LETTRE CCLXIII
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Paris, ce 13 août 1T71.
J'irai chercher cette après-midi madame d'Enville, chère grand'maman. Je serai ravie de voir quelqu'un pénétré de plaisir ; elle va vous trouver, en faut-il davantage pour mourir de joie. Sa porte me sera refusée. Je ne la verrai point; je ne la verrai pas non plus à Chanteloup, non parce qu'on m'en refusera la porte, cet accident ne m'arrivera pas chez ma grand'maman; non -seulement sa porte, mais ses bras me seront ouverts, et je m'y jetterai avec toute la tendresse imaginable. C'est donc parce que madame d'Enville ne sera plus à Chanteloup que je ne l'y verrai pas, car je suppose qu'elle partira dans les premiers jours de septembre, et ce ne sera pas positivement tout les premiers jours que j'arriverai.
La raison qui m'en empêchera est un proverbe. Je vous le donne à deviner; mais non, j'aime mieux vous le dire : « Qui a compagnon a maître. » Je ne veux pas non plus vous donner à deviner quel est ce compagnon. C'est votre évèque qui, si vous le trouvez bon, sera aussi le mien. C'est l'évêque d'Arras; il a un procédé le plus obligeant du monde; il arrivera à Paris le 20. Il portera ma lettre à M. de La Vrillière, et demandera sa permission en même temps. Il a quelques affaires à la cour et à la ville , qui le retiendront quelques jours plus que je ne le voudrais.' Mais il apportera tant d'agrément et de commodité dans mon voyage , que j'aurais mauvaise grâce à ne me pas soumettre à sa volonté. Je perdrai M. Walpole bien plus tôt, et j'aurai le chagrin de rester à Paris après qu'il n'y sera plus. C'est ce que je désirais d'éviter. Je remets à vous dire
moi-même quels sont ses sentiments pour vous; il n'a oublié aucune marque de vos bontés. S'il suivait les mouvements de son cœur, il quitterait tout pour vous aller trouver. Je puis répondre de sa reconnaissance, je dirais même de sa tendresse. Cette expression lui est permise , puisque vous l'avez adopté pour votre petit-fils.
Que dites-vous de moi, chère grand'maman? tout d'un coup il me prit un désir très- vif d'écrire au grand-papa; je le satisfis; ai-je bien fait?
Je vis hier madame de La Vallière. Elle va de mieux en mieux , et je crois en vérité qu'elle se porte tout à fait bien et qu'elle pourrait sortir si elle le voulait.
Je compte aller voir aujourd'hui la petite sainte, et la féliciter sur le mariage de son fils. Je ne voulais pas le croire quand on me l'apprit. Vous croyez bien que je ne m'ingérerai pas à vous mander des nouvelles. Je compte les aller apprendre à Chanteloup. Il ne s'en débite guère à côté de mon tonneau.
i6 août 1T71.
Votre lettre à l'abbé m'a enchantée, ma chère petite-fille, parce qu'elle m'a prouvé la détermination positive où vous êtes de venir ici. Mon Dieu , que ce voyage me comblera de joie, si vous pouvez m' assurer qu'il ne vous fera pas de mal ; je l'espère , avec la précaution que vous prenez des petites journées, et les soins que vous donnera notre évêque , que j'aimerai encore mieux s'il vous amène saine et sauve. Je dois vous prévenir cependant que la maison est pleine de fièvres, point dangereuses à la vérité, mais nous avons cinquante domestiques qui en sont attaqués et je ne voudrais pas que vous vinssiez prendre
la fièvre ici. J'espère qu'elles seront cessées quand vous viendrez, mais je vous demande en grâce de ne pas vous mettre en route que vous n'ayez de mes nouvelles à cet égard ; je veux que ma maison soit purifiée pour vous recevoir; l'air que vous respirerez chez moi doit être aussi pur que mon cœur. En attendant, je m'occupe d'arranger votre appartement; j'espère que vous et tous vos gens vous trouverez commodément logés. C'est l'occupation la plus agréable , ma chère enfant , que je puisse prendre. Il est bien doux d'avoir l'esprit rempli du même objet que le cœur.
LETTRE CCLW
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE C1I01SEUL
<*e mercredi, 28 août 1771.
