‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. CraufurtChapitre 16 sur 108 · Elle avait fait une chute de cheval · texte numérisé non relu

Elle avait fait une chute de cheval

embarrassés de lui apprendre cette nouvelle; il fallut en altérer les circonstances ; lagrand'maman en fcit si frappée qu'elle en a été indisposée pendant quelques jours. Vous sentez quel retour on peut faire sur elle-même. Cependant le cheval lui est nécessaire, et elle ne peut y renoncer sans préjudice pour sa santé. Il est impossible, du reste, de prendre plus de précautions: des chevaux extrêmement doux, dressés à merveille» exercés tous les jours , et surtout avant la promenade , un piqueur très -sage et qui lui est très-attaché, toujours auprès d'elle; vous voyez que tout cela est bien éloigné de l'indiscrétion de la pauvre madame de La Rochefoucauld. Je voudrais y joindre encore ce qui la mettrait hors de tout danger et nous hors de crainte, c'est de n'aller qu'au pas et au trot; mais lorsque le grand-papa est à la chasse, il ne peut pas se dispenser de courir; et quand il court, comment peut-elle ne pas courir après lui? Il faut renoncer à cette idée. Je voudrais que les femmes obligées de monter à cheval voulussent, comme autrefois, monter en croupe avec un excellent écuyer qui les garantirait de la plupart des dangers ; mais comment embrasser son écuyer? comment supporter le ridicule et l'ennui? Il faut donc laisser les choses comme elles sont , et tâcher de se bien porter. Je vous supplie de prendre cette tâche pour vous, et de nous en annoncer bientôt le succès.

M. de Cambray partit hier pour Paris, où il ne compte rester que sept à huit jours.

DE L'ABBÉ BARTHÉLÉMY A MADAME DU DEFFAND

Chanteloup, 12 septembre 1771.

Je vous écrivis hier ou avant-hier. Perdreaux, le valet de chambre du grand-papa, va à Paris pour ses affaires particulières: et comme il est fort poli, il nous a demandé si nous

avions quelque lettre à lui donner. Je ne puis le laisser partir sans vous écrire je fie sais quoi.

La grand'maman vous mande que si ce n'était votre santé, j'aurais été vous chercher à votre première couchée à Étampes. Je me reproche de ne vous l'avoir pas proposé plus tôt, mais je croyais être aussi sûr que vous de votre évêque. Je n'aurais pas été jusqu'à Paris , parce qu'il aurait fallu , à cause de mon cabinet de médailles, rendre compte à M. de La Vrillière et de mon voyage et de mon retour, et qu'il est essentiel pour mon bonheur qu'on n'entende pas si souvent parler de moi. Il serait si aisé de le troubler en m'ordonnant de rester à mon devoir ! Tout ceci entre nous, je vous prie. Si vous n'êtes pas effrayée de la saison, vous n'auriez qu'un mot à écrire, et vous me trouveriez au rendez-vous à point nommé. Si vous renvoyez votre voyage au printemps, personne autre que moi n'aura le plaisir de vous accompagner. Ou je partirai de Paris avec vous, ou j'exécuterai le projet d'Étampes. Mais nous en parlerons plus à loisir; j'irai vous voir vers le milieu de novembre. Je passerai quelques semaines à Paris. Je choisis ce temps pour faire quelques apparitions à l'Académie et à la Bibliothèque. L'une et l'autre sont en vacances à présent, et mon voyage dans ces circonstances serait en pure perte pour l'une et l'autre.

Je reviens à notre évêque. Sa conduite me paraît inexplicable. J'aurais juré d'après ses principes, la nature de son esprit, son amour pour le bien, qu'il était incapable d'ambition, ou qu'il n'avait que celle de l'estime publique. A-t-il cru pouvoir l'acquérir par les moyens qu'il choisit? Dans ce cas, il est plus à plaindre qu'à blâmer. Aspire-t-il à des places plus élevées ? il faut le blâmer, le plaindre, tout à la fois. Son âme était née malade , et toutes les bonnes qualités que nous avions admirées n'étaient que des apparences de santé. Cependant je crois qu'il ne faut pas le condamner encore. Sa physionomie, son maintien et ses manières n'annoncent aucun des

caractères de l'ambitieux, qui sont ou la pétulance et l'activité, ou la finesse et la dissimulation. Il fait toujours la même profession d'attachement à vos parents. Son projet est de venir ici. Je crois qu'il a mal vu dans les commencements , et que cette erreur de l'esprit le mène plus loin qu'il n'avait cru.

