‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. CraufurtChapitre 105 sur 108 · ao · texte numérisé non relu

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ces1. 11 n'a pas été sifflé sous les deux espèces, comme on l'avait annoncé. Ce mot n'est point de moi. J'ai fait connaissance avec madame Necker ; j'y soupai hier avec mesdames de Marchais et d' Hou de tôt. Ah! ma grand' maman, si vous m'aviez vue, vous auriez rougi de mon imbécillité. Je me disais à tout moment : QiCallais-je faire dans cette galère? La crainte de l'ennui fait qu'on se jette dans l'eau de peur de la pluie. Vous souvenezvous de ce que Gatti vous disait de cette compagnie ? il n'exagérait point.

Notre baron est à Spa; nous ne nous écrivons plus; ce n'est pas que je l'aime moins, mais qu'est-ce que je pourrais lui dire? Je n'écris pas non plus à Voltaire. Je rêve à la Suisse toute la journée en effilant mes chiffons. Je ne trouve pas un livre qui m'amuse. Je vais perdre ces jours-ci un baron allemand d'assez bonne compagnie qu'on appelle Coke; il ne me restera plus rien. Voilà mon histoire, chère grand' maman, et jugez si je peux écrire des lettres amusantes; je suis honteuse de celle-ci, vous ne la montrerez à personne et vous en supporterez l'ennui, parce que vous m'aimez et que vous recevrez toujours avec indulgence et bonté tout ce qui vous assurera de la constance de mon amour pour vous.

Je n'écris même pas aujourd'hui à l'abbé, ce serait trop de deux de mes lettres à la fois. Sa gazette m'a fait un plaisir extrême. Est-il retourné à sa mansarde? Ce pauvre grand abbé, je l'aime bien, c'est bien le véritable antidote contre l'ennui : il ne rame ni ne fait ramer 2.

1 . liégulus et la Feinte par amour jouées le même jour. On a dit à cette occasion :

Dorât qui veut tout effleurer,

A prétendu , par un double délire ,

Nous forcer à pleurer et rire;

Il nous a fait rire et pleurer.

42. Réminiscences de la cour de Sceaux, que M. de Malezieux appelait les galères du bel esprit. Madame du Deftand et l'abbé Barthélémy se montrent sévères jusqu'à l'injustice pour madame Necker et pour madame d'Houdetot, une

DE MADAME DU DEPPAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce 6 août 1T73.

Ma grand'maman, je tremble en me mettant à vous écrire, je sens que ma lettre vous déplaira. Pourquoi vouloir me déplaire? me direz-vous. Oh! non, je ne le veux pas, mais il m'est impossible de ne vous pas parler de votre santé, j'y pense sans cesse; je crois que vous vous tuez, et que si vous ne songez pas sérieusement à vous conserver, vous tomberez dans un épuisement où il n'y aura pas de remède. Je ne vous dirai rien des comédies, il ne faut pas rabâcher sur le passé ; d'ailleurs elles vous ont amusée et l'amusement est bon pour la santé, mais toutes fatigues qui n'ont point pour but l'amusement sont très- contraires à la santé. Si vous aviez de la confiance en moi, je vous donnerais de très-bons conseils. La faiblesse de la vieillesse a beaucoup de rapport à la délicatesse de votre tempérament; ainsi, mes observations et mon expé-

des célébrités du xvme siècle par sa grâce, son esprit et la passion si vive qu'elle inspira à J.-J. Rousseau. Elle atteignit une grande vieillesse, conservant toujours la môme sensibilité et dépeignant l'état de son cœur dans des vers charmants trop connus pour les répéter ici. Les suivants le sont moins : elle les fit en réponse à sa famille et à ses amies qui s'étaient réunies pour lui souhaiter sa fête :

Que mon destin doit faire envie!

Que j'en goûte bien la douceur!

Que je sois mère , amie ou sœur, De tous également chérie, Je n'aime que pour mon bonheur.

Quel autre bien ai-je à prétendre?

Que puis-je demander aux Cieux?

Ils m'ont fait le cœur le plus tendre, Ils l'ont rendu le plus heureux.

