur 108 · Sœur du président de Lamoignon · texte numérisé non relu

Sœur du président de Lamoignon

toujours un qui domine. Il n'est plus guère question de M. de Morangies; on ne parle plus de madame de Forcalquier ; on dit qu'il y a des chansons contre madame Du Barry faites par M. son beau-frère : si je puis les avoir, je vous les enverrai. En attendant, voilà l'épitaphe du roi de Sardaigne.

Adieu, chère grand'maman, je vous quitte, parce qu'il faut que je me lève.

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Paris, ce 14 juin 1773.

Vous avez dû voir, chère grand'maman, que j'avais prévenu les questions que vous me faites dans votre dernière lettre. Je vous ai rendu compte de tout ce qui s'est passé jusqu'au dix inclusivement, et c'est par M. de Gontaut que vous avez reçu ma lettre. J'ai un grand tort de ne vous pas dire le chagrin que j'eus de ne l'avoir pas prié à souper, et mes regrets de ce qu'il ne m'avait pas trouvé chez moi le jeudi après-dîner; il aurait peut-être consenti aux instances que je lui aurais faites d'être du souper. Enfin, il n'y a point de remède ; dites-lui, je vous supplie, combien je me le suis reproché; notre soirée aurait été encore plus agréable, personne n'inspire autant de gaieté et ne rend la conversation plus facile. Cette occasion perdue est peutêtre irréparable.

Devinez, chère grand'maman, quel parti j'ai pris sur les invitations de mesdames de Lauzun et de Luxembourg; m'y suis-je rendue? les ai-je refusées? me suis-je laissé entraîner par le plaisir? ou me suis-je guidée par le bon sens? Qu'en pensent le grand-papa et le grand abbé, et M. de Gontaut?

Voilà une belle chose à deviner, dira le grand-papa, qu'importe le parti qu'elle aura pris? Il était très-important pour moi, chère grand'maman; j'étais fortement attirée par leplai-

sir d'être avec des personnes qui me plaisent infiniment, et éloignée par d'autres qui me déplaisent, parce que je les crois moqueuses, et qui m'auraient trouvée ridicule de me produire dans une compagnie aussi leste et aussi brillante. Ah ! je suis devinée, j'en suis sûre. Vous jugez que je n'y ai point été hier, et que je n'irai point aujourd'hui, et cela est vrai.

Je soupai hier chez madame de La Vallière, je soupe ce soir chez moi, mais j'irai rendre une petite visite après souper à madame de Luxembourg; je compte y trouver madame de Grammont et madame de Lauzun, et prendre leur jour pour qu'elles me fassent l'honneur de venir chez moi : ce sera vraisemblablement jeudi ou vendredi. On dit que madame de Grammont part dimanche. Ce sera par elle, chère grand' rnaman, que vous recevrez la suite de mes relations. L'abbé devrait bien m'en faire de ce qui se passe à Chanteloup, et surtout de l'état de votre santé dont je ne puis m'empêcher d'être inquiète; j'ajoute peu de foi au bien que vous et l'abbé m'en dites; j'espère cependant que l'arrivée du beau temps vous fait du bien, mais il a plus d'influence sur la vieillesse que sur la jeunesse.

Adieu, chère grand'maman, aimez-moi toujours; faites que le grand-papa m'aime. Je me flatte de ne pas déplaire à madame de Grammont : on n'a point d'éloignement pour ceux qui nous trouvent parfaitement aimable.

On a eu des nouvelles de la petite sainte datées d'Angoulème; elle se portait parfaitement bien: on en aura incessamment de son arrivée à Baréges, elle doit y être actuellement. J'ai rendu une visite à son père. Je ne doute pas qu'elle ne le retrouve à son retour.