La grand* maman a été un peu incommodée ces derniers jours , elle a eu quelques mouvements de fièvre assez légers et de maux de tête assez violents. Est-ce là la maladie épidémique qui règne dans ces cantons; sont-ce des maux de nerfs? C'est ce que nous ignorons. Je crois que c'est l'accident affreux de madame de La Rochefoucauld ; il a fait sur elle une impression terrible. Elle est bien, et elle compte venir aujourd'hui à la chasse. Je dois ajouter, pour vous rassurer, qu'elle est sortie tous les jours et que son indisposition ne la prenait que le soir.

Je ne vous ai pas parlé du départ de M. Walpole. Je sens tout ce qu'il a eu d'amer pour vous. Croyez que je partage toutes vos peines. Je suis tout à fait de votre avis sur la réponse de M. le prince de Beauvau. Rien n'est si noble et si beau. C'est une lettre de caractère que le plus bel esprit du monde ne pourrait imiter; aussi l'ai -je admiré sans en être surpris. Je voudrais savoir s'il est vrai que milord Harcourt, loin de porter des plaintes contre la Gazette de France, a sollicité pour ses auteurs? Vous pourriez le savoir de lui.

Savez-vous que le grand-papa ayant lu une de vos dernières lettres voulait que je partisse sur-le-champ pour vous aller enlever?

LETTRE CCLXXI

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce lundi, 16 septembre 1771.

La lettre que j'ai reçue par M. Perdreaux , chère grand' maman, a rempli mes yeux de larmes et a rendu ma tristesse

encore plus profonde, mais plus tendre et plus douce. Oui, vous m'aimez et vous me regrettez; c'est sans aucune vanité que j'ose vous dire que vous avez bien raison. La douleur accompagnée de tendresse n'affaisse point l'âme, au contraire; j'éprouve qu'elle tire la mienne du néant de l'ennui. Quand je pense à ce que j'aime et à ce qui m'aime, quoique j'en sois séparée, je goûte un plaisir que rien de ce qui m'environne ne peut me procurer. Mon premier mouvement à la lecture de votre lettre a été d'arranger tout pour mon départ, de vous en mander le jour, et d'accepter, sans aucune discrétion, l'offre que vous me faites de l'abbé et qu'il me confirme luimême, ainsi que l'aveu du grand-papa; mais un inconvénient qui est survenu m'a arrêtée; Wiart ne pourrait me suivre; il est un peu malade, et vous savez combien il m'est nécessaire. Il faut donc remettre à l'année prochaine. Mais je ne suis pas sans terreur sur ce délai ; on murmure quelques projets de défense. Je me flatte qu'ils ne sont point fondés; mais tout me fait peur.

Mathan, d'ailleurs, Mathan, ce monstre sacrilège, Plus méchant qu'Atbalie, à toute heure l'assiège..., etc.

Je vais écrire à l'abbé, je lui conterai l'histoire des gazetiers ; je la sais parfaitement. Je ne veux vous parler que de vous et vous répéter mille fois que je vous aime au delà de toute expression , que mon degré d'estime et d'affection pour tout autre est le degré d'estime et d'attachement qu'on a pour vous. Je puis vous dire avec vérité que ce motif-là est une des plus fortes raisons de mon amitié pour notre Horace. Si vous le connaissiez comme moi, vous l'aimeriez beaucoup. Il y a peu de Français qui lui ressemblent par la sincérité et la bonté du cœur; mais mon capitaine peut bien lui être comparé. Ah! on ne vous l'enlèvera jamais, non jamais, la cruauté serait trop inouïe; eh! comment en pourrait-on avoir pour vous, vous

dont le mérite et la vertu intéressent tout le monde et ne blessent l'amour-propre de personne? Oui, M. de Creutz a raison : vous êtes un anche métamorphosé en femme. Ce Creutz me doit envoyer, cette après-dînée, un petit extrait d'une lettre du comte de Scheffer. Je le lui ai demandé par écrit , ne me fiant pas assez à sa mémoire et ne voulant y rien changer.

Adieu; dites- vous souvent : « Ma petite-fille a un mérite pour moi qui supplée à tout ce qui lui manque, elle m'aime de tout son cœur, et son cœur est capable de bien aimer. »

Dites, je vous prie, au grand-papa, que je suis on ne peut pas plus flattée de ses regrets, et que je les crois sincères.

Je suis très- touchée des bontés de madame la duchesse de Grammont, j'aurais tâché de m'en rendre digne; mais j'espère qu'elle voudra bien me les conserver jusqu'à ce que je puisse , par moi-même, m'occuper à les obtenir.

