‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. CraufurtChapitre 99 sur 108 · M. de Roquelaure, premier «limonier · texte numérisé non relu

M. de Roquelaure, premier «limonier

LETTRE CCCCXC

A Chanteloup, ce 24 mai 1773.

Vous voulez que nous vous renvoyions madame la maréchale, ma chère petite-fille? la voilà! pressez-vous d'en jouir, car vous ne la garderez pas longtemps, elle va à Montmorency; vous ne la verrez qu'un moment, elle ne fera que passer pour vous; sans cela, il ne serait pas généreux d'avoir l'air d'envier vos plaisirs en vous parlant des regrets qu'elle nous laisse ; d'un autre côté, il serait indiscret de vous dire combien elle a été aimable, parce que ce serait éveiller ceux qu'elle va vous donner.

Tout le monde assure les prouesses de M. le dauphin auxquelles vous ne voulez pas croire; je suis assez comme vous : je ne crois aux prouesses d'aucun genre venant de ce pays-là.

Le même traitement a eu le même succès pour l'abbé que pour M. de Beauvau; son troisième accès a manqué; hier il était un peu moins faible, un peu moins dégoûté, et les livrées du ministère étaient un peu moins marquées sur son visage. Je compte que le voilà quitte de cette fièvre. La petite sainte est à merveille, elle vous fait mille compliments; je lui parle continuellement de vous, et le plaisir que j'ai à lui en parler ajoute à celui qjie j'ai de la voir.

11 n'est plus question de mon rhume, mais il est plus question que jamais de ma tendresse pour vous; tout le monde m'en parle et j'en parle à tout le monde. Le grand-papa vous adore. Madame de Grammont n'est occupée que de vous aller voir quand elle sera à Paris. Je lui ai fait toutes vos commissions, et elle vous dira encore, ma chère petite-fille, combien je vous aime.

Si vous voyez M. l'évêque d'Arras, n'oubliez pas de lui dire

mille choses pour moi. On dit que M. l'évêque de Saint-Omer sera premier aumônier de madame la comtesse d'Artois. J'en serai bien aise pour les deux frères si cela leur fait plaisir.

LETTRE CCCCXCI

DE L'ABBÉ BARTHKLEMY A MADAME DU DEFFAND

25 mai 1773.

Madame la duchesse de Grammont part samedi pour arriver dimanche ; elle logera dans sa maison et y verra peu de monde. Nous avons arrangé les moyens de vous voir sans que vous vous donniez la peine de l'aller chercher au risque de ne la pas trouver; elle enverra quelque matin chez vous pour savoir si elle vous trouvera dans la soirée. Vous lui donnerez votre heure, et alors vous aurez la bonté de fermer votre porte, ensuite elle vous demandera à souper, ensuite elle ménagera des soupers chez des amis communs et multipliera les occasions d'être avec vous, autant que pourra le lui permettre le peu de séjour qu'elle compte faire à Paris. Êtes-vous contente de cet ordre de bataille? il m'a paru le plus convenable, et c'est elle-même qui l'a dicté ; vous savez que les personnes qu'elle ne voudrait pas rencontrer chez vous sont: M. le comte de Boufllers, madame de Mirepoix et madame Valentinois, que vous ne voyez presque jamais.

Je finis en vous faisant hommage de mes langueurs et de mes faiblesses. Hélas ! je n'ai pas autre chose à vous offrir. La grand'maman et la petite sainte vous disent ce qu'elles vous ont toujours dit.

M. et madame du Châtelet, M. et madame de Damas, partent aujourd'hui samedi. A dix heures du soir l'accès n'est pas revenu; mais M. de Boufllers vient d'arriver, ce qui vaut beaucoup mieux; il apporte une lettre de vous à la grand'maman, qui vous aime à la folie, et moi aussi.

4tî CORRESPONDANCE

LETTRE CCCCXCII

A Chanteloup, ce 26 mai 1773.

Je suis bien aise que vous aimiez M. de Boufllers, ma chère petite-fille, parce que je l'aime, et je suis bien aise que vous l'aimiez à cause qu'il m'aime. Quand on le connaît, il est impossible de n'avoir pas bonne opinion de lui, et sa conduite seule avec M. de Cboiseul serait bien faite pour établir une réputation et pour détruire la mauvaise qu'on avait de lui. Jamais prévention ne fut à tous égards plus mal fondée, et cette prévention lui a cependant, jusqu'à présent, nui en tout et lui nuira peut-être encore jusqu'à la fin de sa vie. Cela me ferait craindre que les hommes aiment à penser le mal et n'aiment pas à faire le bien.

