La duchesse d'Aiguillon
2. A ce dîner, où se trouvaient tous les ministres et les ambassadeurs, sauf les représentants des cours d'Espagne et de Naples, figuraient encore les personnes les plus considérables de la société, mesdames de Montmorency, deChoiseul et de Valentinois, résignées à voir madame du Barry leur faire les honneurs.
J'ai regret d'avoir manqué l'occasion de faire connaissance avec madame de Brionne. Puisqu'elle vous aime, il n'est pas douteux qu'elle ne me plût beaucoup, et peut-être son amitié pour vous ferait que je ne lui serais pas désagréable. J'ai chargé son valet de chambre de lui dire que je lui demandais la permission de lui faire ma cour. Si elle ne me fait rien dire, ce sera une avance perdue. Si elle y répond, j'en serai fort aise. Il y a cependant la tante de Ligne que je connais assez pour ne pas désirer de la connaître davantage. Mon Dieu ! mon Dieu ! qu'il y a peu de gens aimables! D'où vient, quand on ne l'est pas soi-même, est-on si difficile sur les autres? C'est le cas où je me trouve.
Je ne vois plus l'incomparable. Il restera à sa campagne jusqu'au 15 de ce mois. C'est une poule mouillée. Il est doux, il est poli; par delà cela, rien du tout.
Adieu, chère grand' maman.
A Chanteloup, ce 3 octobre 1T71.
Vous avez beau dire, ma chère petite-fille, madame d'Aiguillon s'est souillée, et je rabats de l'estime. Il n'y a point d'autorité ni de considération qui puisse excuser une infamie l.
J'ai été touchée des avances que vous avez faites à madame de Brionne, parce que j'ai bien senti que j'en étais l'unique objet. Mais comme je ne vois que vous où vous ne voyez que
1. » Nos confédérés sont étrangement scandalisés du dîner que la grosse duchesse d'Aiguillon fait à Lucienne. La grand'maman dit qu'elle s'est souillée. La crainte qu'elle me paraît avoir de le céder en chaleur et en animosité aux dominations (c'est ainsi que je nomme les dames de Beauvau et de Grammont) la fait tomber dans des exagérations ridicules et risibles. » (Lettre à Walpole du «octobre 1771.)
moi , j'ai été fâchée que vous eussiez fait cette démarche , parce que madame de Brionne peut être fort bonne pour moi ici, et ne l'être pas pour vous à Paris, où elle a des sociétés, des rapports, des intérêts tout différents des vôtres. Si elle répond à vos avances , comme je n'en doute pas , elle vous ennuiera. Si elle n'y répond pas, elle vous choquera, et voilà comment l'empressement produit souvent des mécomptes. Cet avis convient fort d'une grand' mère à son enfant, qu'elle veut former à 1; usage du monde. Mais ne le trouverez-vous pas trop sévère et trop pédant? Je pourrais même dire qu'il est inutile. Votre expérience vous en apprendra plus que mes raisonnements, et je désire fort qu'elle me condamne. Je suis bien aise que vous ayez goûté la fable de De l'Isle. Il y a de l'esprit, de la grâce, un peu de longueur. Ce n'est point là le parfait ; mais où estil? et qui est-ce qui le possède? La Fontaine même ne Ta atteint que dans un petit nombre des siennes. Il ne faut donc pas être si difficile. C'est ce que je me dois dire à tout moment sur bien d'autres choses que sur des fables. J'ai souvent besoin de me rappeler le seul précepte que ma mère m'ait jamais donné : « Ma fille, n'ayez pas de goût! » Je vois tous les jours que le défaut de goût nuit si peu à l'esprit, que je serais tentée de croire que l'esprit nuit au goût.
J'approuve et j'admire votre prudence, et je vous invite à la maintenir. Il vaut mieux en moins savoir que d'en trop apprendre aux autres. Vous serez toujours assez instruite pour mon utilité de tout ce qu'il me sera nécessaire de connaître , et je ne doute pas de votre exactitude à m'en instruire. C'est le seul service que je vous demande : car je serais bien humiliée qu'aucune de celles que vous me nommez prétendît à m'en rendre. Ce que madame la maréchale de Mirepoix peut faire de mieux pour moi , c'est son indifférence. Le souverain mépris qu'elle m'a inspiré est ineffaçable, et je plaindrais fort M. de Beauvati s'il avait le malheur d'avoir quelque obligation à une personne si méprisable. .