Je ferai tenir votre lettre à M. Stanley.

LETTRE CCLXXil

A Chanteloup , ce 18 septembre 1771.

L'abbé m'avait montré, ma chère petite-fille , le comte de l'isle; il serait bien singulier que des rapports aussi frappants eussent été trouvés innocemment, et il serait trop effronté d'avoir risqué l'histoire des roses, si publique, dans un livre avoué qui passe à la police et dont l'auteur est connu ; mais ce qui est aussi plaisant que l'innocence de l'auteur, c'est celle des censeurs que ces rapports n'ont point frappés.

Vraiment oui, j'ai lu les Lettres d'un homme à un autre homme, et je pense absolument comme vous; c'est certainement ce que j'ai lu de meilleur et de plus fort dans ce genre; on m'a dit qu'il en paraissait des nouvelles que je voudrais bien avoir. Mais avez-vous lu à votre tour la correspondance

secrète de M. le chancelier avec M. Serhouet? Le premier volume est en général d'assez mauvais ton. Mais, cependant, il y a une lettre sur le Palais-Royal, sur les conseillers de M. le duc d'Orléans, et sur les amis et conseillers du chancelier, qui est infiniment plaisante ; et dans le second volume qui vient de paraître, il y a aussi des plaisanteries excellentes , quoique mêlées encore de quelques expressions de mauvais ton. On y trouve une lettre d'un avocat, qui fait le portrait du chancelier avec des couleurs vraies , mais délayées dans le fiel le plus amer; et son éloquence a la force de Démosthène. Lisez-la; elle vous fera plaisir à force d'horreur.

Oui, tous les jours j'entends parler de la chute du contrôleur général , et tous les jours je le vois remonter sur sa bête ; et tout cela m'est égal , parce que je défie les gens qui ont l'administration de faire pis qu'ils ne font; et de plus, je les défie de s'associer des gens qui fassent mieux, parce que vous savez l'axiome : Où le principe est vicieux , toutes les conséquences le sont. Ce n'est donc pas à un accessoire qu'il faut s'attacher, c'est la tète de l'hydre qu'il faudrait couper. Je ne sais pas si, comme vous dites, ces gens-ci n'entendent pas le raisonné; mais je suis bien sûre au moins qu'ils n'aiment pas le raisonnable, et qu'ils fermeront leurs oreilles au braillé, s'ils ne peuvent faire main basse sur les brailleurs!

Croyez - vous , de bonne foi , que la petite maréchale travaille bien sincèrement pour son frère? N'obtenir que par son moyen me paraîtrait, pour M. de Beauvau, le comble de l'insulte. Il faut qu'il obtienne directement du roi et des ministres, à force de réclamations et de poursuites, de raison, de justice et de cette hauteur avec laquelle il sait si bien imposer, et qu'il ne pourra jamais mieux placer !

Croyez tout ce que vous voudrez sur Tévêque d' Arras, et laissez-m'en penser tout ce que je pourrai; je serais bien fâchée de mésestimer un homme que je croyais si estimable. Mais ne me parlez plus de lui, ne lui parlez plus de moi, et surtout écar-

DE MADAME DU DEFFAND. 4o

tez plutôt que de l'entretenir le projet qu'il veut vous persuader avoir encore de venir ici.

Je suis bien flattée de la bonne opinion que vous m'assurez que M. Walpole a de moi. Je vous fais mon compliment sur son départ. Je suis persudaée que c'est le chagrin de l'avoir perdu et la solitude où il vous a laissée qui vous ont plongée dans l'accablement où vous êtes. Vous vous croyez anéantie parce que votre âme l'est par le désœuvrement et l'ennui , et cet anéantissement moral vous paraît un dépérissement physique. Quelque persuadée que je sois de cette vérité , vous avez ouvert mon âme à la crainte, et vous l'avez plongée dans la tristesse où vous êtes. Dissipez-vous si vous le pouvez, ma chère petitefille; c'est le meilleur remède à vos maux. Vous devez votre guérison à vos amis qui souffrent avec vous. Le grand-papa, le grand abbé sont inquiets de vous; ils vous aiment tendrement, je vous assure; ils s'occupent beaucoup de vous et en parlent incessamment; et vous pouvez juger si je prends part à cette conversation, moi qui vous aime au-dessus de toute expression.

DE MADAME DV DEFFAND A LA DUCHESSE DE CII01SEUL

Ce samedi, 21 septembre 1771.

