M. du Barry et mademoiselle de Tournon
*2. Mademoiselle d' Al bon, dont mademoiselle de Lespinasse était la sœur adultérine.
votre surdité, tant mieux; mais vous m'accusez de ne vous avoir plus donné des nouvelles du grand-papa, il me semble pourtant que je vous en ai écrit depuis. Sa main continue à bien aller.
Pourquoi prétendre que vos lettres nous ennuient? vous savez tout le contraire ; votre modestie me parait une prétention, et comme vous n'en avez pas d'autre, il faut bien pardonner celle-là.
La grand' maman avait celle de n'être pas détestable en jouant la comédie. Elle a si bien fait qu'elle a le plus grand succès, et en vérité elle le mérite. Vous pouvez m'en croire, car je sens bien que je verrais mieux ses défauts qu'un autre. Madame de Tessé, qui s'y connaît bien, ne revient pas de sa surprise en voyant des progrès si rapides en si peu de temps. La grand' maman paraît avoir douze ans quand elle est sur le théâtre ; elle est si peu embarrassée qu'on croirait volontiers qu'elle a joué quinze ou vingt ans; elle se fait si bien entendre qu'on lui croirait une poitrine de Stentor. Je ne vous parle ni de son intelligence ni de sa figure : elle n'a ni l'esprit d'un singe ni une tête de veau. Nous avons bien ri de ce coup de pinceau, mais nous ne l'avons pas divulgué. Le théâtre s'ouvrit mardi dernier, qui était, je crois, le 6. On joua VAndrienne et les Fausses infidélités. Madame de Chauvelin fit Glycérée, madame de Tessé, Mysis; M. d'Usson1, Simon; M. Chauvelin, Ghrymes; M. d'Ayen, Pamphile; M. de Meun,Dave; M. d'Onésan, Criton. La pièce fut parfaitement jouée.
Dans les Fausses infidélités, ce furent la grand'maman, madame de Chauvelin, M. d'Ayen, un secrétaire de M. de Noailles nommé Poiré, et M. de Poix qui faisait Mondor. Vous pourrez appliquer les noms sur les autres visages si vous avez la pièce, qui fut aussi bien jouée que la première.
1. D'Usson de Bonnac, comte de Donegau , frère du marquis de Bonnac l'ambassadeur, avait dans le monde la réputation d'homme spirituel, bienveillant, et de conteur agréable. Il mourut en 1811, à quatre-vingts ans.
Samedi on donna le Tartuffe, suivi de l'Esprit de contradiction , de Dufresny.
M. de Meun, Tartuffe; M. d'Onésan, Orgon; madame de Tingry, madame Orgon; la grand'maman, Angélique; madame de Tessé, la suivante; M. de Chauvelin, Clitandre; M. de Liancourt, Damis. Jamais peut-être le rôle d'Orgon ne fut si bien joué. La grand' maman se surpassa et força le grand-papa à convenir quelle ne laissait rien à désirer : il y eut une scène entre elle et M. d'Ayen, qui faisait Valère, où l'un et l'autre firent des merveilles : c'est la scène de la bouderie. Je ne vous parle pas de madame de Tessé, à qui il ne manque qu'un bel organe pour tout effacer.
Dans r Esprit de contradiction : Madame d' Usson fit la mère ; la grand'maman, la fille; M. de Liancourt, le père; M. d'Onésan, Lucas; M. de Meun, Tibaudois, et M. d'Ayen, Valère. Cette petite pièce, qui est si gaie, fut admirablement rendue, ainsi que Tartuffe.
On représente aujourd'hui la Mère jalouse, où la grand'maman joue le rôle de la fille; madame de Tessé, la tante; madame de Chauvelin, la mère, etc.
Cette pièce sera suivie du Médecin malgré lui, où la grand'maman jouera la fille devenue muette. Je vous en parlerai une autre fois.