Vous avez sans doute entendu parler de mademoiselle de Tournon? Lequel trouvez-vous le plus honorable d'épouser un Du Barry i et d'en transmettre le nom à la postérité ; ou à un

1 . Le nom de Du Barry n'aurait eu rien que d'honorable s'il n'avait été porté

homme de qualité d'épouser mademoiselle de Langeac1? Lequel de ces deux mariages, s'ils se font tout à l'heure, comme on dit, vous parait le plus digne d'envie ou d'approbation? Cette lettre a été interrompue par la visite de l'archevêque de Toulouse; il m'a dit que le souper chez moi était pour jeudi. Il fut hier au Raincy. Il n'est pas encore décidé si madame de Montesson ira aux eaux. Il me semble que bien des gens pensent que le mariage est fait.

DE MADAME DU DEKPANO A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce dimanche, 20 juin 1773.

C'est madame de Grammont, chère grand'maman, qui vous remettra cette lettre. Je vous supplie de ne pas tarder un moment à lui marquer votre reconnaissance de toutes les attentions, de toutes les bontés, et j'ose dire de toutes les marques d'amitié que j'ai reçues d'elle; il n'y a que vous qui puissiez m'acquitter de tout ce que je lui dois; que serais-je pour elle, si je n'étais pas votre petite-fille? Aurait-elle daigné me distinguer parmi tant de personnes empressées à la rechercher? Qui est-ce qui aurait pu l'engager à passer deux soirées chez moi, à me rendre trois visites , chacun de ses moments pouvant être bien mieux employé? Elle a vu combien j'étais touchée de ces faveurs, mais elle peut vous dire que je les ai tou-

par Jeanne Vaubernicr. Ce nom est le même que celui de La Renaudie , famem par la conjuration d'Amboise.

1. Elle épousa le marquis de Chambonas. Sa mère s'était appelée Sabbatini. du nom de l'envoyé de Modène, dont il n'était pas bien prouvé qu'elle fût la femme. Elle vivait depuis longtemps dans une étroite intimité avec M. de Saint- Florentin, depuis duc de la Vrillière, qui la maria à M. de Langeac, qui consentit à reconnaître et à adopter une assez nombreuse lignée que cette dame lui apport» en mariage. Ce ne fut pas un des faits les moins bonteux de cette époque, qui en fournit beaucoup, et l'on voit que madamo du Deffand elle-même en est scandalisée.

jours attribuées au dessein qu'elle avait de faire ce qu'elle croyait vous devoir être agréable. Je l'ai trouvée charmante et je suis bien d'accord de ce que vous et l'abbé m'avez dit souvent de son éloquence1 : personne n'a plus de facilité, de clarté, d'énergie et moins de prolixité. N'attendez pas, chère grand' maman, que je puisse aujourd'hui vous parler de nulle autre chose. Elle me dit hier que le grand-papa lui avait écrit que vous vous portiez beaucoup mieux ; mais ce mot mieux suppose que vous ne vous portez pas encore fort bien : j'en suis dans la plus grande inquiétude. La quantité de monde que vous allez avoir, les comédies où vous devez jouer, m'alarment extrêmement. Abandonnez, je vous conjure, le projet d'être actrice, vous ne résisteriez point à cette fatigue. Je prie le grand abbé de se joindre à moi, et j'intercède le grand-papa pour qu'il vous ' fasse abandonner cette entreprise.

Savez-vous, chère grand'maman, que je ne suis pas contente de vous, et que je suis très-mécontente de l'abbé? il y a mille ans que je n'ai point eu de nouvelles ni de l'un ni de l'autre. J'attribue ce silence à la disette d'occasions ; elles vont être à l'avenir très-abondantes, et j'espère bien que je m'en apercevrai et que vous engagerez l'abbé à me donner, pour le moins toutes les semaines une fois, de vos nouvelles. Je vous supplie, chère grand'maman, d'embrasser pour moi le grandpapa. Madame de Grammont s'est chargée de la même commission. Voilà deux embrassades, je voudrais bien y en ajouter une troisième et que ce pût être en propre personne.

1. Cette éloquence naturelle ne désarma point les bourreaux quand elle plaida d'une manière si touchante la cause de son ancienne amie, madame du Chàtelet, devant le tribunal révolutionnaire.

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