Je suis charmée que l'évêque de Saint-Omer ait refusé la place à laquelle on l'avait nommé chez madame la comtesse d'Artois ; je trouve son refus noble pour lui, honnête pour son siège, et que la place qu'on lui offrait était au-dessous de lui; je pense assurément bien comme vous que ces deux frères sont de très-honnêtes gens; je ne connais cependant que l'évêque d'Arras, et vous savez combien je l'aime. Je vous prie de ne pas manquer une occasion de le lui dire. Quaut à madame de Forcalquier, je ne suis point étonnée qu'une sotte et une bégueule, qui n'a de principe que sa prétention du moment, dise des absurdités et fasse des inconséquences.

Le quatrième accès a manqué hier à l'abbé ; je lui trouve meilleur visage, il me paraît plus fort et il est moins dégoûté. La petite sainte est dans son temps; il n'a avancé que de trois jours; elle en souffre moins qu'à l'ordinaire; j'espère qu'il se passera bien; elle vous fait ses compliments.

11 n'est plus question de mon rhume.

Voilà M. de Beauvau à Versailles ; ainsi vous voilà tranquille sur tous vos malades ; il ne faut plus vous occuper , ma chère petite-fille, que du moyen et du moment de revenir ici. Si vous saviez combien le grand-papa le désire et combien je vous aime, vous n'auriez pas la cruauté de nous refuser.

LETTRE GCGCXCI1I

DE L'ABBK BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND

Ce 28 mai 1773.

Madame de Grammont part demain ; comme elle doit s'arrêter à Menars pour voir la maison, le grand-papa l'accompagne jusque-là, et viendra le soir coucher au lieu de son exil, suivant la règle. M. de Boufflers ira et reviendra avec lui. L'abbé Billardy suit madame de Grammont jusqu'à Paris. Ainsi, tout compté, tout rabattu, il n'y aura demain à Chanteloup qu'une, deux, trois, quatre personnes : devinez-les.

La grand' maman ne vous écrit point parce qu'elle vous a écrit ces jours passés. Elle veut que je vous écrive, apparemment parce que ces jours passés je vous ai écrit; quoi qu'il en soit, c'est en son nom que j'ai pris la plume, je lui ai demandé ce qu'il fallait dire de sa part : — Tout ce que vous voudrez.

— Mais encore. — Tout ce qu'il vous plaira. — Mais enfin.

— Des amours et des amours.

Pendant ma maladie, j'ai trouvé sous ma main les Mémoires de Grammont. J'ai voulu les relire et n'ai pu les achever; le style en est charmant; mais toutes ces petites anecdotes galantes de la cour de Charles II sont si insipides et si communes! mais l'historien relève avec tant d'affectation tous les petits rôles que son petit héros a joués ! M. de Grammont est piquant avec Matha, avec M. de Senante, dans tout le premier livre; mais quand à chaque occasion il faut que tout le monde se rassemble autour de lui pour l'écouter, et qu'on m'avertit que

tout le monde expirait à force de rire, il me prend une envie de pleurer que je ne puis dissiper qu'en jetant le livre. Au reste je me suis peut-être trompé, j'avais la fièvre alors, et quand on a la fièvre, on se soucie fort peu des aventures galantes.

Je vous quitte, parce qu'il est tard, qu'on a soupe, et qu'il faut descendre au salon.

LETTRE CCCCXCIV

DR MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISELL

Paris, co dimanche, 30 mai 1773.

Je profite d'une occasion qu'on m'a dit devoirêtre aujourd'hui, pour vous dire, chère grand' maman, que je suis ravie du bien que vous me mandez de votre santé, et que la maréchale m'a confirmé; elle soupa jeudi chez moi, elle m'amena sa petite-fille et H. de Gontaut, qui fut très-gai et très-aimable.

Je vous crois très-seule présentement et que vous aurez très-peu de monde jusqu'au milieu de juillet. C'est là le vrai moment où il conviendrait que je fusse auprès de vous: mais le sort en ordonne autrement. Je ne me porte pas assez bien pour sortir de chez moi. Ce n'est point le voyage qui m'effraie, la fatigue n'est pas grande, mais on ne doit point être hors de chez soi quand , avec la vieillesse , on en a tous les inconvénients. Depuis quelque temps je me trouve très-faible, le plus petit effort me coûte. Peut-être cet état ne durera-t-il pas. Si je reprends des forces, si dans le mois de septembre je me porte mieux, je profiterai avec beaucoup de plaisir et d'empressement des bontés et de l'amitié dont le grand-papa et vous me donnez tant de marques.