Oui, notre incomparable n'est rien. Il y a déjà longtemps que je m'en aperçois. J'en ai d'abord été fâchée ; j'ai pris le parti de l'oublier. Faites de même; tant de lâcheté ne mérite pas un regret. Il ne faut s'attacher qu'à ceux qui savent aimer. C'est pour cela que je vous serai fidèle, et toujours également tendre pour vous.
J'ai revu avec plaisir l'écriture de Wiart ; je vous fais mon compliment sur le retour de sa santé. Elle m'intéresse fort aussi , car il est « de tous nos secrets le vrai dépositaire. »
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CH01SEUL
Paris, ce 7 octobre 1771 .
M'en doutez pas, chère grand'maman, je reçois avec plaisir et reconnaissance tous vos avis , toutes vos leçons et même vos réprimandes. Je me suis faite votre vraie petite-fille, et en dépit de mon âge, je la suis à toutes sortes d'égards : par l'esprit, par la raison, par l'expérience... etc. Je n'ai pas été à portée, par la différence de ma situation à la vôtre, de connaître le monde aussi bien que vous ; j'ai été toute ma vie dans le cas ou de m'établir, ou de me maintenir, et dans la nécessité d'avoir un appui. Je l'ai toujours cherché dans l'amitié, et, sans vous , je croirais avoir perdu mon temps à chercher la pierre philosophale, si vous n'aviez pas réalisé ce que sans vous je croirais une chimère.
Venons à madame de Brionne. Le bien que vous et l'abbé m'en aviez écrit, l'amitié que j'apprenais qu'elle avait pour vous, m'avaient donné de l'engouement pour elle. La lettre qu'elle m'envoya me fit dire à son valet de chambre, en le chargeant de mes remerclments, que je serais fort aise qu'elle me permît de lui faire ma cour. Ce terme ne me parut pas bas; il est souvent usité ; je l'ai trouvé dans bien des lettres que
j'ai reçues de gens qui n'étaient point faits pour s'en servir avec moi. Il m'a paru presque synonyme A F honneur de vous voir. 11 ne peut donc y avoir que X empressement de faire connaissance qui soit répréhensible. Mais , supposé que ma commission ait été rendue, comme elle n'a point été soutenue par aucune suite , elle sera parfaitement oubliée par la princesse , aussi bien qu'elle l'est par moi.
Voltaire a dit :
Qui n'a pas l'esprit de son âge, De son âge a tous les malheurs !
Je ne les aurai pas tous, à ce que j'espère. Je n'ai plus aucun goût de la jeunesse ; je ne me plais que dans mon tonneau; je me contente de la société qui vient me chercher, et je connais bien peu de gens qui soient dignes qu'on les recherche ! Madame votre mère avait bien raison de souhaiter que vous n'eussiez point de goût! Il ne devrait pas m'être permis, ainsi qu'à vous, d'en avoir un délicat et difficile; mais cependant, j'ai le malheur de n'être satisfaite de rien, ou de bien peu de chose. En fait de gens, en fait de livres, il y a toujours beaucoup à désirer, et encore plus à rejeter. J'avais une vieille tante qui disait que, pour supporter la vie, il fallait prendre le temps comme il vient et les gens comme ils sont. Cela est vrai, mais cela n'est pas toujours facile. Il faudrait, pour user de cette recette, avoir votre courage , ou avoir plus de patience que je n'en ai. Enfin la vie se passe, et quand on est parvenu à l'instant où elle finit, il n'y a plus de différence des gens heureux aux malheureux. La vie alors paraît n'avoir été qu'un songe, et le passé ne l'est-il pas de môme pour le moment présent? et ma lettre n'est -elle pas un grand radotage?
Ce vendredi 11.