Madame d'Houdetot avait des manières de s'exprimer piquantes et imprévues : « A dix-huit ans, quand j'eus un mari, disait-elle, je comptais qu'il allait me mener dans le monde, aux bals, aux spectacles; que j'aurais des parures nouvelles tous les jours ; il n'en fut rien. C'était pour me procurer tout cela que je m'étais mariée. J'en fus pour mes frais. »

rience peuvent vous être utiles ; je m'aperçois que tout effort me fatigue; une conversation qui me gêne, une dispute trop vive, m* épuisent, nuisent à ma digestion et augmentent mes insomnies. Toute sorte d'exercice m'est contraire, ce n'est que dans le repos que je me trouve des forces suffisantes.

Un autre article, s'il est possible encore plus important, c'est le choix et la quantité des aliments. Tout ce qu'on ne digère point ou qu'on digère mal, peut causer toutes sortes de maladies, et le moindre mal qu'il en peut résulter, c'est un affaiblissement total. On sait, en général, ce qui est malsain, comme la pâtisserie, les viandes salées : le reste est sain ou malsain suivant la disposition où l'on se trouve. Je crois que l'estomac a sa conscience ainsi que notre âme, il faut le consulter, et quand il ne s'explique pas clairement, c'est-à-dire par quelque répugnance ou par quelque appétit bien marqué, il faut s'en tenir aux choses les plus légères et les plus saines, et bien étudier dans les appétits que nous avons, s'ils ne sont point dépravés et du genre de ceux qu'on a dans les pâles couleurs. Enfin, chère grand'maman,. je me jette à vos pieds, j'embrasse vos genoux, que j'obtienne de vous que vous ayez pour vous les mêmes soins, les mêmes attentions que vous auriez pour le grand-papa ; songez combien vous êtes nécessaire au bonheur de sa vie ; je n'ai pas la présomption de parler de moi, mais je ne vivrais pas si j'étais dans l'inquiétude sur votre état. Vous voilà quitte de tout ce que je voulais vous dire, pardonnez-lemoi, je ne vous en parlerai plus.

Vous aurez incessamment madame d'Enville; mais bon! pourquoi vous l'annoncer, puisque c'est elle qui vous remettra cette lettre? elle passera aujourd'hui la soirée chez moi avec M. de Beauvau. Je vous prie de lui faire ma cour, et ne lui laissez pas ignorer toutes vos bontés pour moi; quoique mon amour . pour vous soit très-désintéressé, mon désir est de vous devoir toute ma considération.

Je reçus hier une grande lettre de Voltaire, il y avait mille

ans que je n'en avais entendu parler ; j'avais donné un billet pour lui à M. de l'Isle qui me l'avait demandé, il lui a servi de prétexte pour recommencer à m'écrire. Il me parle d'une brochure nouvelle qui a pour titre ; Précis des Révolutions de l'Inde, qui amène naturellement à parler du supplice de Lally, et puis je ne sais comment il y insérera le procès de M. de Morangles. Dès que j'aurai reçu ce petit ouvrage, si vous ne l'avez point reçu d'ailleurs, je vous l'enverrai.

L'on me mande de Villers-Cotterets que madame de Montesson n'a rien changé à sa conduite ni à son maintien.

On disait hier que les Russes avaient été battus à plate couture par les Turcs. Le triumvirat de la cour est fort divisé; le porteur de rabat paraît avoir tout l'avantage, il- a, été un rabat-joie pour le magistrat à l'occasion d'un nommé Le Brun; mais vous savez tout cela par d'autres mieux que par moi.

Adieu, chère grand'maman, je me soigne beaucoup pour ne pas perdre l'espérance de vous voir encore une fois en ma vie. ;

Mille amours au grand-papa; j'écrirai demain au grand abbé.

DE MADAME DU DEFFAND A l'ABRÉ BARTHELEMY

Ce 1 août 1773.

Je crains bien, mon cher abbé, de déplaire terriblement à la grand'maman par la lettre que je lui écrivis hier, içais on m'a tellement alarmée sur son état que je n'ai pu me refuser les représentations que je lui ai faites. Je mets cette lettre sous votre enveloppe, ne la rendez point si vous croyez qu'elle soit inutile ou quelle l'offense, mais en vérité je sute bien inquiète. Je ne me fie point à ce que vous me dites, vous voulez me mé? nager, et puis la grand'maman vous interdit de me parler de sa

santé. Ne doutez point du désir que j'aurais d'être auprès d'elle. Mais, l'abbé, je suis bien vieille. Ce n'est cependant point la fatigue du voyage que je crains, je n'ai point peur d'abréger mes jours, je les lui sacrifierais tous bien volontiers; mais qui me répondra que ma tête ne s'affaiblira pas? Si j'ai à devenir comme le président, je ne veux point en rendre témoin personne. Voilà les considérations qui m'occupent. Vous me connaissez trop pour douter que je serais charmée d'être auprès de cette grand'maman, auprès du grand-papa, avec vous, mon abbé; loin de craindre madame de Grammont, depuis que je peux me flatter de ne lui pas déplaire , elle me platt infiniment.

