‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. CraufurtChapitre 15 sur 108 · Une chute de cheval · texte numérisé non relu

Une chute de cheval

jours on se trompe. Comment tout ceci se terminera- t-il? Il n'y a que Nostradamus qui puisse le dire.

N'avez-vous pas trouvé bien plaisant ce conte de l'Isle, de mais si? Comme c'est moi qui l'ai divulgué, je me le reproche. Je serai peut-être cause que l'auteur sera coffré, et ce pauvre diable n'y a peut-être pas entendu malice.

Vous a-t-on envové la Lettre d'un homme à un autre homme? C'est l'écrit dont je fais le plus de cas. Ai-je raison? Je ne vois tout cela que lorsqu'on me les prête. Mais quel avantage en tire-t-on? Ceux qui pourraient remédier au mal sont comme La Couture 1 : ils n'aiment pas le braillé et n'entendent pas le raisonné ! Pourvu qu'ils aient de l'argent et satisfassent leurs vengeances, ils s'embarrassent peu du désordre et du renversement de l'État.

Je mène la vie la plus triste; pour rester chez soi, on n'en est pas moins exilé. Ce qu'il y a de plus affreux dans l'exil , c'est d'être séparé de ce qu'on aime. Vous n'avez pas ce malheur; vous vivez avec ce que vous aimez uniquement. Conservez bien votre santé, vous verrez dissiper les orages, et vous serez plus heureuse que jamais. Vraisemblablement je n'en serai pas témoin; mais je trouve du plaisir à le prévoir. Adieu ; conservez-moi vos bontés et votre amitié.

DE L'ABBÉ BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND

11 septembre 1771.

Vous devez juger de notre douleur par celle que vous avez éprouvée et que vous peignez si bien dans vos lettres. Rien n'est si affligeant que de voir renversée dans un instant une

1. C'était le fou de Louis XIV. 11 disait en parlant des sermons, qu'il n'aimait pas le braillé et n'entendait pas le raisonné. Voltaire rapporte ce mot dans une lettre à Dalembert.

espérance si douce et entretenue depuis neuf mois. S'il avait été possible de prévoir l'événement, il aurait été facile d'y remédier; j'aurais été au bout du monde pour vous procurer une satisfaction qui nous était commune. Mais qui se serait attendu à la conduite de votre évêque? Je n'ose pas condamner ses intentions. Je sais qu'en fait de procédés il faut être sévère pour soi et indulgent pour les autres; et puis comment cette honnêteté , cette franchise, cette bonhomie et tant de qualités qui inspiraient la confiance se seraient-elles démenties? Non, nous ne devons pas le condamner, et il faut s'en prendre â des circonstances qui l'ont entraîné malgré lui-même. L'avenir nous éclaircira, sans doute ; je le désire et l'espère. J'espère aussi que le printemps prochain nous dédommagera de la perte d'aujourd'hui. Il est certain que le voyage sera mieux placé alors, parce qu'il sera sujet à moins de dangers, et que le retour sera moins embarrassant. Vous viendrez voir vos parents, n'en doutez pas. D'ici ce temps-là, vous aurez plus souvent de leurs nouvelles. Mais il faut aussi que vous leur donniez plus souvent des vôtres. Nous avons été plus de quinze jours sans avoir de vos lettres, et si l'on n'en avait reçu de personnes avec qui vous êtes fort liée , la tète nous aurait tourné. Je vous prie aujourd'hui, avec toute l'instance possible, de nous parler de votre santé; vous n'en êtes pas contente. Madame la duchesse de La Vallière marque la même chose à la grand'maman. Ayez pitié de notre inquiétude. Je suis au désespoir de n'être pas auprès de vous pour calmer celle de vos parents et me rassurer sur la mienne. Dans les lettres que nous reçûmes hier, pas un mot sur madame de La Rochefoucauld ; ce silence est effrayant *. Que je plains madame d'Enville, elle était si heureuse quand elle apprit ce terrible accident; elle ne devait partir que deux jours après ; peut-être même devait-elle rester quelques jours de plus. Le courrier arriva, nous fûmes

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