‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. CraufurtChapitre 101 sur 108 · LETTRE DI II · texte numérisé non relu

LETTRE DI II

A Chanteloap, ce 23 juin 1773.

Madame de Grammont est arrivée hier, ma chère petitefille, et je commence ma lettre aujourd'hui pour madame de Brionne, qui part après-demain, parce que je n'aurai pas trop de deux jours pour répondre à trois de vos lettres. Pourquoi, me direz-vous, n'avoir pas répondu à chacune à mesure? C'est pour la raison que vous avez très-bien trouvée dans votre dernière lettre pour expliquer le silence de l'abbé et le mien, le défaut d'occasions partant d'ici; vous n'aurez jamais à nous reprocher d'en manquer aucune. Vous ne devriez jamais douter • de l'occupation où nous sommes de vous. Nous vous aimons beaucoup, rien ne peut donc nous distraire d'y penser et peu de choses auraient le droit de nous empêcher de vous en entretenir; mais ma manie de la poste fait que je remets toujours à une occasion pour vous répéter tout ce que je pense et je sens pour vous.

Madame de Grammont était, il y a deux jours, la nouvelle de Paris, elle est aujourd'hui celle de Chanteloup; il est juste que je vous parle d'elle avant tout. Premièrement, je dois vous dire qu'elle a la tête tournée de vous, et je lui ai dit que vous l'aviez pareillement tournée d'elle. Je lui ai montré ce que vous m'en mandez dans la lettre qu'elle m'a apportée, et je lui ai dit ce qui était dans les autres. Toutes ces déclarations ont fort bien réussi. Je vous assure qu'à la façon dont elle parle de vous il ne m'est pas permis de croire que ce soit pour moi qu'elle vous ait tant recherchée, et vous êtes trop modeste, ma chère petite-fille, quand vous supposez qu'en vous recherchant on a d'autre objet que vous-même. Vous aurez peut-être ouï dire avant son départ, qu'on avait des inquiétudes sur sa

santé qui faisaient désirer qu'elle allât à Baréges. Elle s'y refusa absolument. Elle a le meilleur visage du monde; elle ne souffre pas, et à l'explication, il paraît que les craintes ont été exagérées et que le régime qu'on lui a prescrit, et qu'elle paraît déterminée à suivre, sera suffisant pour détruire un mal qui ne fait que commencer.

Je reviens à vos lettres auxquelles je vais répondre, date par date, comme un commis de bureau. Vous me mandez dans celle du 11 que vous craignez que je me livre trop à l'exercice et à l'application. J'ai le bonheur de ne pas m'ennuyer, ce n'est cependant pas le plus grand des bonheurs. Le bien suprême est, comme vous le dites, ma chère petite-fille, de passer sa vie avec ce qu'on aime, et je n'en jouis pas complètement, puisque vous passez la vôtre si loin de moi. Madame de Grammont m'a dit qu'elle avait fait ce qu'elle avait pu pour vous déterminer à venir ici pendant le Fontainebleau, comme le temps le plus favorable pour la réunion de la société à Chanteloup et la dispersion de la vôtre à Paris; je voudrais bien qu'elle vous eût persuadée.

Je n'aime point l'épitaphe du roi de Sardaigne : elle paraît n'être faite que pour dire des injures aux autres rois; ce n'est point les injures qu'on leur dit que je hais, mais je voudrais qu'elles fussent plus piquantes et mieux amenées.

Nous avons la chanson contre madame du Barry. Elle est charmante (cette chanson). J'aime à la folie : Drôlesse et Princesse; ces deux adverbes joints font admirablement. Leur rapprochement est neuf, mais bien approprié au genre, ce qui rend la chanson de très-bon goût.

J'ai dit à M. de Gontaut ce que vous me mandiez dans votre lettre du 14, du regret que vous aviez de ne pas lui avoir donné à souper le jeudi avec madame de Grammont; il dit qu'il n'aurait pas pu y souper, mais que cela ne l'empêche pas d'être dans une colère effroyable contre vous, afin de se ménager le plaisir du raccommodement. Le grand-papa a lu votre lettre

qui était presque toute pour lui ; il n'approuve point que vous ne vous soyez pas rendue aux invitations de mesdames de Luxembourg et de Lauzun. Il prétend qu'il ne va pas assez mauvaise compagnie dans ces deux maisons pour que vous eussiez pu y trouver des moqueuses, et que s'il s'en fût rencontré, vous en deviez être fort peu en peine, parce que de toutes les moqueuses de l'univers il n'y en a pas une en état de délier les cordons de vos souliers, non pas pour la moquerie, mais pour l'esprit et tous les agréments de l'esprit. Il dit encore, ce grand-papa, qu'il faut toujours aller partout où l'on est désiré, quand on s'y amuse, et que comme vous êtes désirée partout, vous devez aller partout. 11 a beaucoup ri du problème que vous proposez sur les mariages de M. du Barry et de mademoiselle de Langeac. 11 ne se croit pas assez d'esprit pour décider une question aussi délicate.

Je ne trouve rien pour moi dans votre lettre du 20, si ce n'est que vous m'y conseillez de renoncer au projet d'être actrice; c'est un conseil dont je suis persuadée que les spectateurs vous seraient fort obligés, mais je crois que vous pouvez vous rassurer sur cet article; il y a déjà un an que, tout en apprenant mes rôles, je suis persuadée que nos comédies n'auront pas lieu. Je vois aussi que vous êtes inquiète de ma santé, et je ne sais pas pourquoi : je me porte tout aussi bien qu'à mon ordinaire, à un peu de faiblesse près; par exemple, hier j'ai pensé m' évanouir de fatigue d'avoir essayé une robe.