J'attendais une occasion; je croyais que je vous écrirais par la petite sainte ; mais vous savez ce qui Ta empêchée de partir mardi passé. Elle partira mardi prochain, et sera apparemment trois ou quatre jours en chemin. Je ne veux pas que vous soyez si longtemps sans entendre parler de votre petite-fille. J'enverrai cette lettre chez M. d'Estrehan qui doit partir lundi.
Les Beauvau vont samedi à Fontainebleau. Ils v resteront un mois. Je ne saurais croire que le prince n'obtienne pas l'article du ressort de M. de Monteynard. Mais il aurait besoin d'un secours plus prompt. Sa tranquillité , sa fermeté sont admirables et d'autant plus qu'il n'y a ni exagération, ni bravade.
Paris va être désert. Heureusement j'ai pris l'habitude de ne point sortir. Je suis quelquefois six ou sept jours de suite sans bouger de mon tonneau, m'en rapportant au hasard pour la compagnie. Je soupe de temps en temps chez madame de La Vallière. Les Caraman vont revenir de la campagne. L'incomparable va quitter la sienne. Voilà avec qui je passerai le temps de Fontainebleau. Si j'avais des livres, je prendrais patience, mais toute lecture m'ennuie. Je relis les Métamorphoses d'Ovide, traduites par Martignac. 11 décrit la terreur que produisit un prodige. « Les portes du temple, dit-il, tremblèrent et pâlirent! » Mais n'importe, cette lecture n'est pas ennuyeuse.
Avez-vous lu le discours d'un M. de Pézé, qui a concouru avec Laharpe? C'est un prodige d'impertinence qui ne fait pas pâlir le lecteur, mais qui met en colère contre le mauvais goût du siècle. 11 trouve des approbateurs, et il a été imprimé.
La fable de M. de l'Isle est jolie ; mais il y a dans l'application quelque embarras, quelque entorse ; et puis elle est un peu trop longue.
Je crois que vous ne lisez guère, et vous faites bien. Tenezvous-en à beaucoup écrire et surtout à votre petite-fille , vos
lettres me charment; indépendamment du plaisir qu'elles me font,. elles me sont d'une utilité extrême; elles me rendent heureuse et raisonnable. 11 y a longtemps que je n'en ai reçu de l'abbé ; mais je ne le gronde pas. On n'est pas toujours en disposition d'écrire ; je le sais par expérience. Adieu, chère grand' maman.
LETTRE CCLXXXU
9 octobre 1771, à midi.
Quelle nuit j'ai passée!... il n'y a point eu de sommeil depuis six heures. Je fus hier si abattue toute la journée, que j'espérais une bonpe nuit. Ah! vous m'avez rendu un grand service en me faisant renoncer à mon voyage. Je n'aurais pas pu soutenir la fatigue, et tout ce qu'on me racontait hier du séjour ne me donne aucun regret. J'aurais été dans une contrainte perpétuelle pour ne pas contrarier tout ce que j'aurais entendu. Vous êtes d'excellent conseil, aussi je ne veux que les vôtres. Je voudrais que vous fussiez un aussi bon médecin du corps que vous l'êtes de l'àme. Je vous demanderais une recette pour dormir; celle que vous me donneriez serait peut-être de ne pas peuser à vous. Mais à quoi voulez-vous que je pense? Ne voyezvous pas, par ce que je vous ai écrit dans mon insomnie, combien j'ai l'esprit et les sens engourdis. Ah ! on pourrait me mettre la bride sur le col, me donner mes coudées franches, je n'en abuserais pas. Je suis bien plus près de l'imbécillité que de la folie. Peut-être quand j'aurai reçu de vos nouvelles sortirai -je de cet état; si vous me dites quelques paroles douces, elles me réveilleront, me ressusciteront; l'esprit et le cœur contents contribuent beaucoup à la santé. Tout ce que je désire le plus, c'est que vous me disiez que vous êtes très-content de moi. Je le suis extrêmement de vous,
il. 5
et jamais je n'ai été aussi persuadée que je le suis dans ce moment, qu'un ami sincère et sévère est le plus grand bien de la vie. Je me moquais hier au soir de la vivacité, de la violence même de la princesse de Beauvau ; je pensais que si elle avait un ami aussi sage que celui que j'ai et qu'elle l'aimât autant que je l'aime, elle serait plus prudente et plus mesurée. Je fus fort contente d'elle par rapport à moi, elle me marqua beaucoup d'amitié ; mais je suis fâchée de la situation où se trouve son mari; elle peut bien y avoir quelque part.