Que vous dirai -je de nouveau sur ma tendresse? 11 n'y a que le Père éternel, comme dit le chevalier de Boufllers, qui ne s'ennuie point des répétitions. Toutes mes pensées , toutes mes actions , toutes mes paroles vous ont tacitement pour objet, et sans vous les diriger par des actes particuliers, elles seront toujours conformes à mes sentiments pour vous. Toute personne qui aime véritablement doit sentir, ainsi que moi, qu'on rapporte tout à l'objet qu'on aime. Je ne vous dirai donc plus de douceurs, et je bannirai de mes lettres provinciales et étrangères les effusions du cœur.

Ma santé n'est point mauvaise ; mais je m'aperçois sensiblement du déclin de l'âge. La perte de la mémoire, l'impossibilité d'une longue application , l'affaissement qui suit les mouvements de vivacité que j'ai encore quelquefois, me retracent l'état où j'ai vu le président. Je fais le même chemin et je ne saurais* désirer, je l'avoue, d'arriver au même but.

Oui, je l'avoue, j'ai été bien touchée du départ de mon ami. Il n'y avait que vous au monde qui pût m'en consoler ou m'en distraire. Tout ce que je vois ici me dessèche l'âme. Je ne trouve dans personne ni vertu, ni sincérité, ni simplicité. Je me trouve par hasard liée avec des gens qui se détestent ; il faut que je sois dans une attention perpétuelle d'observer mes paroles; chaque parti me parle très-librement, moins par confiance que par vanité. La seule satisfaction que j'en retire, c'est fde sentir que l'obscurité de mon état me met à l'abri de toute tracasserie et embarras. J'eus hier une assez longue conversation avec la maréchale. Selon ce qu'elle dit, elle s'intéresse fort à son frère; elle n'a plus le projet de se réconcilier avec lui, en seutant l'impossibilité. Mais elle est bien décidée à lui rendre les mêmes services qu'elle lui rendrait s'ils étaient dans la plus grande union. Le mariage du chevalier de Beauvau l produira peut-être une espèce de rapatriage. Ce soir j'entendrai un autre évangile. J'aurai à souper le prince, la princesse et les archevêques d'Aix et de Toulouse.

Il est certain que le prince a l'âme bien noble et bien courageuse. Sa position est terrible. Sept cent mille livres de dettes portant intérêt, et quatre cent cinquante mille livres de dettes criardes. Vous savez que les secours d'argent sont refusés tout net; je crois qu'il aura les trente mille francs de lieutenant général. La maréchale dit qu'elle l'espère. Cette maréchale quitte mon voisinage, elle va s'établir dans la rue Bergère. Le

1. Avec madame Bonnet (mademoiselle d'Arcbiac). 11 prit le nom de prince de Craon.

remue-ménage lui est nécessaire. Elle quitte sa maison sans l'avoir louée ; elle en prend une pour un reste de bail de trois ans. Il lui coûtera plus de quarante mille francs, tant pour le déménagement que pour les meubles ; tout cela ne lui fait rien. J'aurai beaucoup moins de communications avec elle; mais j'éprouve des privations qui me sont trop sensibles pour pouvoir l'être beaucoup à celle-ci.

Que dites-vous du choix de madame de Cossé l ? J'imagine que le maréchal de Brissac aura le gouvernement de Paris, qui ne tardera pas à être vacant, et que son fils aura la survivance. Connaissez-vous la duchesse de Luxembourg * ? La maréchale de ce nom nous conta hier qu'une personne lui avait dit que cette duchesse ressemblait à la fille d'un petit commandant de place, qui fait la coquette et la fille de qualité, et qui disait à son galant : « Ma mère n'aime point les odeurs; j'ai eu toutes les « peines du monde à obtenir d'elle la permission d'avoir un « bidet; elle ne veut pas que je me serve d'eau de lavande; « mais, pour y suppléer, je râpe de la muscade! » Je ris en écrivant cette folie. J'ai deviné de qui elle était, et vous le devinez sans doute, M. de Gontaut !...

Je tâcherai de vous avoir la neuvième lettre d'un homme à un autre homme. On me l'a promise , et c'est Thomas , l'ami du grand-papa. Que dites-vous de ma bêtise et de ma distraction? Il ne me reste nul souvenir de cette lettre sur le chancelier et le Palais-Royal, qui est à la fin de la première partie de la correspondance. Je viens de finir tout à l'heure la seconde partie. Je vous avoue que la lettre de l'anonyme au conseiller ne m'a point plu ; le style en est emphatique et de prédicateur; les injures grossières et qui ne font rien à l'affaire; mais les

1. Elle remplaçait la duchesse de Villars auprès de madame la Dauphine. Peu de personnes passaient pour avoir autant d'esprit que la duchesse de Cossé.