Voilà l'exposition fidèle de tout ce que je pense. J'ai été ravie de voir le prince, je l'aime beaucoup, et vous savez que j'ai raison. Je passai hier une soirée fort douce avec lui, madame d'Enville, Pont-de-Veyle et le Caraccioli. On peut trouver celui-ci assez aimable, mais à l'italienne, à la faridondaine, etc.

Vous garderez madame d'Enville quinze jours. Madame de Lauzun vous quittera, je crois, bientôt. La vie n'est qu'une lanterne magique.

Avez-vous changé de logement? Il y a des bruits auxquels on ne s'accoutume point : celui des ânes et des coqs est insupportable ; ils ne sont pas tous dans les basses-cours, il en est dans la société qui sont aussi intolérables.

Je mande à la grand'maman que j'ai reçu une lettre de Voltaire; son esprit ne baisse point. J'ai relu ces jours-ci le recueil de sa correspondance ; il y a des lettres de la grand'maman parfaitement belles, une, entre autres, où elle lui parle du sauvage de Bougainville. Je vous la ferai lire, à ce que j'espère. Vous faites plus d'un voyage ici par an; n'estce pas dans le mois de novembre que vous êtes venu l'année passée ?

Je n'espère point voir cette année mon ami d'Angleterre;

son neveu, fils de son frère aîné, est devenu fou, et il est le seul de sa famille qui en prenne soin1.

M. de Guignes est de retour; il retournera, dit-on, et ne reviendra qu'au mois de mai, mais ce sera tout à fait, et le marquis de Noailles le remplacera.

Adieu, l'abbé.

A Chanteloup, ce 8 août 1773.

Non, ma chère petite-fille, je n'ai point du tout prétendu dire que vous aimiez mieux ces messieurs que vous ne m'aimez, parce que vous désiriez plus leurs lettres que les miennes. Je n'ai voulu dire qu'une chose très-simple et très-vraie, c'est que les leurs valent mieux que les miennes, et que, par conséquent, il est très-juste qu'elles vous plaisent davantage; cela ne fait rien à l'amitié. Ce peut être par les agréments qu'elle se détermine, mais c'est surtout par la convenance : une fois établi, le sentiment ne se mesure plus qu'au sentiment. Ainsi, je suis bien persuadée qu'il n'y a personne que vous aimiez mieux que moi, parce que je suis sûre que personne ne vous aime plus que je vous aime. Telle est, ma chère petite-fille, ma confiance et le principe de ma confiance.

Vous avez tort, ma chère petite fille, de croire que vous ne verrez pas nos comédies l'année prochaine, c'est que précisément je suis convaincue que vous les verrez. Vous êtes effrayée de votre âge, vous croyez qu'il ne vous permettra plus de voyager, et vous faites du noir, parce que vous vous ennuyez; mais c'est parce que vous vous ennuyez qu'il faut que

1. Ce fut à la mort de ce neveu, en 1791 , que M. Walpole hérita de la pairie et du titre de comte d'Orford , qu'il n'a jamais, du reste, porté.

vous veniez chercher l'amusement au sein de l'amitié. Ce n'est que par le calcul que vous savez que vous êtes vieille, mais vous ne le sentez pas. Vous êtes délicate et n'êtes point infirme^ et chaque année ne vous laisse encore apercevoir d'aucune dégradation sur la précédente. 11 faut donc faire l'année présente ce qui ne vous a point incommodée et qui vous a amusée l'année dernière; il faut nous revenir pendant le mois d'octobre, parce que c'est le temps où vos sociétés de Paris sont dispersées, que votre absence ne vous fera rien perdre, qu'il faut les remplacer par celle de Chanteloup, et de même toutes les années, jusqu'à ce que nous retournions à Paris. Gela vous vaut mieux que les trois furies d'esprit, comme dit Gatti. Mon Dieu! qu'en voulez-vous faire? cela ne vous convient point du tout, je ne connais d'elles que madame Marchais *, et on m'a dit que les autres étaient encore pires. Je me divertissais à faire labête avec celle-ci pour faire paroli k son esprit, car je prétends que tout cet esprit qu'on n'entend pas et qui ne sert à rien, n'est qu'un sot : il ressemble au chaos , qui contient bien le principe de toute chose, mais qui ne présente le développement d'aucune. Point (Je véritable esprit sans ordre et sans lumière, c'est là l'œuvre de la création. Le cher abbé en est la perfection, voilà pourquoi il ne rame point et ne fait point ramer. Vous le verrez bientôt, ce cher abbé.