Samedi nous eûmes une surprise très-agréable dans les répétitions; le rôle de madame Pernelle avait été donné à une des femmes de madame de Tessé. La pièce allait commencer, on envoyait coup sur coup chez mesdames de Poix et d'Ossun pour les avertir de descendre, quand tout à coup la toile se leva, madame de Poix, suivie de madame d'Ossun, parut jouant le rôle de madame Pernelle; elle s'en acquitta avec une chaleur, une vérité et une intelligence qui firent le plus grand plaisir du monde. On redonnera cette pièce jeudi pour M. et madame de Beauvau, qui ne sont pas prévenus.
La grand'maman a fort bien soutenu jusqu'à présent la
45i CORRESPONDANCE
fatigue des répétitions et des représentations, qui sont trèsfréquentes, car il y a deux répétitions par jour, et nous aurons cette semaine trois représentations. Elle me charge de vous dire mille amours, et d'ajouter qu'elle ne pourra peut-être pas vous écrire tant qu'elle sera dans ce tourbillon, mais qu'elle voudrait bien vous voir au nombre de ses spectateurs.
DE MADAME DU DEPPAND A |/aRBK BARTHELEMY
1 ! juillet 17Î3.
Vous m'avez laissée longtemps sans me donner de vos nouvelles, je vous le pardonne, mais à condition que vous reprendrez votre gazette ; cette façon d'écrire est la plus facile. Faitesmoi savoir, jour par jour,les comédies que l'on joue, les noms et les rôles des acteurs; leur succès en bien ou en mal; enfin, faites que je puisse me croire à la représentation. Êtes- vous le souffleur? le grand-papa le directeur? et la grand'maman la première actrice? Je ne suis point étonnée des éloges que vous lui donnez, je ne doute point quelle ne les mérite. J'en suis moins inquiète que je l'étais; puisqu'elle a du plaisir, elle soutiendra cette fatigue qui me faisait tant de peur; mon idée e<t que l'ennui est la plus grande maladie de l'àme et la cause la plus ordinaire de celles du corps.
Je suis délivrée de mon catarrhe ; ce n'est cependant pas que je me divertisse, je dois ma guérison à la casse et à la sobriété; c'est toujours par les privations volontaires que Ton se rend moins malheureux. Cela demanderait une explication, mais je vous laisse le soin de la faire, car si je suis quitte du catarrhe, je ne le suis pas de l'hébétement; je m'y abandonne de bonne grâce, et à quoi me servirait la faculté de penser? A me tourmenter moi-même et à ennuyer les autres.
J'ai reçu une lettre de la petite sainte du 3 de ce mois: elle
était contente de son voyage; elle ne pouvait pas encore l'être des remèdes. Selon toute apparence, elle ne retrouvera pas son père ; il s'affaiblit chaque jour.
Tout le monde part : les uns pour Compiègne, les autres pour leurs campagnes.
Vous voyez, l'abbé, combien vos lettres me sont nécessaires; si vous pouviez avoir un secrétaire, j'y gagnerais beaucoup, ee me semble. Il n'y a que votre main que je plains, car pour votre esprit, rien ne le fatigue ni ne lui coûte. Je vois souvent des gens d'esprit et de toutes sortes, personne ne vous ressemble. Mon abbé, vous êtes le seul à qui rien ne manque, le seul véritablement aimable et le seul qui mérite d'être aimé. Après cette vérité je n'ai plus rien à dire.
La grand'maman ajoutera :
L'enfant dit vrai.