Que j'ai de choses à vous dire, chère grand'maman ! Mais il faut commencer par celle qui m'est le plus sensible. Tous mes projets sont renversés. Je vous avais mandé mes arrangements avec monseigneur Tévêque d'Arras. 11 les confirma la veille de son départ pour Compiègne. Il y allait pour quelques affaires et pour demander sa permission. Voici la copie de ce qu'il m'écrit, et que je transcris mot pour mot :
« Nos projets, madame la marquise, sont cruellement dé- « rangés ; au lieu de la permission que je suis venu demander, « j'ai reçu des ordres pour retourner incessamment en Artois, « où Ton m'a adressé, il y a quelques jours, des instructions « pour y remplir une fort mauvaise commission, dont on m'a « fait charger par le roi, relativement au parlement de Douay.
a J'aurai l'honneur de vous voir aussitôt que je serai de retour « à Paris, où je compte me rendre mardi prochain. Je vous a prie de ne point prendre de parti définitif sur votre voyage, « jusqu'à ce que j'aie pu en conférer avec vous. »
Je l'ai donc attendu toute la journée, hier 27. 11 n'est point
venu, et l'on m'assure qu'il est parti de Compiègne pour Arras. Me voilà tombée des nues ; nul secours à espérer de l'incomparable. Sa nymphe ne le laissera point partir, ou le congé qu'elle lui donnerait serait pour bien peu de jours. Je ne puis renoncer à mes desseins. Mais comment les exécuter? Voyager seule serait une témérité. J'aurais cependant le courage de le risquer dans le temps que la saison est encore belle. Mais le retour serait bien embarrassant et bien difficile. Et puis, si j'allais tomber malade ! Je ne me pardonnerais pas de troubler votre tranquillité, vos amusemenls. Cette dernière considération n'est que par rapport à vous. Car, par rapport à moi, ce serait une consolation d'être soignée par l'amitié; vous adouciriez mes maux, et si ma fin devait suivre, y a-t-il un plus grand bonheur que d'avoir auprès de soi, dans ses derniers moments, ce que l'on aime le mieux? Je vous avouerai naturellement que si vous étiez seule, je passerais par-dessus toute considération. Mais votre situation est bien différente; on m'en a fait la peinture. Enfin, toutes réflexions faites, je renonce, pour cette année , au plaisir de vous voir, sans en abandonner le projet pour le printemps. Je vais bien soigner ma santé qui, en effet, dans le moment présent, n'est pas trop bonne, mais qui ne m'aurait pas arrêtée si j'avais eu l'évêque. Cet évêque, m'a-t-on dit, et son frère le Saint-Omer, vont êlre conseillers d'honneur des conseils supérieurs. Qu'ils soient conseillers ou agents de l'antechrist , je m'en embarrasse peu. Oh! je suis bien mécontente de l'Arras.
N'êtes-vous pas bien fâchée de ce qui vient d'arriver au prince * ? Vous en savez toutes les circonstances. Mais ce que je puis vous dire, c'est que son maintien est admirable. 11 n'y a pas sous le ciel un homme plus courageux, plus noble et plus simple. On le punit; mais il n'est pas disgracié, et il ne le sera pas. Je fais mieux que l'espérer, car je le crois.
1. On avait ôté à M. de Beauvau le gouvernement du Languedoc.
M. de Guines a dû quitter Londres dimanche 25. 11 laissera des regrets infinis. Il y avait parfaitement réussi.
On annonce bien des remue-ménage ; mais je ne m'intéresse qu'à ce qui intéresse mes parents et M. de Beauvau. Tout le reste m'est indifférent. Je n'éparpille pas ma sensibilité; elle a assez d'objets présentement. M. Walpole part dimanche. Vous comprenez quels sont mes regrets ; mais vous les comprendriez bien mieux si vous aviez été témoin de sa conduite. Jamais on ne peut marquer plus d'attentions et d'amitié; il a le cœur et l'esprit excellents ; mais un de ses grands mérites c'est la vénération et la tendresse qu'il a pour vous.
Ce jeudi 29.