J'attends demain madame d'Enville, je compte qu'elle

• m* apportera une lettrç de vous; elle restera peu ici. Vous nous

croyez presque seuls à présent, et vous avez raison pour moi;

«d'ailleurs, le château est presque rempli. J'entends du bruit

i.' Depuis madame d'Angivilliers. 11 en est souvent question dans les Mémoires du temps. Ses bonnes qualités faisaient oublier ses prétentions et le ridicule de sa toilette; et si on s'en rapporte au duc de Lévis, son esprit avait remar-

• quablertent gagné en vieillissant. On trouvait en elle , dit-il dans ses souvenirs, une amabilité égale et soutenue, du piquant sans aigreur, du savoir sans pédanterie; dès que le sujet de la conversation devenait intéressant, elle s'animait, par-

, lait avec élégance; justesse, clarté, et on no se lassait point de l'entendre.

dans le salon , j'y vois beaucoup de mouvement, ainsi je ne puis douter qu'il n'y ait du mande, mais quand l'abbé et madame d'Enville seront.partis, il n'en restera plus pour moi.

La main de M. de Choiseul est libre d'aujourd'hui, il vient de prendre une douche. Je compte que dans sept à huit jours il ne s'apercevra plus qu'il ait eu la main cassée ; il est encore assez enrhumé. Il me charge de vous dire les plus tendres choses, mais il n'y en a pas, ma chère petite-fille, de si tendres que toutes celles que je sens pour vous.

Connaissez-vous madame de Lauzun? Sachez que c'est une des plus aimables jeunes personnes, des plus à point, que je connaisse.

l)K MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Paris, 16 août 1773.

Je suis dans la crainte et dans le tremblement que ma dernière lettre ne vous ait extrêmement déplu ; je m'engageai à vous parler très-longuement de. votre santé et à vous donner des conseils dont vous n'aurez fait nul cas: et par l'ennui que je vous aurai donné, je vous aurai fait plus de mal que mes conseils ne pouvaient vous faire de bien. Accordez-moi mon pardon, chère grand'maman, je vous promets de ne plus retomber en pareilles fautes.

Tout le monde se plaint ici de l'excessive chaleur, hors moi qui m'en trouve fort bien : je dors mieux et j'ai plus de force. Mais de quoi je me plains, c'est de la disette de compagnie; il n'y a que deux plaisirs pour moi dans le monde, la société et la lecture, et je suis également privée de l'un et de l'autre.

Est-il vrai que l'abbé viendra bientôt ici? je ne saurais le croire et vous m'empêchez de le désirer. Il me semble que son voyage est toujours placé à la rentrée de l'Académie. A propos

d'Académie, M. de Beauvau m'a mandé que M. des Cars avait introduit l'abbé Delille chez madame la comtesse *, et qu'en sa présence et celle de toute sa cour, excepté madame de Mirepoix , il avait récité sa traduction du quatrième chant de Y Enéide. L'assemblée a paru contente, ce qui est la valeur d'un bon pour la première place à l'Académie.

Madame Adélaïde a eu une forte indigestion, accompagnée et suivie d'une grosse fièvre; on craignait hier que cette fièvre ne devînt putride. La lettre de M. de Beauvau est du 14 : il ne m'en parle pas. On dit que la cour est remplie d'intrigues ; il y a une madame Cassini qui y joue un grand rôle; mais je ne puis me persuader que vous ne soyez pas informée par des gens mieux instruits que moi.

Madame de Montauban, du Palais-Royal, a donné des épis de blé de parfilage à madame la maréchale de Luxembourg avec ces vers :

Vous avez de Cérès toute la bienfaisance, Comme elle vous aimez nos champs et nos moissons: Mais de cette déesse ayant fui l'imprudence, Vous possédez Lauzun dans toutes les saisons.

Elle trouve que son Pluton est de bon accommodement. Raccommodez le troisième vers ou faites-le raccommoder par l'abbé ; je lui écrirai mercredi par M. de Toulouse, qui partira jeudi matin. Adieu, chère grand'maman.

