‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. CraufurtChapitre 102 sur 108 · La Pétréide · texte numérisé non relu

La Pétréide

scrupuleuse sur le régime; c'est une chose extraordinaire qu'on ait à vous reprocher l'intempérance; il vaudrait mieux être moins bonne et n'être pas gourmande. Je vous déplais à la mort, mais je n'ai pu résister à vous faire une petite leçon, les occasions en sont si rares qu'on ne les veut pas perdre. J'aurais encore bien envie de vous parler des comédies : je les ai prises en grande déplaisance. Le plaisir qu'il en peut résulter ne vaudra sûrement pas la fatigue qu'elles vous causeront.

Je n'ai point vu M. de Gontaut, et j'en suis fâchée; j'aurais eu bien du plaisir à le questionner.

On a eu avant-hier des nouvejles de l'arrivée de la petite sainte à Baréges; elle se portait bien.

J'aurai demain à souper les Beauvau et la maréchale de Luxembourg. Celle-ci m'a rendu visite aujourd'hui à une heure après midi. Il y avait plusieurs jours que je ne l'avais vue; elle court les spectacles, elle se dévoue aux princes, elle ne pouvait venir chez moi l'après-midi, parce qu'à quatre heures elle devait aller avec madame la duchesse de Bourbon dans la petite maison du duc de Chartres. Ne trouvez- vous pas cela admirable? On peut dire : C'est une belle jeunesse.

Ce vendredi, 2 juillet.

Cette lettre ne partira que demain, et ce sera les d'Csson qui en seront porteurs. Rien n'est inutile dans ce monde.

J'eus hier la compagnie que j'attendais. La maréchale devient un vrai agneau ; réellement elle est changée en bien à ne la pas reconnaître. L'éducation que Ton donne en devient une pour soi-même1, en voilà un exemple. J'en souhaiterais voir un second, vous m'entendez?

Je ne puis chasser la crainte que me causent les six semaines ou deux mois que vous allez passer. Surtout vos comédies me

1. Elle avait élevé sa petite-fille, madame de Lauzun , une des plus charmantes personnes do son temps.

déplaisent infiniment, elles ne vaudront rien et vous tueront. Comment le grand-papa peut-il y consentir? Mais il faut me taire, ce n'est pas moi qu'on écoutera, ce n'est pas moi qui persuaderai. Pauvre abbé, je le plains bien ! il faut souffrir ce qu'on ne peut empêcher; ah! vraiment oui! mais c'est ce qui me désole.

N'attendez de moi aucune nouvelle, chère grand'maman; qui est-ce qui les sait mieux que tous les gens que vous voyez et que vous allez voir? qui est-ce qui les sait plus mal que moi? Si vous voulez, je vous dirai mon avis sur la tragédie de Paris sauvé. Sedaine en fit la lecture, il y a quelques jours, chez les Trudaine. Il y a deux grands caractères : Marcel et Maillard; Marcel le fils est peu de chose, sa femme Héloïse et lui parlent trop souvent de leurs amours et de leur maillot : il n'en devrait être question que par pure nécessité pour l'intrigue; leurs sentiments l'un pour l'autre n'intéressent point, ils ne font qu'importuner. Vous souvenez- vous d'avoir entendu cette pièce il y a trois ou quatre ans? Sedaine se rappelle bien de vous l'avoir lue. Je ne comprends pas comment on en défend la représentation ; il me semblé qu'on devrait l'ordonner. On a changé le titre du chancelier du roi de Navare en celui de son ambassadeur; après cette correction, il. n'en reste pointa faire. Ce Sedaine a du génie; il a, dit-on, fait beaucoup de mauvais ouvrages. Je ne les connais pas, mais j'en connais trois qui me plaisent infiniment : Cette tragédie, le Philosophe sans le savoir , et le Déserteur. Tous nos beaux esprits ne produisent rien d'aussi bon, et j'aime cent fois mieux les manques de correction de Sedaine, que toutes leurs sublimes beautés.

Chère grand'maman, je n'écrirai point à l'abbé. Depuis huit ou dix jours je ne dors pas; j'ai la tête creuse comme un tambour; je ne puis dicter deux lettres de suite. Je le remets à la première occasion; ah ! on n'en manquera pas.

Embrassez pour moi le grand-papa, et dites, je vous prie, à madame de Grammont que je l'aime de tout mon cœur; cette

déclaration est familière, mais elle est sincère; elle m'a inspiré tant de confiance que je n'ai point la crainte de lui déplaire en m' exprimant de cette sorte. Ne me laissez point oublier de M. de Boufllers.

LETTRE DVII

DE MADAME DU DEPFAND A L'ABBÉ BARTHELEMY

Ce dimanche , 4 juillet 1773.

Je me préparais à vous écrire une longue lettre, mais voilà qu'il m'est survenu une fluxion, un rhume de cerveau, une surdité, un embarras dans la parole et une nullité de pensées qui m'ôtent toute faculté ; il me reste néanmoins encore un peu de sentiment pour vous, pour la grand' maman et pour le grandpapa. Quand je serai dégagée de ma pituite, de mes catarrhes, je jaserai comme une pie; mais pour le présent, je ne puis être que muette comme une carpe.

Adieu, l'abbé.

Le courrier du clergé, celui avec qui on s'abonne pour se faire écrire, fit hier demander à madame de La Vallière si elle voulait être écrite chez les Du Barry.

Madame de Forcalquier vient d'envoyer demander à Wïart comment je prenais ma casse, et s'il voudrait bien prendre la peine de venir chez elle pour la lui préparer et la lui faire prendre. Ce serait une belle occasion pour l'empoisonner, mais je ne veux pas abuser de sa confiance1.