L'évêque d'Arras, qui est actuellement retourné chez lui. reviendra ici et se fera un grand plaisir de me conduire à Chan-

teloup ; son frère vous plairait autant que lui ; ils se ressemblent parfaitement et pour la sorte d'esprit et pour leur son de voix qui est à s'y méprendre. Je les crois tous deux de fort honnêtes gens, quoique assez ambitieux ; mais leur ambition ne les conduira pas, je crois, à rien de malhonnête ni de ridicule. L'Arras eut, il y a huit jours, une audience du roi, à qui il remit une lettre de son frère Saint-Omer, qui contenait son refus; il fut très-bien reçu. Il me dit le lendemain à son retour que M. de Marville avait les économats, ce qui ne lui plaisait pas. Je crois que d'ici à quelque temps ils doivent se borner à l'administration de leurs provinces, et à ne rien rechercher ni prétendre pendant le gouvernement présent.

L'abbé m'apprend l'arrivée de madame de Grammont pour ce soir; j'enverrai savoir de ses nouvelles, et puis je me conformerai à tout ce que l'abbé me prescrit, rien ne me sera plus facile. Si elle veut me faire l'honneur de souper chez moi, elle décidera de la compagnie qu'elle voudra. Je suis fâchée que la maréchale de Luxembourg ait choisi ce moment pour être à Montmorency; mais madame deBeauvau, pendant les voyages à Saint-Hubert, pourra être à Paris. Enfin, je laisse au hasard à décider de tout. Pour la maréchale de Mirepoix, je ne la vois presque plus; elle habite peu Paris; elle est actuellement au Port-à-1' Anglais; j'y soupai hier avec madame Greville; il y avait six semaines que je ne l'avais vue; elle est fort refroidie pour moi, et je crois que je lui suis devenue suspecte; cela me fait pitié et je m'en console.

Vous allez bientôt perdre la petite sainte; cette séparation vous affligera Tune et l'autre, et vous aurez bien raison ; vous ne trouveriez pas aisément à vous remplacer. Mais, ma grand' maman, vous avez le grand abbé et vous jouissez du plus grand bonheur de la vie, d'avoir un parfait ami. J'estime infiniment M. de Boufflers ; que ne puis-je, dans ce moment-ci, faire la partie carrée! Pourquoi faut-il que soixante lieues et cent ans nous séparent! Je ne veux pas m'attrister, ainsi je finis en vous

disant que je vous aime autant que vous méritez de l'être, c'est-à-dire infiniment.

Je vous envoie un extrait de la sentence qui fut prononcée avant-hier au soir l. Elle excite beaucoup de blâme et de murmure. Pour moi , je m'en tiendrai à celle de la fable de La Fontaine.

LETTRE CCCCXCV

DE MADAME DU DEPPAND A L'ABBE BARTHELEMY

He mardi, l«r juin 1TÎ3, à G heures du matin.

Je n'ai pas un moment à perdre, il faut que cette lettre soit avant neuf heures chez madame de Brionne, qui a bien voulu me faire avertir qu'elle partirait à cette heure.

Je me réjouis, l'abbé, de votre rétablissement. Que j'aimerais à en être témoin, et que j'aurais eu de plaisir à être la cinquième samedi dernier! Madame de Grammont arriva incognito dimanche au soir. Les intimes divulguaient qu'ils ne l'attendaient que lundi ; cela m'empêcha de lui envoyer faire un compliment hier, comme je l'avais projeté le dimanche au soir; j'eus crainte que Ton ne prît mon compliment pour un espionnage, et je remis cet acte de civilité à la matinée d'aujourd'hui; mais hier à dix heures du soir elle passa à ma porte, fit descendre Wiart, lui donna votre lettre et me fit faire des compliments. J'enverrai à midi chez elle et vous saurez la suite de tout ceci par la première lettre que j'écrirai. Je rendrai compte de tout à vous ou à la grand'maman.