A Chanteloup, ce 18 août 1TÎ3.

Vous trembler en m' écrivant, ma chère petite-fille ! Votre lettre me déplaire! ah ! pouvez-vous le penser? Non, non, ja-

l. Du Barry.

mais vous ne fûtes capable d'une telle injustice. J'ai été au contraire bien sensiblement touchée du sentiment qu'elle respire, mais bien affligée qu'on vous eût inquiétée sur mon état; il n'y avait pas de sujet pour l'être; il est vrai que mon estomac avait été fort dérangé depuis quelques mois, et le dérangement ' de mon estomac m'avait fort affaiblie et amaigrie ; depuis un mois il se rétablit, je commence à rengraisser et je me sens beaucoup plus forte : voilà l'exacte vérité. Je n'ai jamais été aussi déraisonnable qu'on vous l'a dit, et je vous assure que l'intérêt que vous me marquez et la crainte de vous affliger me rendront très-docile à vos conseils, si je suis jamais dans le cas de les suivre à la rigueur.

Nous perdons l'abbé de Breteuil, qui ne dit rien sur le changement d'état de madame de Montesson, mais qui ne le nie pas non plus. On dit pourtant que tout mauvais cas est reniable,

mais la notoriété de celui-ci est si publique qu'il serait difficile

à nier.

Nous avons eu ici le précis des révolutions de l'Inde. Voltaire annonce dans le titre des réflexions sur le procès de M. de Morangies et il ne parle pas de M. de Morangies. La lettre qu'il vous a écrite n'était donc pas jolie, puisque vous ne nous l'avez pas envoyée? Il en a écrit une fort bonne, moitié prose, moitié vers, à madame du Barry, au sujet de deux baisers qu'elle lui a fait donner par M. de La Borde, le musicien, et de son portrait auquel il a rendu les deux baisers. La prose est assez plate, mais il y a de jolis vers :

C'est assez aux mortels d'adorer votre image : L'original était fait pour les dieux '.

1 . Voici la prose et les vers : « Madame , M. de La Borde m'a dit que vous lui aviez ordonné de m'embrasser des deux côtés , de votre part :

Quoi, deux baisers sur la fin de ma vie! Qu«l passe-port vous daignez m'envoyer ! Dieux ! c'est trop d'un , adorable Égérie , J«j sorais mort de plaisir au preniior.

Je crois que je les gâte en vous les écrivant, car ils ne me paraissent plus si jolis. Ce pauvre Voltaire a bien souillé sa plume dans sa vieillesse !

J'ai fait tous vos compliments à madame d'Enville, ma • chère petite-fille, et ils ont été parfaitement reçus; elle vous les rendra bientôt elle-même, car elle m'a menacée de ne la pas garder longtemps. Elle vous rendracompte de ma santé et de ma sagesse, et vous en rendra bon compte. L'abbé la suivra de près. Je voudrais qu'il vous ramenât. Que je vous suis obligée, ma chère enfant, de vous ménager pour me revoir! Ohî j'espère bien vous revoir cette année, et je ne puis vous dire à quel point je le désire. Le grand-papa se joint à moi pour vous prier instamment de venir. Madame de Grammont raffole de vous, et moi je vous adore.

Je viens de me mettre dans une fureur horrible contre mon maître d'hôtel. Je me suis avisée de vous envoyer des petites cerises et des prunes de Tours ; comme je ne trouvais pas d'occasions prochaines de vous les envoyer, j'ai dit qu'on les mît au coche et qu'on les adressât chez moi, à Paris, d'où on vous les porterait; au lieu de cela, on les a mis directement à votre adresse, et je ne puis pas souffrir qu'il vous en coûte pour des misères que je vous envoie.

DR M\DAMK DU DRFFAND V LARBE BARTHELEMY

Cm mercredi f 18 août 1T7:I.

Les dernières nouvelles que j'ai eues de vous, l'abbé, sont

Il m'a montré votre portrait : ne vous fâchez pas, madame, si j'ai pris la liberté de lui rendre les deux baisers :

Vous ne pouvez empêcher cet hommage, Faible tribut de quiconque a des yeux.

C'est aux mortels d'adorer votre image : L'original était lait pour les dieux. »

du 8; celles que vous avez eues de moi étaient, je crois, du 9 ou du 10. Ainsi, je ne sais point comment ma lettre àlagrand'maman aura réussi, et si vous ne me désapprouvez pas ; mais ce qui m'inquiète encore davantage, c'est de ne point savoir de ses nouvelles; il est impossible que vous n'ayez pas eu bien des occasions depuis dix jours. Vous n'êtes pas dans l'obligation de n'écrire que des gazettes. Trois ou quatre lignes font un grand plaisir quand on est inquiète.