Il m'est arrivé bien des chagrins depuis hier. Premièrement, les lettres que m'a apportées M. de Gontaut; elles m'ont brisé le cœur. Vos bontés, votre tendresse, la certitude que vous auriez du plaisir à m* avoir, tout cela s'est fait sentir si vivement, que ma situation en devient affreuse; je me trouve cruelle à moi-même de différer de vous aller trouver; je ne sais quel parti prendre, je suis prête à tout risquer. On me représente que je serai insensée, que c'est manquer d'égards pour vous, que je puis tomber malade en chemin ou bien à Chanteloup, que je vous causerais une peine infinie... Ces pensées m'arrêtent; je suis saisie de tristesse, et je voudrais être morte !... Dites-moi ce que je ferai, chère grand'maman, décidez-moi, consolez mon âme. Le départ de M. Walpole dans ces circonstances me jette dans le désespoir. Peut-on vivre abandonnée à soi-même et séparée de tout ce qu'on aime? Non, non, je le sens bien, je n'y résisterai pas!
Cet évêque d'Arras, que l'on m'avait dit parti, ne l'est pas. Il me vint voir hier. Il m'expliqua toutes les raisons de son changement. Je vois qu'il est tout à travers des opérations du chancelier. Il m'avait leurrée par ses offres; car il savait, ou du moins il devait prévoir, qu'il ne les remplirait pas. J'ai eu
de la peine à me contenir. Mais à quoi auraient servi mes reproches et mes plaintes? Je ne le détournerai pas de ses projets. Mais d'où vient m'a-t-il trompée ?
L'incomparable est à sa petite campagne. 11 y aura demain huit jours que je n'en ai entendu parler. Il me reste quelque espoir, peut-être quand il me verra, sortira-t-il de son indécision et obtiendrai -je de l'engager à partir. Mais cette espérance est faible , je ne sais pas même aujourd'hui comment je vous ferai tenir cette lettre ! Enfin , je me crois seule dans l'univers, je ne puis soutenir cet état. Oh ! si j'étais près de vous, que je serais heureuse et tranquille! Que je porte d'envie à tous ceux qui vont vous trouver. Mais je ne m'aperçois pas que peut-être je vous fatigue par mes plaintes et mes regrets. Pardonnnez-les moi, consolez votre enfant, assurezmoi que rien n'altérera jamais votre tendresse et vos bontés; sans cette certitude je ne saurais vivre. 11 m'est impossible de vous parler aujourd'hui sur un autre ton , de vous rien raconter. Tout ce qui se passe, tout ce que j'entends m'est indifférent; je ne pense qu'à ma grand' maman, je croyais l'aller trouver, je m'en vois séparée pour bien du temps encore ; je suis au désespoir.
DE L'ABBÉ BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND
3 septembre 1771.
Nous n'avons point de vos nouvelles depuis longtemps; nous ignorons si vous avez fait des démarches, si elles ont réussi , s'il faut espérer? Cependant le mois de septembre est sonné, et vous nous laissez dans l'incertitude. Ce n'est pas la peine de faire parler de vous jusqu'en Suède. Le roi, dont mon neveu m'écrit un bien infini , le rencontra il y a quelque temps dans le Jardin Royal. Il l'appela et eut avec lui une conversan. a
tion dont je vais vous dire le commencement : a Avez-vous des nouvelles de madame du Deffand? — Non, sire, je n'ai pas l'honneur de la connaître. — Comment, vous ne la connaissez pas? Mais elle m'a beaucoup parlé de vous pendant mon séjour à Paris. — Je dois cet avantage à mon oncle, qui lui est fort attaché. — Gomment se porte-t-il? est-il toujours à Chanteloup? etc. » Le reste de la conversation roula sur la situation de cet enfant, et fut très-flatteuse de la part du roi. Voilà à peu près tout ce que j'ai à vous dire aujourd'hui. M. de Lauzun se chargera de cette lettre. Nous perdrons madame la duchesse d'Enville vendredi prochain; elle ne restera que six heures à Paris; de là, elle ira à La Roche -Guyon. Elle se plaît infiniment ici; elle y plaît de même. Mais quand aurai-je le plaisir de vous voir, de vous baiser les mains, de vous tourmenter?... M. Senac i est arrivé ce matin. Je le connais peu. On dit que c'est un homme d'esprit. Je trouve ses paroles maniérées et recherchées.
A Chanteloup, ce 11 septembre 1771.