1. On se rappelle que ces deux dames, dont les relations remontaient à 1742, comme on le voit par les lettres de cette année du président llénault, s'étaient brouillées depuis trois ans, a l'occasion de la disgrâce du duc de Choiscul.

DE L'ABBÉ BARTHÉLÉMY A MADAME DU DEFFAND

Ce 4 juillet 1T73.

Nous sommes dans la plus grande inquiétude sur votre silence ; il est venu beaucoup de monde de Paris, nous attendions tous les jours quelqu'une de vos lettres : vaine espérance! Peut-être que M. d'Ayen, qui arrive aujourd'hui, nous apportera de vos nouvelles.

La grand'maman a cédé enfin aux sollicitations de ses docteurs ; elle fut saignée hier matin, et elle n'a pas été plus faible qu'à l'ordinaire ; elle y a gagné d'avoir ce matin une oppression qu'elle n'avait pas ressentie, et d'avoir fort toussé cette nuit. On en attribue la cause à un saisissement qu'elle eut hier après midi. Le grand-papa était parti pour la chasse, il revint deux heures après, et entra chez elle son bras gauche en écharpe; il montait un cheval un peu ombrageux, qui tout à coup se précipita d'un autre côté, et comme le grand-papa ne retenait la bride que du petit doigt, il fit un si grand effort pour ramener le cheval, qu'il sentit que quelque chose se cassait dans sa main. C'était ce petit os auquel le petit doigt est enchâssé et qui va depuis la racine de ce doigt jusqu'au poignet. Il revint tout de suite chez lui, on mit l'appareil. Il n'y a pas le moindre danger à craindre, il en sera quitte pour garder une écharpe pendant une quinzaine de jours. On le saigna hier au soir; il a parfaitement passé la nuit.

M. le duc de Noailles arrive dans le moment; je vous quitte pour voir s'il n'apporterait pas quelque lettre de vous, mais je n'aurai pas le temps de vous en accuser réception, car M. Ribot, qui doit se charger de mes paquets, va partir dans le moment même.

DE MADAME DU DRFPAND A L'ABBÉ BARTHÉLKMT

Paris , ce 8 juillet 1773.

Tout le monde se prépare à vous aller voir, Compiègne sera désert, c'est à Chanteloup que sera la cour. Chantilly, Villers- Cotterets, n'auront que vos éclaboussures. Si l'on envie votre gloire, vous consentiriez volontiers, l'abbé, à la céder en entier ou du moins en grande partie. Pour moi, je l'avoue, je ne voudrais pas en être témoin, et je préfère la solitude où je vais être pendant ces deux mois-ci, au tumulte, à la foule, aux jeux, aux ris au milieu desquels vous allez être. Quand je pense au moment où la grand'maman et vous recevrez une de mes lettres, je m'imagine que votre premier mouvement sera de regarder si elle est bien longue, et que vous regretterez le temps que vous donnerez à la lire. Croyez-vous que cette idée encourage à écrire? elle fait un effet bien contraire. Que peuton vous mander? Des nouvelles; oh ! non, vous les aurez de la première main. C'est de vous que j'apprendrai tout ce qu'il y aura d'intéressant à la cour. Je ne pourrai vous entretenir que des petits événements de la ville; ils vous feront pitié et me feront perdre toute considération. En vérité, l'abbé, je crois que je vais être six semaines sans vous écrire, et qu'il me sera impossible de rien trouver à vous dire; mais ce ne sera pas une raison pour vous d'agir de la même sorte. J'aurai tout le loisir de lire vos lettres, elles suppléeront à tous les plaisirs, les amusements dont je serai privée. Je vous condamne à m'écrire une fois la semaine, et à entrer dans les petits et grands détails sur tout ce qui regarde la grand'maman. D'abord de sa santé, et puis de ses occupations? enfin de ses pensées, paroles et actions.

L'accident du grand-papa1 m'a surprise et effrayée, et l'effet qu'il a produit sur la grand'maman ne m'a point étonnée. Si vous aviez fait votre devoir, vous m'auriez donné des nouvelles depuis votre lettre du 4.

Les Dominations partiront dimanche; je serai surprise si elles n'exercent pas la plénitude de leur pouvoir. Vous n'aurez madame de Lauzun que vers la fin de la semaine prochaine ; on dit qu'elle couchera dans l'intérieur de l'appartement de la grand'maman. Où sera-ce? je ne le comprends pas. Je suis persuadée que sa grand'mère regrette fort de ne pas partir avec elle, et que le séjour qu'elle fera à Villers-Cotterets lui paraîtra bien plat; cette cour deviendra bientôt une société tout à fait bourgeoise. Pour moi» je crois que l'hymen et l'amour sont devenus encyclopédistes : ils établissent l'égalité. Il faut voir ce qui adviendra de Chantilly; mais c'est se donner des airs à la Praline2 que de parler de tout cela. Vraiment cela m'appartient bien !

Ne répétez point ce que je vais vous dire. Je reçus hier une lettre de province où l'on me disait d'un certain ambassadeur fort à la mode 8 que c'était une cervelle de singe dans une tête de veau. Vous le connaissez assez pour trouver cela plaisant.

Paris , ce 10 juillet 1773.

Depuis la lettre du h de l'abbé, chère grand'maman, il m'a laissée là, et sans madame de Beauvau, je serais dans l'inquiétude. Il serait bien injuste que je me plaignisse de vous, vous n'êtes que trop occupée pour désirer que vous ajoutiez la fati-

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