DE L'ABBÉ BARTHÉLÉMY A MADAME DU DE FF AND
A Chanteloup, ce 16 juillet 1773
J'arrive de Chanteloup, j'ai vu le grand-papa, la grand'maman, tout le monde; j'ai assisté à la comédie, et je suis revenu dans ma retraite pour vous donner des nouvelles de ces beaux lieux. Vous ne comprenez rien à ce début, vous demandez à M. Wiart si ce n'est pas là l'écriture de votre gazetier: il vous répond : Sans doute ! Et comment arrive-t-il de Chanteloup, d'où il date sa lettre? C'est qu'il y est encore et qu'il n'y est plus. J'occupais un logement aux mansardes du château. A l'occasion de quelques augmentations qu'il a fallu faire dans les basses-cours, on a construit trois appartements qui donnent sur la ferme. J'en ai pris un qui vient d'être achevé; il est aussi éloigné du salon que l'arcade Colbert le peut être de l'hôtel de
Choiseul1, mais on peut y aller à couvert par le moyen de divers corridors; il est superbe et la vue en est charmante : une antichambre, une chambre, deux cabinets, une garde-robe, un bouge; tout cela très-gai, très-clair; une croisée au levant me donne la vue du bas de la cascade et du jardin, une autre au midi celle du potager, une au couchant celle de la ferme, une au nord celle des bords de la Loire et des coteaux opposés à Chanteloup. J'y suis depuis trois jours, je sens que je puis m' accoutumer à l'éloignement : mais je n'y dors point; dès cinq heures du matin les pigeons, qui sont mes voisins, viennent se placer sur le toit de mon logement et se disent tout haut quantité de choses que je n'entends point; quantité de moineaux font entendre des cris aigus; en bas, des charpentiers ont établi leur atelier, et puis des coqs qui annoncent tous les quarts d'heure; des chiens qui, ne sachant que faire, courent et aboient dans la ferme ; des domestiques qui raclent du violon, des charretiers qui jurent et me font jurer avec eux. On m'a fait espérer qu'on pourra remédier à une partie de ces inconvénients, sinon il faudra retourner à mon ancien logement ou mourir dans celui-ci. Toutes réflexions faites, je prendrai le premier parti.
Madame la duchesse de Grammont arriva avant-hier et me remit votre lettre. Je sais pourquoi vous me dites des douceurs, c'est pour avoir plus fréquemment des nouvelles de Chanteloup; je vous pardonne la ruse en faveur du motif. Je vous écrirais plus souvent si j'en avais le temps, et si à la disette d'esprit ne se joignait quelquefois celle des événements. La vie est ici assez uniforme, soit qu'il y ait beaucoup de monde, soit qu'il y en ait moins; les comédies y ont jeté de la variété cette année; elles sont une grande ressource contre la grande atlluence, parce qu'elles attirent toute l'attention.
1. A l'entrée de la rue Grange-Batelière. L'abbé Barthélémy logeait à Paris, rue Colbort.
On redonna hier vendredi Tartuffe, suivi des Fausses infidélités : Madame de Poix fit encore madame Pernelle avec un talent et un succès prodigieux. M. et madame de Beauvau n'étaient pas prévenus; jugez de leur surprise et de leur joie. M. de Meun se surpasse dans le rôle de Tartuffe; je pense que celui d'Orgon n'a jamais été rendu à la Comédie-Française comme le rend M. d'Onésan. Le cinquième acte, le plus mauvais de la pièce, devient, par son habileté, le plus intéressant de tous, et nous nous surprîmes les larmes aux yeux dans le moment qu'Orgon embrasse sa mère, sa femme et sa fille. La scène de Marianne et de Donne, dans le deuxième acte, suivie de celle de Marianne et de Valère, jouées, la première par la grand' maman et madame de Tessé, la seconde par ces deux actrices et M. d'Ayen, furent parfaitement exécutées. Lagrand'maman soutient toutes ces fatigues sans en être incommodée; elle se porte mieux qu'auparavant; elle voit que le grand-papa prend beaucoup de goût à ces spectacles et qu'il est content de son jeu.
Ce 1K.
On a donné aujourd'hui la deuxième représentation de Y Andrienne : mêmes acteurs que la première fois, plus grand succès encore. Pour petite pièce, le Rendez -Vous de Fagan : Madame Chauvelin, le rôle de Lucile; madame de Tessé, celui de Lisette; M. d'Ayen, Valère; M. de Meun, le valet; M. de Poix, Jacquemin. La grand'maman n'a pas joué, elle se reposera pendant quelques jours.