2. Mademoiselle de Paulmy. Son mari n'était pas le fils du maréchal de Luxembourg, mais du duc de Bouteville, de la même maison. Il avait porté du vivant de son père le titre de comte de Royan , et prit à son mariage celui de duc de Luxembourg.

lettres du chancelier et de son ami, qui sont à la suite, le projet de Fédit, etc., etc., m'ont paru excellentissimes.

C'est M. de l'Isle qui vous portera cette lettre. C'est un très-honnête homme, et qui est bien dévoué à Chanteloup. Mon Dieu, que je voudrais y être à ce Chanteloup !...

Cinq ou six heures après ce que j'ai écrit tantôt.

Je viens de me faire relire la lettre de l'ancien conseiller au Serhouet. Je chante la palinodie; je suis totalement de votre avis. A quelques déclamations près, quelques faits inutiles, elle est admirable , et il est bien dommage que le maître n'en ait pas connaissance.

Je ne sais qui vous rendra cette lettre , si ce sera M. de l'Isle ou M. Ribot? Ce sera M. de l'Isle qui arrive dans ce moment.

LETTRE CCLXXIV

DE L'ABBÉ BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND

A Chanteloup, ce 23 septembre 1771.

M. de Tlsle arriva avant-hier avec une lettre de vous pour votre grand' maman, un instant après parut M. Ribot avec une lettre pour votre capitaine. Soyez bénie entre toutes les femmes, parce que vous êtes pleine de grâces, parce que personne ne sent et n'exprime mieux l'amitié que vous. Si vous saviez l'impression que fait sur nous ce sentiment représenté avec tant de vérité dans vos lettres, vous jugeriez de la douleur que nous causent l'absence, l'éloignement. Votre indisposition, la maladie de Wiart, les affaires de M. d'Arras!... Mais il ne faut pas s'occuper du passé. Songeons au printemps prochain , ménagez votre santé dans cet intervalle. J'irai vous enlever, n'en doutez pas. Si vous ne pouvez pas venir en quatre jours, nous en prendrons six. Je ne serai certainement pas à plaindre d'être

avec vous, et le plaisir de voir vos parents vous soutiendra contre une fatigue qui chaque jour deviendra plus légère.

L'action de M. le baron de Breteuil ne m'a point surpris, parce que je trouve qu'en fait de vertu rien ne doit étonner. Mais j'en ai été ravi, parce que je lui ai des obligations relatives au neveu que j'ai en Suède, et qu'elle justifie l'idée que j'avais de sa probité. Vous avez raison de dire qu'elle tient au siècle d'or. J'ajoute qu'il est heureux pour lui qu'elle ait paru au siècle de fer. Elle en est bien plus frappante et plus propre à servir de modèle. Nous nous plaignons de notre corruption. Cependant, quel temps fut plus fertile en miracles? Il est vrai qu'ils n'opèrent d'autre effet que l'estime publique. La situation de M. le prince de Beauvau m'afflige ainsi que vous. Je m'abstiens de toutes réflexions, et je me contente de dire : Dieu nous fasse miséricorde!

Voilà madame la comtesse de Grammont qui arrive. Demain arriveront mesdames de Chabannes et d'Ossun, à ce que je crois; ensuite M, le marquis et madame la marquise de Laval. Nous avons de plus M. le baron et madame la baronne de Talleyrand, M. de Schomberg, M. de Poix, mesdames de Brionne, de Ligne et mademoiselle de Lorraine, qui partiront, je crois, dimanche; M. de Poix, demain; M. de Schomberg, dans quelques jours. Ceci est le flux et le reflux. Je crois être à l'embouchure d'un port, où je vois sans cesse aller ou venir une foule de bâtiments de toutes nations. Si j'en étais le maître, il ne serait pas si fréquenté; d'abord parce qu'on ne serait pas si envieux d'y venir; ensuite parce que le nombre des élus doit toujours être petit. Quelqu'un qui me plaît infiniment, c'est madame la comtesse de Brionne, par le caractère de son esprit, par sa douceur, son honnêteté, sa bonté et son mérite. Et puis elle aime la grand'maman ! Mademoiselle de Lorraine, sa fille, est aussi aimable qu'elle est jolie et étonnante pour le progrès de ses idées et de ses principes. On peut jouer avec elle comme avec un enfant de dix ans, et causer comme si elle en avait

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