1. Dans l'affaire de M. de Morangies : elle faisait alors beaucoup de bruit. Le comte de Morangies, officier général et homme de qualité, était accusé de nier une dette de cent mille écus, par lui reçus, disait sa partie, d'un jeune homme nommé Véron. « Je le crois un fripon, écrit le 29 septembre suivant, madame du Deffand à Walpole, il vient de gagner son procès contre des gens aussi fripons que lui. »

Ma situation présente ne me plaît nullement; je suis ou avec trop de monde ou au moment d'être toute seule. Les gens qui m'environnent sont une manière de spectacle et non pas une société. Je pense à ce que disait Fontenelle en voyant un troupeau de moutons : qu'il n'y en avait peut-être pas un seul de tendre. Je dis plus, il n'y a sûrement pas là un seul ami. J'ai le monde en horreur, mais je tire ce profit de l'ennui qu'il me cause, qu'il me fait trouver du plaisir à voir mes jours s'écouler.

Je prends part au chagrin que la grand' maman aura de perdre la petite sainte, qui, de son côté, aura bien du regret de la quitter; mais elles se rejoindront; j'en connais de plus misérables.

Vous voyez la tristesse de mes pensées. Eh bien ! dans cette situation, j'aurai demain quinze ou seize personnes à souper, dont en vérité je ne me soucie d'aucune. D'où vient les prier? me direz-vous. Ah ! l'abbé, par des raisons métaphysiques. 11 me faudrait l'éloquence de M. du Bucq pour vous les expliquer.

Adieu; dites mille choses à la grand' maman, ma première lettre sera pour elle; dites un mot de moi au grand-papa et à M. de Boufllers.

LETTRE CCGCXCV1

A Chantcloup , ce 4 juin 1T73.

Un million de petites choses m'ont empêchée, ma chère petite-fille, de vous écrire par madame de Grammont. J'ai chargé mon chancelier de vous rendre compte des idées que je n'avais pas, et de vous exprimer les sentiments que j'ai toujours. Les chanceliers sont d'habitude plus éloquents que ceux pour qui ils parlent. Ainsi, ma chère petite-fille, nous aurons

toujours gagné à cet arrangement : vous avez reçu une jolie lettre et moi je n'en aurai pas écrite une mauvaise.

Madame de Grammont était fort occupée de vous avant de partir, et je ne doute pas qu'elle ne vous ait marqué beaucoup d'empressement en arrivant. Je la sais accablée de visites et de soins à rendre et à recevoir et trfes-touchée des marques d'amitié qu'elle reçoit de toute part.

Nous sommes en effet assez seuls dans ce moment-ci, il n'v a que madame de Brionne et madame de Lorraine; nous attendons aujourd'hui madame de Ligne et deux ou trois passants.

Je savais le jugement de M. de Morangies, et j'en suis indignée; je ne puis penser comme vous; je ne trouve pas que la fable de La Fontaine lui soit applicable, car je pense qu'il a été friponne en tout et pour tout par les Du Jonquai, et qu'il n'a jamais touché plus de 50 louis ; s'il en a reçu un au delà, il mérite la flétrissure du jugement qu'il a essuyé; mais vous m'avouerez que ses parties n'en méritaient pas moins punition pour ne lui avoir donné que 51 louis sur des billets de. cent mille écus. Ce que j'y vois de plus clair, c'est que M. de Morangies est un imbécile, et que l'imbécillité est le pire de tous les malheurs, puisqu'elle conduit non-seulement à la ruine, mais encore au déshonneur. Cela doit faire peur à tout le monde.

Adieu, ma chère petite-fille, le grand-papa vous embrasse et moi je vous adore.

LETTRE CCCCXCV1I

DE LA DUCHESSE DE Ul 01 SEUL A MADAME DU DE FF AND

A Chanteloup, ce 8 juin 1773.

Pour cette fois, ma chère petite-fille, vous ne direz point que vous êtes une pauvre malheureuse enfant abandonnée de ses parents, car l'abbé (l'abbé, vous l'adoptez sans doute dans la famille, car les meilleurs amis ne sont-ils pas les plus pro-

ches parents?), l'abbé, dis-je, vous a écrit ce matin, et voilà que je vous écris ce soir. Ce n'est pas que j'aie rien de nouveau à vous dire, car que dire après l'abbé? il ne laisse pas même à glaner; mais je veux vous embrasser, je veux vous dire que je suis curieuse de votre première lettre, pour savoir comment s'est passée la visite que madame de Grammont vous a rendue dans votre cabinet, parce que votre chambre était pleine d'étrangers; si vous lui avez donné à souper ou si vous avez soupe avec elle; enfin, mille petits détails que vous rendrez fort bien. Je vous embrasse de nouveau, ma chère petite-fille, parce que voilà le souper qui sonne et qu'il faut aller rejoindre la compagnie. Vous embrasser est toujours mon désir et mon plaisir.