Le 20.
Hier au soir, à une heure après minuit, la grand'maman fut se coucher et toute la compagnie monta à la pièce d'eau; elle était éclairée par un cordon de lampions placés sur ses bords ; le grand bateau, que, dans le style noble, nous appelons frégate, était couvert de lumières. On y avait attaché des crampons de fer qui soutenaient en dehors trois grandes pyramides de lam-
pions de chaque côté ; dans la chambre était le piano-forté, violons et basses; on s'y promena jusqu'à trois heures après minuit. Madame de Lauzun, madame de Poix, M. de Vaudreuil, M. Poiré, chantèrent plusieurs morceaux et furent infiniment applaudis, à ce qu'on m'a dit, car je me retirai après un premier coup d'oeil. Le grand-papa et madame de Grammont, etc., rentrèrent à trois heures; madame de Lauzun, madame de Poix, madame d'Ossun, madame de Tingry, MM. d'Àyen, de Poix, d'Arpajon, de Liancourt, descendirent à la Loire, s'y promenèrent longtemps en bateau, ont vu le lever du soleil, qu'on ne voyait point ici, ont déjeuné sur les bords de la rivière à cinq heures et sont rentrés à sept heures avec la pluie, mais après avoir beaucoup ri, couru et dansé.
Ce 21.
Hier au soir on donna la Métromanie:\e rôle de L'Empirée est le triomphe de M. d'Ayen; M. d'Ùsson faisait Baliveau. Je trouve dans tous ces rôles un si grand naturel, qu'en fermant les yeux, je crois en écoutant être dans l'intérieur d'une maison ; M. de Meun jouait Francaleu avec une bonhomie, une gaieté et une plaisanterie pleine d'esprit. M. Poiré, Dorante: madame de Tessé, Lisette avec sa supériorité ordinaire; madame de Chauvelin, Angélique ou Marianne, j'ai oublié son nom : vous connaissez ses talents pour le tragique, elle joue parfaitement bien le comique; M. de Poix s'est très-bien acquitté du rôle de Frontin. La Mètromanie fut suivie de V Impromptu de campagne. Le comte, M. d'Usson; la comtesse, madame de Tingry ; Isabelle, la grand' maman ; Damis, M. Poiré: c'est le chirurgien; Éraste,M. d'Ayen ; Lisette, madame de Tessé: Lucas, M. d'Onésan; Frontin, M. de Poix : même succès que la première fois.
Ce *24.
On vient de donner A Avare et l'Esprit de contradiction
pour la première fois; en vérité, je vous le dis, tout cela est exécuté à merveille. J'aime cette petite pièce à la folie, et je l'entendrais volontiers tous les jours, pourvu qu'elle soit toujours jouée par M. d'Onésan et la grand'maman. M. d'Onésan est parfait dans tous ses rôles.
Nous sortons de la comédie, il est neuf heures, on a commencé à six; nous avons eu la deuxième représentation de la Mèlromanie et la Jeune Indienne.
Dans cette dernière pièce, la grand'maman faisait Betty ; M. d'Aven, Belton; M. Chauvelin, Monbray; M. Poiré, l'ami de Belton. La grand' maman était mise à ravir, et quand elle a paru, on Ta trouvée si jeune et si jolie, que toute la salle a retenti d'applaudissements; il est impossible de mieux jouer la première scène et d'y mettre plus de surprise, de naïveté et de grâces; dans la deuxième, qui demande la plus grande chaleur, elle a mis tout le sentiment dont elle s'était pénétrée, mais on a pu s'apercevoir dans deux ou trois endroits qu'elle n'était pas assez forte pour le rendre comme fclle le désirait. Sa voix, en s'élevant, s'affaiblissait et perdait l'avantage de son médium, qui est aussi sonore que touchant. Malgré cela, cette scène a eu le plus grand succès, ainsi que son jeu, auquel on ne pourrait rien ajouter.
