‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. CraufurtChapitre 17 sur 108 · IT · texte numérisé non relu

IT

50 CORRESPOiNDANCE

trente. D'ailleurs sa gaieté est si douce! Je n'aime pas les joies bruyantes, à moins qu'elles ne soient amenées. La plupart du temps je les trouve fausses , discordantes et venant plutôt du corps que de l'esprit. Quand j'entends certains éclats de rire ou de voix, je dis voilà une voix qui a besoin de faire de l'exercice! Oh! si l'on était ce qu'on est, on serait plus aimable. Vous ne connaissez pas Lindor? c'est un des chiens du grandpapa : il est blanc comme un cygne, doux comme un mouton, bête comme une huître; mais tout le monde l'aime à la folie. On le porte en manchon, en aumusse; on lui met un bonnet sur la tête, un linge sur le corps. Le voilà malade : il ne bouge pas, et n'a que l'inquiétude de sa maladie. Enfin chacun s'intéresse à Lindor, parce qu'il n'a que de la candeur et de la vérité, J'écris tout ceci sans savoir d'où je viens et où je vais, et j'écris si vite que je suis obligé d'effacer trois lignes qui n'étaient que du rabâchage. Ce n'en serait pas un que de vous réitérer mille fois les assurances de mon attachement.

A Chantoloup , ce 23 septembre 1771.

C'est bien moi, ma chère petite -fille, que votre lettre a attendrie aux larmes; ce premier mouvement de partir tout de suite pour profiter de la bonne volonté de l'abbé et répondre à ma proposition et au désir du grand-papa m'a été au cœur, et je vous assure que ce dernier en est aussi touché que moi ; mais, ma chère petite-fille , nous sommes véritablement si inquiets de ce que vous nous avez mandé du dérangement de votre santé, que nous en sommes réduits malgré nous à ne vous désirer que l'année prochaine, et dans le temps où la belle saison nous rassurera sur les inconvénients du voyage et la différence du climat, qui n'est pas fort sensible par la distance.

mais qui Test infiniment par la différence de l'habitation d'une ville dont on ne sort jamais, à celle d'une franche campagne où Ton n'a jamais vécu; différence dont l'influence peut être très-grande sur un tempérament délicat, et qui se fera sûrement moins sentir en été qu'en hiver. Ce n'est pas assurément que j'en crusse les conséquences dangereuses, mais elles vous feraient souffrir» et c'est tout que de souffrir pour celui qui éprouve la douleur; de même l'inquiétude que j'éprouve aujourd'hui du dérangement de votre santé, n'est point un sentiment de crainte, mais de chagrin de vous savoir souffrante. Je sais bien qu'il se renouvelle de temps en temps des petits accès de rage contre nous, mais comme je n'ai pas de moyen d'en prévenir les effets, ni de puissance de m'en garantir, je prends le parti de ne les pas craindre, parce que ce serait un mal de plus ajouté aux maux qu'ils me peuvent faire, et que cette crainte m'apprendrait moins aies supporter, que le courage de m'y soumettre (si je ne puis les éviter). Faites donc comme moi, ma chère petite-fille, écartez la crainte, elle ne doit pas entrer dans une âme raisonnable, et la prévoyance même n'est utile qu'autant quelle en est dénuée.

L'abbé m'a lu toute l'histoire que vous lui faites des gazetiers; je le savais sans qu'on me l'eut dit, comme Dieu, par ma prescience, c'est-à-dire que comme j'en connaissais les motifs, je n'avais que les détails à apprendre; quand on connaît les hommes, leurs œuvres n'étonnent jamais; ils s'y peignent toujours, on les y reconnaît toujours; il n'y a que leurs moyens qui peuvent piquer la curiosité.

Je ne vous dirai plus combien je suis sensible aux sentiments que vous me marquez que M. de Walpole a pour moi, parce que je ne veux pas rabâcher, mais croyez que j'aime à la folie à être aimée de vos amis, parce que vous devez m'aimer mieux quand on m'aime avec vous.

Le fragment de la lettre de M. de Scheffer nous a laissés fort à froid; nous ne sommes pas de même pour M. de Creutz;

son amitié pour M. de Choiseul, la noblesse avec laquelle il la fait paraître, et le courage avec lequel il la conserve nous touchent infiniment; l'estime et la reconnaissance sont des sentiments auxquels nos cœurs seront toujours ouverts.