LETTRE CCCCXCVII1

DE L'ABBK BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND

Ce 9 juin 1773.

Je veux mourir si je sais ce que j'ai à vous dire, j'écris pourtant et je laisse aller ma plume, elle ira où elle voudra. La petite sainte partit jeudi dernier en assez bon état. Elle s'embarqua sur la Loire avec un vent favorable et fort; nous apprîmes le lendemain qu'elle était arrivée à Tours sans s'être noyée. Depuis, nous n'avons plus de ses nouvelles, et nous soupçonnons que la lettre qu'elle a écrite des Ormes, où elle avait été coucher vendredi, est allée à Paris, d'où elle reviendra quand il plaira à Dieu.

Je vois avec chagrin que vous êtes triste; on ne peut pas vous dire : soyez gaie ! ce serait dire à quelqu'un qui n'a que quatre pieds de hauteur : ayez-en cinq; mais je partage sincèrement vos peines de quelque nature qu'elles soient; la grand' maman en est aussi bien affectée; est-ce que vous ne viendrez pas la voir ?

Madame la comtesse de Brionne, mademoiselle de Lorraine, madame de Ligne, M. le Prince, M. Hope, Hollandais, M. le chevalier de Chenau, Suisse, voilà l'état actuel de Ghanteloup. Le grand -papa me charge de vous dire un million de choses, ainsi que M. de Boufllers.

Vous souvenez-vous qu'un soir à souper chez la grand'maman, le grand-papa ayant prononcé le mot èmigrant, vous en fûtes effrayée, et que nous rîmes bien fort de votre surprise? Eh bien ! ce mot si souvent employé dans les gazettes, savez* vous où il ne se trouve pas ? dans le dictionnaire de l'Académie française, dans celui de Trévoux, dans celui de Furetière, dans celui de Richelet, dans le vocabulaire français, en un mot, dans tous ceux que nous avons consultés. Le grand-papa a écrit à M. de Beauvau qu'il n'était pas content de la définition qu'en donnait le dictionnaire de l'Académie française.

Vous avez vu sans doute madame la duchesse de Grammont, et vous l'aurez trouvée toujours plus aimable; est-ce que vous la garderez longtemps encore? je sais bien qu'elle est nécessaire partout où elle est, mais elle ne l'est pas moins partout où elle n'est pas.

LETTRE CCCCXCIX

DE MADAME DU DEPPAND A L'ABBÉ BARTHELEMY

Ce jeudi, 10 juin 177.1.

D'abord je vous prie de Jater \os lettres à la tète de la première page ; j'ai toujours oublié de vous le demander.

Je ne fermerai celle-ci que demain matin, parce que mon intention est de vous rendre compte du souper de ce soir. Vous savez que madame de Grammont n'a fait ni ne fera le voyage de La Ferté, ce qui sans doute accélérera de quelques jours son retour. Je le saurai vraisemblablement plus positivement ce soir; elle m'a déjà fait deux petites visites. Je fais

hommage à la grand'maman de toutes ces attentions, sans que je me dispense de la reconnaissance. Tout le monde ici est content d'elle, et elle le doit être de l'empressement qu'on lui marque. Mais, mon abbé, puis-je m'occuper d'autre chose que de la grand'maman? Je ne suis point contente de ce que vous me dites de sa santé. Je juge qu'elle digère fort mal, et j'en attribue la cause non-seulement au mauvais choix des aliments, mais au manque de dissipation et de distraction. Je sais qu'elle étudie la composition, qu'elle passe des journées à écrire; j'aimerais cent fois mieux qu'elle lit des capucins de cartes, qu'elle jouât aux quilles ou au bilboquet. Toute application lui est contraire, son esprit se nourrit aux dépens de son corps. Voilà ce que je lui prêcherais si j'étais auprès d'elle, et mon unique étude serait de la rendre aussi enfant ou aussi bête que moi.

Ce vendredi , à 7 heures du matin.

J'eus hier à souper deux princesses, une duchesse, un prélat, un ambassadeur et l'ami Pont-de-Veyle1. La princesse mère et le prélat partirent de bonne heure, l'ami les suivit de près, ensuite la princesse fille; le ministre se préparait à la suivre, mais je le retins. Je jugeais que le tête-à-tête serait trop brusque, qu'il fallait qu'il fût amené. Ces mesures réussirent à merveille; il resta une demi-heure, puis je passai ensuite avec la duchesse, tête pour tête, un temps fort raisonnable. Je fus fort contente d'elle, et elle me donna lieu de croire qu'elle l'était aussi de moi. Je lui trouvai la sorte d'éloquence qui me plaît, s' exprimant à merveille, sans recherche, sans obscurité, sans prolixité. Il fut fort question de vous, de la grand'maman, du grand-papa, et puis de ceux-ci, de celles-là; enfin, comme dit madame de Sévigné, de tutti quanti.