Du 2(5.
Nous venons de revoir la Mère jalouse et le Médecin malgré lui, joués par les mêmes acteurs et mieux que la première fois. Enfin voilà le dernier jour des comédies : elles se sont terminées par la deuxième représentation de l'Avare et de la Jeune Indienne. La grand'maman, qui se portait mieux qu' avant-hier, s'est surpassée.
Le grand-pâpa s'est réconcilié avec les troupes de province; il me semble, en effet, qu'on serait bien difficile de n'être pas content de madame de Tessé, madame de Chauvelin, la grand'maman, MM. d'Ayen, d'Onésan, d'Usson et de Meun. Je ne suis
pas assez habile pour apprécier leurs divers talents, mais on est étonné des progrès qu'a faits la grand* maman, surtout quand on se rappelle que le premier jour elle était embarrassée de sa mémoire, de sa voix, de sa démarche et de ses gestes; aujourd'hui rien n'est gêné, tout est d'accord, elle n'a aucune frayeur, pas même du grand-papa.
Je suis pourtant bien aise que ces spectacles soient finis. La comédie quatre jours de suite, sans compter deux heures de répétition à midi, c'en était assez pour l'épuiser; toutefois, elle n'est pas fatiguée, le temps seul lui a manqué pour vous écrire, elle me charge de vous en assurer, ainsi que de sa tendresse et de son amitié.
Je profite du départ de M. et madame de Chauve! in pour vous envoyer ce journal maigre et décharné. Depuis quinze jours il n'est parti d'ici que madame d'Usson; elle vous porte une lettre de la grand'maman. Je n'ai su que bien tard quelle devait partir. Nous aurons à l'avenir plus d'occasions et j'en profiterai, n'en doutez pas, je vous prie.
Chanteloup, ce 20 juillet 1774
C'est vous parler un peu tard, ma chère petite-fille, de la mort de madame de Vichy, mais je n'ai pas trouvé d'autre occasion de vous écrire depuis que vous me l'avez mandée, et quoique mon compliment sur cet événement intéresse peu le ministère, je n'ai pu me résoudre à écrire par la poste, tant j'ai d'aversion pour son inspection sur mes lettres. J'espère que vous n'êtes pas affligée de la mort de madame de \ichy, car si vous l'étiez , il faudrait bien que je le fusse aussi, et ce serait une mauvaise disposition pour monter sur le théâtre. Tels que soient vos sentiments, ma chère pctite-fillc, et telle que soit ma
situation, elle ne m'empêchera pas de les partager avec le plus vif intérêt et la plus grande sensibilité.
Le grand-papa aura encore au moins pour une quinzaine de jours l'importunité de l'écharpe, et cette importunité est pire pour lui que ne le serait un mal réel. On assure que cet accident n'aura aucune suite fâcheuse. J'aurais dû vous le mander sur-le-champ, mais je vous avoue que j'ai eu la tète tournée et que je n'ai pensé à personne. Depuis, je m'en suis rapportée à l'abbé pour vous en donner des nouvelles, et je pense que M. de Beauvau ne vous en laisse pas ignorer à présent; l'un et l'autre vous en auront donné aussi de la comédie ; pour moi, je ne puis vous en donner que de mon cœur; il est toujours le même pour vous, ma chère petite-fille, et vous l'occupez également, quoiqu'il ne me reste plus de temps pour vous le dire.
Le grand-papa embrasse bien tendrement sa chère petitefille; il vous fait son compliment sur la mort de madame de Vichy.
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Paris, ce 24 juillet 1773.
D'où vient, chère grand'maman, prendre la peine de m'écrire? L'abbé ne vous avait-il pas dit que tant que vos comédies dureraient, je désirais, j'exigeais que vous ne vous donnassiez pas cette fatigue? Ne comptais-je pas sur vos bontés? Ai-je besoin que vous m'en donniez des assurances?