Est-il vrai que vous soyez dans le dessein de venir bientôt ici ? la grand' maman me le dit dans sa dernière lettre. Je ne veux pas me laisser aller à la joie, que vous ne me confirmiez cette bonne nouvelle. Vous ne veniez, il me semble, qu'à la rentrée de l'Académie. J'ai impatience de savoir ce que je dois croire et espérer. J'ai écrit avant-hier à la grand'maman par M. de Bezenval, mais il devait s'arrêter chez madame sa sœur, et peut-être M. de Toulouse arrivera à Chanteloup avant lui. Vous garderez quelque temps le prélat, il n'aura rien à dire de moi, car il n'arrivera que ce soir à Paris et partira demain matin sans m'avoir vue.

On dit qu'on se mange le blanc et le jaune des yeux à Compiègne, que madame de Filierval y joue un grand rôle, qu'elle va sans cesse de Chantilly à Compiègne, de Compiègne à Chantilly; plusieurs de ses négociations ont déjà échoué, on prévoit qu'il en sera de même de toutes les autres. Si ce malheur arrive, elle reprendra son nom, et reparaîtra sous celui de Cassini et s'en tiendra aux intrigues où elle avait plus de succès.

M. de Beauvau est à Compiègne, madame de Luxembourg à Villers-Cotterets, les Caraman et madame deCambise à Boissy. 11 ne me reste que l'incomparable et sa dame. Je ne les vois pas fort souvent.

Oh ! je vous ferai faire connaissance avec une des trois furies; celle-là est comme celle d'Isis : la tranquille Euménide; les deux autres sont à leur campagne; celle dont je vous parle

y est aussi, mais la sienne est à Saint-Ouen, ce qui ne l'empêche pas de venir quelquefois nie voir. Son mari me plaît beaucoup, il vous plairait aussi, j'en suis sûre. On dit que c'est lui qui a fait l'ouvrage qui a remporté le prix à l'Académie: Y Éloge de M. Colbert. 11 veut garder l'anonyme, ne point recevoir le prix, et rester visiblement caché.

11 y a un roman nouveau qui s'appelle Rosalie ou la Vocation forcée. Je ne l'enverrai point à la grand* maman, elle le trouverait affreux; il Test, en effet, par l'atrocité des caractères. Je ne le trouve pas mal écrit , il excite la curiosité. Je ne l'ai point encore achevé, mais j'ai lu les dernières pages pour voir comment il finissait; c'est ma manière, je ne puis avoir la patience de lire tous les détails avant que d'en savoir la fin.

L'abbé, je serais bien aise de vous voir. J'ai besoin de quelque chose qui me réveille ; mais il faut pour cela que vous quittiez la grand' maman, et j'aime tant cette grand' maman et vous lui êtes si nécessaire que j'ai du scrupule de vous désirer.

Dites mille choses pour moi au grand-papa et beaucoup à madame de Grammont; j'y suis autorisée parce qu'elle a bien voulu mettre pour moi dans une lettre à M. de Beau v au.

Je serai ravie de revoir le marquis de Boufllers. Pour ma princesse, elle ne doute pas de l'extrême joie que j'aurai de la revoir et de l'embrasser.

J'espère bien que je ferai connaissance avec mesdames Pernelle et Pimbêche : c'est ma plus grande ambition. Rendezmoi vos bons offices. Adieu, l'abbé.

J'ai reçu une lettre de notre baron, il allait quitter Spa pour aller il ne sait où, il est seulement décidé à ne point passer l'hiver en France. Sa lettre est très-bonne, ce sont des récits, des descriptions très-amusantes. Je serais tentée de vous renvoyer, mais on est dédaigneux, à Chanteloup. Voilà pourtant une chanson ; je vous permets de la critiquer :

Sur l'air des trembleurs.

Êtes- vous sexagénaire, Quittez le dessein de plaire, Crainte de l'effet contraire Et d'éprouver des dégoûts.

Pour éviter la tristesse, Compagne de la vieillesse; Livrez-vous à la paresse, Et ne comptez que sur vous.

Les vers suivants, de la main de l'abbé Barthélémy, se trouvent écrits sur la lettre originale, en regard de ceux qu'on vient de lire.

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