Mon cœur est encore plus triste, ma chère petite-fille, que ne l'est votre lettre. Je comptais sur le plaisir de vous voir; j'en suis privée pour cette année, et j'en suis au désespoir. Au nom de Dieu, ne vous arrangez plus avec les gens capables de faire manquer votre voyage, et ne parlons plus de cet évêque d'Arras. Non, n'en parlons plus jamais, je vous prie. Hélas! je crois qu'il m'a trompée. J'ai peu d'amis, et ceux sur lesquels je comptais me manquent au besoin et me privent de celle qui me reste , qui voulait franchir tout obstacle pour se
1. Senac de Meilhan, auteur des Mémoires d'Anne de Gonzague , princesse palatine, et de plusieurs autres ouvrages. Mort à Vienne, en Autriche, en 1803.
rejoindre à moi. Comment le prince de Beauffremontne peut-il pas vous conduire ici?... Et cela ne s'appelle que de la faiblesse?... N'en parlons plus non plus!... Mais disons-nous à jamais qu'il y a bien peu de gens sur lesquels on puisse compter. Triste vérité, qui glace le cœur et flétrit sa jeunesse! On est vieux dès qu'on a perdu l'amour et la confiance. Si vous ne me mandiez pas que votre santé est dérangée, et si je ne craignais pas pour vous l'effet du voyage, l'approche d'une saison rigoureuse dont nous approchons et dans laquelle vous voulez retourner à Paris , j'aurais envoyé l'abbé vous prendre à Étampes; mais je n'ose l'envoyer à Paris, de peur qu'on me le garde sous prétexte de son cabinet. C'est ce qui m'empêchera de vous l'envoyer cet automne, et j'y ai bien du regret, parce que je vous vois bien seule, bien isolée, livrée aux regrets de la perte de M. Walpole; et l'on ne peut réparer la privation d'un ami que par la jouissance d'un autre.
Convenez à présent que j'avais grande raison de vouloir que vous arrivassiez au printemps. Que n'avez-vous suivi mon conseil?... J'aurais déjà été heureuse. Je n'ai vécu que d'espérance, et il me faut encore attendre le printemps prochain. En l'attendant, ménagez votre santé, je vous prie, comme quelque chose qui m'est bien cher. Je suis tout à fait inquiète de ce que vous m'en mandez. M. de Choiseul a été au désespoir quand je lui ai annoncé que vous ne viendriez pas; il compte vous en écrire. Madame de Grammont en a été fort fâchée aussi, mais personne plus que moi; car, en vérité, personne ne peut vous aimer plus tendrement que je vous aime.
Je ne suis pas étonnée que vous soyez enchantée de la conduite du prince. Elle me le rend plus cher et plus intéressant; mais je suis comme vous, je meurs de peur qu'on ne le dédommage pas. Je trouve qu'il doit demander fort haut et fort vivement ce dédommagement qui lui est du. On a toujours le public pour soi quand on réclame contre une injustice. On en impose par la hauteur au ministère actuel, faible, lâche et in-
soient ; on en arrache par importunité ce qu'on ne peut pas prétendre de la justice qui lui manque.
J'ai vu dans vos lettres à l'abbé la frayeur que vous a causée l'accident de madame de La Rochefoucauld l, à cause de moi. N'ayez pas peur; je prends les plus grandes précautions; mais vous pouvez juger de l'effroi et de la douleur qu'il m'a donnés, à cause de madame d'Enville.
Voici une lettre pour M. Stanley, que je vous prie d'engager l'ambassadeur d'Angleterre à lui faire parvenir sûrement.
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Mercredi, 11 septembre 1771.
... Vous avez raison, chère grand' maman , de croire que tout ce qui se passe m'affecte beaucoup. J'ai une peur affreuse de M. d'Aiguillon. 11 ressemble aux méchants génies des Mille et une Nuits. Il prend toutes sortes de formes; on ne peut encore pénétrer quelle est la naturelle.
La situation de M. de Beauvau est terrible : des dettes considérables, un manque d'occupations, ses talents enfouis; mais ce qui me rassure, c'est son courage, sa raison et le calme naturel de son âme ; et puis la considération et l'estime, qui sont de grands dédommagements; vous le savez, chère grand'maman, ainsi que le grand-papa. Je ne saurais croire qu'on refuse des secours à ce pauvre prince. La vérité et la noblesse avec lesquelles il a exposé sa situation, et l'attention qu'on a eue à l'écouter, et d'un autre côté, le zèle que sa sœur met à le servir, me donnent de l'espérance.
On attend tous les jours le renvoi du Terray, et tous les