La mort d'une belle-sœur doit être, je l'avoue, bien sensible, mais la perte de tous mes parents me le serait bien moins que d'être cause que vous prissiez la moindre peine.
Je sais tous vos succès, chère grand'maman, et j'en ai une joie infinie. Mon système est que le plaisir et l'amusement valent mieux que le régime et tous les remèdes possibles; mais
la main du grand-papa vous tourmente, j'en suis sûre, non pas parce que vous en êtes inquiète, il n'y a point sujet de l'être, mais à cause de la contrainte où il est assujetti. Je lui fais tous mes remerciements de la part qu'il prend à mon deuil.
Pour M. l'abbé, il m'oublie parfaitement. Je m'attendais à un beau récit, une belle description de la fête sur l'eau, mais pas un mot de lui ni de M. de Beauvau. Je devrais, pour m'en venger, leur faire le récit de la vie que je mène et leur donner une dose d'ennui pour celle des plaisirs qu'ils me refusent; mais vous, chère grand' maman, comme vous n'êtes pas coupable, vous ne méritez aucune punition : ainsi, je finis cette lettre, ne voulant pas vous faire bâiller.
DE MADAME DU DBFFAND A L'ABBE BARTHELEMY
Ce «8 juillet 1773.
Savez-vous, l'abbé, que votre dernière lettre est du 12 de ce mois, et que c'est aujourd'hui le 28? Sont-ce là des procédés, dites-le-moi ? Y a-t-il de l'amitié, de l'attention, du souvenir? Il faudrait être fanatique de la tolérance pour souffrir une telle conduite sans s'en plaindre. Quoi! parce que vous vous divertissez, que tous vos moments sont marqués par de nouveaux plaisirs, vous abandonnez à l'ennui, aux regrets, à la douleur une pauvre femme qui ne peut avoir de consolation que par sa correspondance avec Chanteloup; n'y a-t-il donc que ceux qui ont bon pied et bon œil qui soient aimés et recherchés des habitants de ce château? Je suis non-seulement fâchée de votre silence, mais j'en suis surprise et étonnée; il me fait craindre que ce silence ne soit pas occasionné seulement par les plaisirs, mais que vous n'ayez des raisons sérieuses; enfin, que ce ne soit la santé de la grand'maman qui vous inquiète et que vous ne vouliez pas me le dire. Je suis
bien aise qu'elle se divertisse, mais la fatigue n'est-elle point trop forte ? Mandez-moi la vérité. Combien les comédies dureront-elles encore? Le grand-papa a-t-il toujours l'écharpe? se met-il à table? quand pourra-t-il monter à cheval? Voilà à quoi il faut répondre incessamment et y ajouter tout ce qui regarde le reste de la compagnie.
On déclara dimanche dernier que ce serait le comte de Broglie qui irait chercher la comtesse d'Artois. La vicomtesse duBarry ressemble en beau à madame de Châteauroux; elle n'a pas encore été présentée, on dit qu'elle le sera dimanche. Ne m'en demandez pas davantage. Toutes les nouvelles qu'on débite le matin sont détruites le soir, chacun donne ses spéculations comme des faits véritables ; rien n'est plus ennuyeux que les conversations.
Madame de Luxembourg est partie de lundi pour le Havre, dont elle ne reviendra que le 7. On me mande de Spa que M. de Lauzun y est; on le trouve fort aimable, il paraît prendre grand plaisir aux éloges qu'il entend faire à tout le monde de madame de Lauzun.
M. de Guignes arrive incessamment; on m'a dit à l'oreille qu'il retournerait en Angleterre et qu'il n'en reviendrait qu'après le jugement de l'affaire de son secrétaire, ce qui pourra aller jusqu'au mois de mai.