Voilà une bien longue lettre et qui n'est pas forte de choses (c'est une expression de Fontenelle). C'est une petite consolation que je me donne de causer avec vous. Je n'en userai pas de même à l'avenir; je sais que vous n'aimez point les lettres, et celle-ci serait capable de vous en faire perdre le goût, quand vous les aimeriez autant que je les aime. Enfin je dois finir; mais si je m'en croyais, je continuerais à écrire jusqu'à ce que je reçusse un billet de vous.
DE LABBÊ BARTHÉLÉMY A MADAMK DU DEFFAXD
14 octobre 1T7I.
Je dois vous rassurer contre l'effroi que pourrait vous causer la nouvelle d'un petit accident arrivé samedi au soir, sur les huit heures et demie.
Nous venions de nous mettre à table ; nous entendîmes un bruit sourd comme des meubles qui roulaient au-dessus de nos têtes. Une minute après le bruit recommença, et fut accompagné de cris, parmi lesquels madame la comtesse de Grammont crut reconnaître la voix de ses enfants ; elle court aussitôt au vestibule, et n'ayant pas la force d'aller plus loin, elle rentre à l'instant et se jette demi-morte sur une chaise. La terreur s'empara alors de tous les esprits; nous nous précipitons dans
ce vestibule. Des gens effrayés viennent au-devant des dames et leur crient : « N'avancez pas, n'avancez pas! » Vous pouvez aisément vous représenter cette terrible situation. Heureusement elle ne dura pas longtemps. Nous apprîmes aussitôt qu'une partie du commun s'était écroulée, parce que l'entrepreneur chargé de creuser un fossé au pied du mur, pour y construire un aqueduc, avait oublié d'en étayer les fondations, quoiqu'il eût été averti ce jour même par M. Le Camus. Le plancher de la pâtisserie était tombé; le pâtissier y était; il s'était réfugié dans un coin; il avait crié de toutes ses forces. Les marmitons , de la cuisine qui est placée tout auprès, avaient crié; ensuite les cuisiniers, les officiers, les laquais, tout ce qui accourait au bruit, avait crié sans savoir pourquoi. On enfonça la porte de la pâtisserie, et on fit sortir cet homme qui n'avait pas la moindre égratignure et qui avait été un peu étonné de voir le plancher se baisser gravement au-dessus de sa tête ; car le mur de face avait glissé si doucement dans le fossé, que les meubles des appartements ont peu souffert, et qu'on a trouvé dans les décombres des flacons entiers. On frémit quand on pense que cet accident, arrivé un quart d'heure plus tôt, aurait été affreux. M. Gayot avait passé et repassé dans un petit corridor par où on entre dans les appartements détruits. Ces appartements étaient ceux de M. de Mondomaine, écuyerde la grand'maman, de M. Le Camus, de M. Pevol, chirurgien, et du maître d'hôtel Le Sueur. Ils étaient tous chez eux jusqu'à huit heures un quart. Je reviens au vestibule où j'ai laissé ces dames. J'y trouvai la grand'maman, ne pouvant parler ni se soutenir et tremblant de toutes ses forces ; madame de Grammont à peu près dans le même état, et les autres plus ou moins affectées, à raison de la sensibilité de leurs nerfs. Vous demanderez ce que faisait le grand-papa? Quelques affaires l'ayant retenu chez lui, et son appartement étant fort éloigné du lieu delà scène, il n'avait rien entendu. 11 était venu ensuite fort tranquillement, en passant par la salle de billard. 11 avait vu
une bille qui présentait un coup difficile ; il avait essayé de la faire, et après avoir réussi, il était entré dans la salle à manger et s'était mis à table, croyant que cette solitude était l'effet d'une plaisanterie ou de l'arrivée de quelqu'un. A la fin pourtant il était venu dans le vestibule, et, apprenant tout ce qui s'était passé, il avait été voir le dégât avec la même tranquillité; et reprenant tout son monde en passant, il s'était remis à table avec sa gaieté ordinaire. La perte ne sera pas grande. C'est une affaire de dix à douze mille livres ; mais quantité d'appartements sont hors d'usage.