1. Tous ces convives sont nommés dans la lettre du 12 à M. Walpole. Mesdames de Beauvau, de Poix et de Grammont: l'archevêque de Toulouse, Caraccioli et Pont-de-Veyle.

Il est question de deux soupers pour dimanche et lundi, l'un chez madame de Lauzun, l'autre chez madame de Luxembourg. Je suis invitée à tous les deux, mais il y aura vingt personnes. Je balance sur le parti que je prendrai : il faut choisir entre le ridicule et l'ennui: je préférerai le dernier; oui, je le crois, j'en aurai le courage; je sauverai du moins le ridicule, et dans l'autre choix, j'aurais tous les deux. Je me rappelle ce que j'aurais pensé à l'âge de vingt-cinq ans si j'avais vu arriver au milieu d'une compagnie de vingt-cinq personnes une vieille quinze-vingts. Il y aura encore cette semaine la répétition du souper d'hier avec augmentation de trois dames, qui sont : les duchesses de Luxembourg, de Lauzun et d'Enville. Je vous jure, mon abbé, que si je pouvais troquer tous ces beaux soupers contre ceux que nous faisions dans le petit appartement, je n'hésiterais pas un moment. Ah! oui, mon abbé, et vous n'en doutez pas. Mais je m'aperçois que voilà trop de soupers et pas assez de sommeil, il est plus de sept heures et je n'ai pas encore dormi, il est temps d'y tâcher.

Adieu; bonjour pour vous, bonne nuit pour moi.

J'écrirai à la grand'maman par la première occasion. Ne vous embarrassez jamais, je vous prie, de votre stérilité; ce qui vous paraît tel, me paraît, à moi, pleine abondance.

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CUOISEUL

Ce vendredi , 1 1 juin 1773, à 2 heures après midi.

J'ai écrit ce matin au grand abbé, chère grand'maman, et comme mes lettres pour lui sont également pour vous, je comptais vous remettre pour une autre occasion, mais je cède au désir de profiter de celle-ci.

Je mande à l'abbé tous les bons procédés de madame de

Grammont, vous devez certainement lui en tenir compte; je ne doute pas que son intention ne vous ait pour objet, et cela me plaît d'autant plus, qu'il faut qu'elle soit bien persuadée de votre amitié pour moi et qu'elle cherche à vous prouver la sienne. Il est impossible de parler de vous avec plus d'éloge. Je n'aurais pas pu renchérir sur tout ce qu'elle en dit. Toutes ses paroles ont été bien sonnantes. Elle compte partir d'ici au plus tard de lundi en huit ; elle soupera encore une fois chez moi, et ce sera mercredi, jeudi ou vendredi. Le reste de son temps est destiné. Elle n'aura pas eu celui de s'ennuyer. Je ne doute pas qu'elle ne demande toutes les nouvelles, si l'on peut appeler nouvelles les spéculations et les conjectures, car de fait il n'en arrive guère. La mort de madame de Gourgues1 est le plus grand événement; ses amis la regrettent infiniment et en disent des merveilles; elle a laissé à M. de Malesherbes cent mille francs, et tout le monde en est bien aise.

Vous êtes actuellement, chère grand'maman, dans une grande tranquillité. Je ne sais si c'est tant mieux, cela dépend de l'usage que vous en faites; si vous vous livrez à l'application, vous faites très-mal, elle est aussi contraire à la santé qu'un exercice immodéré, et elle est tout ce qu'il y a de pis après l'ennui. A quoi faut-il donc employer son temps? En vérité je n'en sais rien; tout ce que je sais, c'est que je trouverais le mien bien employé si je le passais auprès de vous. Je ne connais qu'un bonheur dans la vie, c'est d'aimer et d'être avec ce qu'on aime, tout le reste ne tient lieu de rien, tout fatigue ou tout ennuie.

On vous aura mandé les succès de madame la dauphine, on a été charmé d'elle, et elle a paru transportée de joie. On dit qu'elle fera souvent des petits voyages, qu'elle viendra aux spectacles, qu'elle fera des promenades sur le rempart; elle est actuellement le sujet des conversations. Il faut qu'il y en ait

Page 1