Le grand-papa a reçu toutes les embrassades que vous lui avez envoyées. Il me charge de vous dire qu'il aurait bien mieux aimé que vous les lui apportassiez vous-même. Je vous les rends de tout mon cœur, ma chère petite-fille, ces embrassades, pour lui et pour moi.

l>K LA DUCHESSE DE CH01SRUL A MADAME PU DEFFAND

A Chanteloup, ce 27 juin 1773.

Vous voyez, ma chère petite-fille, que je ne veux pas manquer une occasion, puisque je profite du départ de M. de Gontaut pour vous écrire encore, quoiqu'il me reste bien peu de chose à ajouter à ma volumineuse lettre de l'autre jour. M. de Gontaut dit que je n'ai su ce que je disais dans ce que je vous ai mandé dernièrement de lui, qu'il aurait très-bien pu souper chez vous, qu'il y aurait soupe si vous ne lui aviez pas fait fermer votre porte, et qu'il veut toujours être furieux contre vous jusqu'à ce qu'il vous ait vue pour se ménager le plaisir du raccommodement. Pour moi, je vais me procurer celui de la saignée; j'ai voulu vous écrire avant, pour n'en être pas empêchée parles précautions minutieuses de la faculté d'Amboise et de Chanteloup, pour laquelle ma saignée est une chose importante; M. de Gontaut vous dira qu'elle est de pure précaution, et vous devez bien voir à la façon dont je vous écris que je me porte fort bien. L'abbé vous dira ce soir comment j'aurai soutenu cette grande opération. Je suis persuadée que ce sera avec un courage admirable et surtout une force qui rétablira à jamais ma réputation sur l'article de la vigueur. Ne vous inquiétez donc point, ma chère petite -fille, portezvous bien, aimez-moi comme je vous aime, et vous m'aimerez beaucoup.

DE L'ABBÉ BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND

28 juin 1773.

La grand' maman devait être saignée ce matin, vous le verrez par sa lettre. Elle ne Ta pas été, vous le verrez par celle-ci. De la chaleur et des picotements dans la poitrine, un reste de toux et la crainte d'un véritable crachement de sang avaient engagé le médecin à ordonner la saignée. Les lancettes, palettes, bandelettes étaient prêtes quand elle a dit un mot à l'oreille du docteur, qui, sur-le-champ, a suspendu le sacrifice. J'ai soupçonné le mystère. Quand on part, on laisse toujours quelque chose après soi, et n'y a-t-il pas des traîneurs dans l'armée? Dans un ou deux jours on reviendra à cette saignée, qui n'est que de précaution, mais dont la cause néanmoins irf inquiète, non par elle-même, mais par une foule de circonstances. La grand' -maman est incapable de toute attention pour elle, et sa poitrine l'exige ; elle a le courage des grandes choses et point celui des petites. Je voudrais bien que ce fût le contraire ; on se fait admirer par le premier, mais on risque de se perdre faute du second. Je ne puis pas souffrir qu'on néglige sa santé : il me semble que rien ne refroidit plus l'intérêt de ceux qui nous aiment. Je suis comme un quaker, je passe ma vie dans la crainte et dans le tremblement. Si j'étais le maître, j'ôterais à la grand' maman la moitié de ses vertus, et j'augmenterais ses forces du double ; elle resterait toujours la plus honnête femme du monde, et elle ne serait pas la plus frêle.

M. le duc de Gontaut part demain, mourant d'envie de vous voir pour vous dire combien il est fâché de ce que vous ne l'avez pas prié à souper chez vous, quoiqu'il sache très-bien que ce n'est pas votre faute. M. et madame de Lescure partiront aussi, et il ne restera que M. d'Ossun avec M. de Bouf-

flers et moi. Vous savez que cette solitude ne durera point. On nous a apporté les œuvres en prose de M. Thomas en trois ou quatre volumes in-12. Je les ai parcourues : c'est la plus belle collection de belles paroles qui existe. Il annonce une nouvelle édition de ses poésies. Je voudrais bien que sa Pétarade i y fût, pour voir si elle vaut mieux que la Henriade, comme ses partisans le pensent ou ne le pensent pas. Je voudrais encore avoir autant d'esprit que lui, j'en ferais un meilleur usage, et je n'écrirais pas comme lui. Benoît XIV avait un frotteur que nous avons connu, et qui ne lisait que les ouvrages des anciens philosophes et surtout ceux de Sénèque, qu'il savait presque par cœur. Le pape l'appelait Senequino^ le petit Sénèque. Ne trouvez-vous pas que quelques-uns de nos écrivains, avec beaucoup d'esprit, ne sont que des Senequini ou des flotteurs de pensées? Je vous demande en grâce que ceci ne soit qu'entre nous.

DR MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CIIOISEUL

Paris , ce 30 juin 1773.

Vous réparez bien vos torts, chère grand' maman, et votre petite-fille est une folle et une impertinente quand elle ose se plaindre de vous; aussi ne commettra-t-elle plus ce crime! Je serai, je vous proteste, bien tranquille à l'avenir sur vos bontés pour moi. Que ne puis-je avoir la même tranquillité sur votre santé! Cette saignée dont il était question, et qui sans doute est faite, me déplaît beaucoup : il est bien fâcheux qu'elle vous ait été nécessaire; je sais par expérience que rien n'affaiblit tant l'estomac. Délicate comme vous l'êtes, c'est un remède violent. Je voudrais, chère grand'maman, que vous fussiez plus

Page 1