Voilà un détail bien circonstancié et bien long. 11 ne peut être excusé que par le plaisir que j'ai à vous écrire et par l'intérêt que vous prenez à tout ce qui regarde Chanteloup. Je comptais que le comte de Coigny partait plus tôt et que ma lettre, dont il veut bien se charger, préviendrait toutes les nouvelles. Mais M. de l'Isle m'a dit qu'il vous avait écrit par la poste. L'idée ne m'en est pas venue. Cependant, il n'y avait pas de danger à vous écrire par ce canal qu'une partie de maison était tombée.
La grand'maman vous écrit. Elle vous parle aussi de cet événement, qui, dans un lieu paisible, fait l'effet des grandes révolutions dans l'histoire !...
A Chanteloup, ce 14 octobre 1771.
Si l'on vous dit, ma chère petite-fille, que notre maison est tombée et que nous avons tous péri par la faim , la soif, le fer de l'ange exterminateur, le feu du ciel et le débordement des eaux, n'en croyez rien. Nous nous portons à merveille et nous en sommes quittes pour la peur que nous a faite la chute d'un pan de mur d'une vieille aile qui n'était pas fondée et qu'on avait dé-
chaussée imprudemment pour la conduite d'un aqueduc. Ce mur a emporté dans sa chute trois croisées de la façade de cette aile, les appartements qu'il couvrait et une partie du corridor derrière ces appartements; mais il n'y avait pas un chat ni dansle corridor ni dans aucun des logements, le pâtissier qui travaillait au rez-de-chaussée sur lequel tous ces planchers sont tombés n'a pas seulement eu une égratignure; les gens qui occupaient ces logements n'y ont perdu ni une obole, ni un chiffon, ni un vêtement. Le toit de la mansarde et les fenêtres sont restés suspendus en l'air comme par miracle; toutes les boiseries, glaces, tentures cheminées qui étaient dans le fond des chambres ou sur les murs de refend n'ont point souffert; une porcelaine même est arrivée entière du troisième étage dans la cour et à mesure que l'on a débarrassé les décombres, on s'apercevait que les meubles et les parquets ne sont presque pas endommagés; de sorte que cet accident, qui aurait pu être funeste, n'a coûté un soupir à personne et sera réparé à très-peu de frais. On peut compter qu'il n'y a péri de fait qu'un pot de confitures. Voilà *à quoi vous devez vous en tenir, ma chère petite-fille, si l'on vient vous en faire un récit exagéré propre à vous effrayer; mais si on ne vous en parle pas, il vaut mieux vous en taire, parce que je n'aime pas à occuper la ville et la cour des nouvelles de Chanteloup, et qu'elles y prêtent aux commentaires.
Je compte que M. d'Étréhan, qui arrive demain, m'apportera de vos nouvelles et j'en attends avec l'impatience du sentiment, parce qu'il y a longtemps que je n'en ai eu.
Ce 13.
M. de Coigny, que je charge de ma lettre, ne part que ce soir au lieu de ce matin, et M. d'Étréhan, qui vient d'arriver dans l'intervalle, prétend que vous avez dû partir aujourd'hui; j'en suis à la joie de mon cœur, ma très-chère petite sainte; mais comme je ne suis pas aussi sûre de cette nouvelle que je le voudrais être, je donne toujours ma lettre au comte de Coigny, en cas
que vous soyez encore à Paris, ou bien il vous la rendra en chemin, s'il vous rencontre.