J'ai fait vos commissions à M. de Choiseul et à madame de Grammont; elles ont renouvelé leurs regrets; les miens, ma chère petite-fille, ne finiront que par votre présence, et ma tendresse pour vous ne finira qu'avec ma vie.

Mandez-moi des nouvelles de Wiart; je serais bien fâchée que votre gouverneur vous donnât de véritables sujets d'inquiétude pour sa santé.

Je viens de recevoir votre lettre, ma chère petite-fille , par M. de l'Isle ; elle a renouvelé mon attendrissement, mais elle n'a rien ajouté à l'extrême confiance que j'ai en votre amitié, et rien ne peut ajouter à ma tendresse pour vous; mais, pour Dieu, ne me dites plus que vous devenez comme ce pauvre président, car je vois que cela n'est pas vrai, et je suis affligée que vous le pensiez comme si cela était vrai.

LETTRE CCLXXVI

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce vendredi, 27 septembre 1771.

Vous êtes trop bonne, chère grand'maman, d'être inquiète de ma santé. Je me porte beaucoup mieux. J'ai plus de force et je trouve que c'est tant pis. Je m'accommode très-fort de l'état de faiblesse ; elle engourdit l'âme. C'est un bien de n'avoir pas d'activité quand on n'a point occasion de l'exercer ; et encore un plus grand bien d'avoir peu de sensibilité, quand elle ne sert qu'à faire souffrir. Il me semble que je me trouverais fort bien d'être orme ou chêne. J'imagine qu'ils sont contents de leur situation, surtout quand ils se trouvent placés au milieu d'une forêt; on ne les sépare pas des arbres leurs voisins,

qui sont sans doute leurs amis. Je ne leur connais de malheur que celui de vieillir. Car pour l'ennui, je ne crois pas qu'ils le ressentent. Ne voilà-t-il pas une belle idée? Mais je vous conte tout ce qui me passe par la tète. Vous direz : il n'était pas nécessaire que la petite-fille fût arbre pour devenir bûche! Ah ! je meurs de honte de toutes ces bêtises. Mais je n'ai pas dormi cette nuit , et je ne sais ce que je pense, ni ce que je dis, épargnez-moi la honte de montrer cette lettre.

Vous êtes donc actuellement au milieu delà jeunesse la plus brillante? Vous en êtes ravie, parce qu'elle divertit le grandpapa. Je voudrais bien, lorsque je pourrai vous aller trouver, n'être pas si désassortie que je le serais aujourd'hui à ce qui vous environne. Mais mon capitaine et la grand'maman seront pour moi, dans toutes les circonstances, un sûr appui. Avec eux, je braverais ou je me passerais de toute espèce de compagnie.

Dites-moi qui est-ce qui ira en Angleterre? qui est-ce qui aura le gouvernement de Paris? quand le Teriay sera renvoyé? quel sera son successeur? Voilà ce qu'on ignore, et qu'on croit tous les jours apprendre. Si vous me demandez où est l'honneur, la gloire , la paix , le plaisir et le cœur de votre petitefille , je répondrai : à Chanteloup, auprès de la grand'maman et du grand-papa.

Je comblerai le Creutz de plaisir, je lui dirai ce que vous pensez de lui; réellement il le mérite ; il est sincèrement attaché au grand-papa; il me rend beaucoup de soins. Je vois avec plaisir qu'il vous a pour objet. Il y a plusieurs jours que je n'ai pas vu le prince ; le Raincy et le Choisy en sont la cause. Pour l'incomparable, il soupa hier chez moi. Il y avait quinze jours que je ne l'avais vu. Il ne se soucie plus de moi, et moi je m'en passe.

Je ne crois point que ce soit le chevalier de Boufllers qui ait fait imprimer ses lettres ; elles l'ont été à Genève. C'est le gazetier Marin qui me les a fait avoir. On dit que la pension

n'est pas encore donnée à ses prédécesseurs, quoique l'abbé Arnauld ait fait de fort jolis vers, à ce qu'on dit, pour mettre au bas d'un certain buste qui est dans le salon de peinture.

Ne soyez point en peine de Wiart; il se porte bien; mais sa fonction de secrétaire ne commence qu'à onze heures ou midi , et cette lettre est de sept heures du matin*.

Dites, je vous prie, chère grand'maman, un petit mot de moi à M. de Stainville, et examinez s'il aura quelques remords; mais gardez-vous bien de lui faire des reproches. Rien n'est si pernicieux. Ils font toujours l'effet contraire à celui qu'on attend.