On attend demain M. et madame de Ghauvelin; je ne saurais croire qu'ils ne m'apportent pas une lettre de vous, je l'attendrai pour fermer celle-ci ; mais si je n'en ai pas avant la soirée, tout est dit, car il faut que cette lettre soit demain au soir à l'hôtel de Ghoiseul, y ayant une occasion vendredi.
A Chanteloup, ce 8 août 1773.
C'est toujours la même chose, rfta chère petite-fille, je n'ai pas plus d'esprit que l'autre jour; je n'ai pas plus de choses à dire, mais j'ai toujours autant de sentiment pour vous, j'ai toujours un égal besoin de vous le dire, et je veux que le prince soit mon ambassadeur, mon témoin, mon interprète auprès de vous; je veux de plusr qu'il se charge de la négociation de vous faire venir ici au mois d'octobre; la princesse en sera chargée aussi; je ne puis avoir trop ni de trop bons négociateurs pour une chose aussi désirée.
Le grand-papa est mieux de son rhume, sa main va bien; il a encore quelques petites éclisses, mais les grandes ont été levées dimanche ; ces dernières le seront dimanche prochain ; il n'a plus le bras en écharpe, il a un gant, il fait déjà le joli cœur, dimanche il sera tout à fait grand garçon ; il embrasse sa petite-fille tout aussi tendrement que s'il Tétait déjà, et moi je l'aime de tout mon cœur, cette petite-fille.
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUT.HESSE DE CHOISEUL
Paris, ce mardi 3 août 1773.
Vous n'avez point, chère grand'maman, aussi mal interprété que vous en faites le semblant, les reproches que j'ai faits au prince et à l'abbé, et vous êtes bien éloignée de penser qu'aucune correspondance puisse m'être plus agréable que la vôtre.
Si vous n'êtes pas convaincue de tous mes sentiments, vous devez douter de tout. J'ai sacrifié le plaisir de recevoir de vos lettres à la crainte d'ajouter à vos fatigues; les voilà finies, je n'aurai plus les mêmes ménagements à l'avenir, et j'ose vous demander de ne plus vous en rapporter à l'abbé pour me donner de vos nouvelles.
J'ai vu M. et madame de Chauvelin, vous jugez combjen je leur ai fait de questions; ils y ont parfaitement satisfait, ils ont été très-contents de vos talents; jamais on n'a fait des progrès plus rapides : d'écolière vous êtes tout d'un coup passée mattresse. Le grand-papa en a été charmé. Ilç n\'ont dit le répertoire de l'année prochaine. Je ne prends pas plaisir à de tels projets ; je voudrais en pouvoir faire d'autres, ou du moins que la scène changeât de lieu. Il me prend soufentxles désespoirs d'être séparée de Vous, et le temps, qui amène tout, m'ôte à moi toute espérance. Songez, chère grand'maman, qu'une se*maine, qu'un mois, ne sont pas pour moi ce qu'ils sont pour • vous : tous mes pas sont des pas de géant, il m'en reste peu à* faire pour arriver au but. Ces idées sont tristes, et d'autant plus, qu'elles sont bien vraies: elles jettent dan» l'abattement sans produire l'insensibilité.
On nous promet un poëme de M. de Saint-Lambect; madame de Beauvau vous en dira le titre, le sujet est : les Consolations pour la vieillesse. Pour moi, je n'en connais qu'une, qui serait d'être avec ce qu'on aime : tout le reste m'est importun ou inutile.
Votre compagnie, je crois, s éclaircit beaucoup. M. de Beauvau ne vous quittera-t-il pas bientôt? on m'a dit qu'il revien-4 drale 10 et madame de Beauvau le 20 : ils ne trouveront personne à Paris et ils n'y resteront guère.
Madame de Luxembourg est au har*s ; elle en reviendra samedi pour aller à Villers-Cotterets. On dit que tout est consommé. On ne parle ces jours-ci que de la tragédie et de la comédie de M. Dorât; elles ont une sorte de suc-