Vous voyez, ma chère petite-fille, que le post-scriptum de ma lettre n'est pas pour vous; je m'étais méprise de la vôtre à celle de la petite sainte , je vais réparer cette erreur en l'ajoutant à la sienne.
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Paris, ce vendredi, 18 octobre 1771.
Je suis dans le plus grand étonnement, chère grand'maman. Vous n'avez pas reçu ma lettre, qu'est-elle donc devenue? Je la remis en main propre à M. de Fresne, le samedi 12. 11 se chargea de la donner à M. Ribot, qui la devait mettre dans le paquet que vous portait M. d'Étréhan. Je vis lundi au soir la petite sainte qui me dit qu'elle partait le lendemain matin. Elle se chargea de tous mes compliments, et je lui dis que je vous avais écrit, ainsi qu'à l'abbé par M. d'Étréhan, et je vois que mes lettres ne sont point parties ; il y avait une lettre du baron avec celle qui était pour l'abbé. 11 n'y a de fâcheux dans ceci que le mal que vous avez pensé de moi. Je passerai ce soir à l'hôtel de Ghoiseul pour éclaircir ce fait.
J'appris mardi par M. de Tlsle le désastre qui est arrivé, et j'ai tremblé de l'effroi qu'il vous avait causé. La lettre de l'abbé me rassure entièrement. Vous vous portez bien, personne n'a été blessé, et le dommage n'est pas si grand que je l'avais imaginé. Cet accident était connu ici dès le lundi au soir, et sans l'attention de M. de l'isle je n'aurais su de vos nouvelles qu'aujourd'hui vendredi. J'ai un peu à me plaindre de l'abbé.
Je suis ravie que vous ayez avec vous la petite sainte. Ne pouvant pas y être moi-même, j'aime à la savoir auprès de
vous; une amie véritable vaut bien mieux qu'une foule d'indifférents. Vous seriez bien injuste si jamais vous me placiez au rang de ceux-ci. Mon cœur est à vous, et pour toute ma vie; c'est l'espérance que j'ai de vous en assurer moi-même qui me soutient et me fait supporter la vie. Ne me soupçonnez jamais d'aucun refroidissement. Je ne puis vivre sans vous aimer, et qui pourrais-je aimer autant que vous?
Voulez -vous bien dire mille choses pour moi au grandpapa. Je boude un peu l'abbé, mais cela ne durera pas; je lui écrirai sous peu.
A Chanteloup, ce 20 octobre 1771.
Je vous fais réparation , ma chère petite-fille , vous n'avez pas de tort ; vous n'avez pas oublié vos parents , vous les aimez toujours, et vous m'aviez écrit par M. d'Étréhan. Mais votre lettre , ainsi que celle à l'abbé , avait été mise dans le paquet de Ribot, qui était allé faire des vendanges , et qui ne nous les a remises qu'à son retour ; celle pour l'abbé un moment avant le départ de M. Bertin ; ainsi il aura pu vous en accuser la réception ; mais la mienne ne me fut rendue qu'après que M. Bertin fut parti. C'est pourquoi vous n'avez entendu parler que de mes plaintes. Soyez donc sans inquiétude sur le sort de cette lettre, et pardonnez-moi mes injustices. Votre lettre m'a attendrie par votre douceur, et votre modestie m'a bien fait sentir toute l'impertinence de ma petite capacité. Ce n'était pas le cas de me louer, et vous me louez beaucoup ; j'en ai rougi. Ah ! ma chère petite-fille , vous ne savez pas ce que vous valez, et je ne vaux pas ce que vous croyez ! Mais qu'importe notre valeur pourvu que nous nous aimions? Le sentiment a toujours raison, parce qu'il est fondé sur une vérité relative à ce qu'il sent.
La plupart de vos réflexions sont pour le moins sérieuses, mais elles sont justes. C'est dommage que la philosophie soit ordinairement si grave et la vérité si souvent triste. Je vous plains d'avoir perdu le goût de la lecture ; je trouve qu'elle fait supporter l'ignorance et la vie; la vie, parce que la connaissance des maux des siècles passés nous apprend à supporter ceux du nôtre ; l'ignorance, parce que l'histoire ne nous montre que ce que nous avons sous les yeux. 11 n'y a rien de nouveau dans le monde ; les moteurs ont péri et se sont succédé ; les formes ont changé ; mais les mobiles et les effets sont les mêmes. Cette découverte guérit de la curiosité pour l'avenir. Que sert-il de savoir, quand la science n'apprend rien?