Je fais quelquefois une réflexion : l'expérience nous est-elle fort utile? Serions-nous plus heureux si nous recommencions à vivre? Je crois que non. Nous aurions le même caractère que la nature nous a donné ; nous démêlerions plus parfaitement celui des autres; il nous en serait plus insupportable, et on ne jouirait pas des illusions qui nous ont rendu heureux, ou du moins la vie supportable , les deux tiers de notre âge. Pour vous, qui à la jeunesse d'Hébé joignez la sagesse de Nestor, vous n'avez jamais eu besoin d'expérience, et votre bonheur n'a jamais été l'effet des illusions. Demandez à l'abbé si ce n'est pas ce qu'il pense!

En vous écrivant, mon cœur et ma tête s'échauffent; je me désespère d'être séparée de vous. Avec qui puis-je parler, avec qui puis-je épancher mon cœur? Je ne suis environnée que de tigres, de grues, de neiges, de glaces, de pierres, d'épines, etc. Ah ! les petits comités du petit appartement ! Se retrouveront-ils jamais? Que je hais leurs destructeurs! Mais brisons-là ! . .

1. Les lettres dictées par madame du Defland sont de deux mains. Son deuxième secrétaire écrivait très-lisiblement, mais moins bien que le fidèle Wiart , et son orthographe laisse plus à désirer.

LETTRE CCLXXVI1

A Chanteloup, ce 29 septembre 1771.

Je ne suis pas du tout de l'avis, ma chère petite-fille, de tout le mal que vous dites à l'abbé et à moi de la lettre que vous m'avez écrite. Premièrement vous m'y apprenez que vous vous portez mieux, c'est ce qui m'intéresse le plus, et me fait le plus de plaisir.

Je vois que vous vous ennuyez, et qui est-ce qui ne s'ennuie pas? Votre ennui vient de la solitude, le mien de la foule, qui est la plus absolue et la plus pesante des solitudes? Pour comble de malheurs, je perds à l'instant la seule des femmes qui sont ici, avec laquelle je pusse parler. C'est madame de Brionne1. Je ne la connaissais pas, et elle me plaît beaucoup, parce qu'elle est en tout fort différente des préventions que j'avais sur elle. C'est une femme très-raisonnable, quia beaucoup plus d'esprit et de fond qu'on ne croit, et qui joint à cela une douceur et une facilité dans la société qui la rendent infiniment aimable. Mademoiselle de Lorraine, qu'elle nous avait amenée, est un modèle de grâces et d'éducation. Je tremble que notre brillante compagnie ne fasse beaucoup de bruit, et que ce bruit ne nous fasse beaucoup de mal. N'en parlez pas, mais recueillez tout ce qu'on en dira pour me le mander. Vous croyez bien que cette foule importune est pour moi une raison de plus de vous regretter, comme elle doit être pour vous un motif de consolation.

Madame de Brionne descend ; elle va partir ; je n'ai que le temps de vous embrasser.

1. Née Rohan-Rochefort , et mère du prince de Lambesc et de mademoiselle de Vaudemont, morte à Vienne, en 1807.

DE L'ABBÉ BARTHELEMY A MADAME DU DE FF AND

Chanteloup, 29 septembre 1771.

Si quelque chose peut adoucir votre chagrin, c'est le monde qui est ici. Gomment auriez-vous pu y trouver les agréments de nos anciens soupers? Je ne vois pas qu'on soit plus gai pour avoir plus de monde. Cette affluence me présente de très-grands inconvénients, et pas un avantage. Mais je ne dois pas m'en mêler, et je ne vous en parle que parce que je pense tout haut avec vous. Il ne faut pas en écrire à la grand' maman. Vous prévoyez facilement quel est son avis. Ne m'en écrivez pas, parce qu'elle voit mes lettres. Je vous envoie mille amours de sa part. Ils sont vrais, ces amours, tendres, caressants et fidèles.

Je vous envoie une fable que M. de l'Isle a faite pour mademoiselle de Lorraine. Elle est fort jolie, et l' à-propos y ajoute un mérite. Elle voulait avoir une légère idée des principales règles de la poésie; je les lui rappelai en lisant avec elle quelques pièces de vers auxquels je coupais bras et jambes , et que je mettais quelquefois en prose en rompant leur mesure. Je lui présentai hier la fable de M. de l'Isle , après avoir décomposé les vers. Elle les restitua par degré et parvint sans embarras à la conclusion.

Page 1