Vous avez raison de croire que je lis peu. Cependant j'ai la tête tournée dans ce moment-ci des Mémoires de Sully. J'en aime jusqu'à la vanité de l'auteur , parce qu'elle est d'une grande vérité; puis je trouve dans les intrigues de la cour de ce temps , dont il était le plastron , un si grand rapport avec celles dont M. Choiseul a été... je dis la victime pour ne pas dire le héros, que ce rapport me les fait lire avec plus de plaisir que la première fois. Sully avait de grandes qualités et de grands défauts; M. de Choiseul a de grand talents et de grands agréments; mais Sully avait affaire à Henri IV !...
Vous pourrez me rendre la pareille, et me dire que mes lettres sont pour le moins sérieuses. Ce sont celles de l'abbé qui sont vraiment charmantes. 11 a l'esprit d'être gai ; c'est un talent. Pour moi, je ne sais pas faire cette marchandiselà. 11 me suffit d'être contente pour être heureuse. Je souhaite que tous les gens gais soient contents. Je ne suis que raisonnable, et j'ai toujours trouvé que la raison était l'esprit des sots. Je souhaite que vous ne me trouviez pas aussi une raisonneuse. M. de Tlsle , qui ne raisonne pas parce qu'il a mieux à dire, vous témoignera de l'amour qu'on a ici pour vous. De ma part ce sentiment est une vérité au-dessus de toute expression.
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CIIOISEUL
Ce mercredi, 8îJ octobre 1T71.
M. de TlsJe me remit hier votre le ttre, chère grand'maman, et je m'entretins beaucoup de Chanteloup avec lui, Je lui fis mille questions sur vous. 11 y satisfit bien , et je vois avec plaisir que vous êtes aussi parfaitement heureuse que vous méritez de l'être. Votre bonheur est bien plus parfait que celui des saints; vous avez, comme eux, la jouissance éternelle de l'objet aimé, et vous n'avez pas , comme eux , l'ennuyeuse uniformité des êtres qui les environnent. Ceux qui passent sous vos yeux se succèdent , se renouvellent ; ils vous amusent , et cette variété conserve le goût et le tact qui peut, quand il n'est pas exercé, se perdre, ou se rouiller, ou s'émousser.
Toutes réflexions faites, je ne vois personne qui ait été si complètement et si continûment heureuse que vous; la nature et la fortune vous ont donné libéralement tout ce que les autres cherchent vainement à acquérir ; toutes les situations par où vous avez passé ont été agréables, amusantes, vous ont exposée au grand jour, et vous ont acquis, pour ainsi dire dès votre enfance, une réputation dont on se contenterait bien à trente ans *. Vous avez passé ensuite à la plus grande élévation qui a servi à faire connaître votre modestie, votre bonté, votre
1. Plus d'un témoignage contemporain confirme ces éloges que madame du Dcfland donne à la duchesse de Choiscul. Dans un essai publié en 1705, sur la vie de l'abbé Barthélémy, le duc de Nivernais, bon appréciateur, et qui se trouvait à Rome pendant l'ambassade du duc de Choiscul (alors comte de Stainville), parle en ces termes de l'ambassadrice. « Madame de Stainville secondait son mari avec zèle et succès; âgée de dix-sept ans, mais formée par des réflexions toujours justes, et mieux encore par l'heureux instinct d'un caractère qui ne lui laisse dire, penser et faire que ce qui est bien , elle jouissait déjà dans Rome d'une haute considération , et elle y acquit bientôt cette vénération que l'on n'accorde d'ordinaire qu'à un long exercice des vertus. »
sagesse, et qui, par un prodige dont il n'y a point eu d'exemples , ne vous a fait aucun ennemi , aucun envieux. Vous êtes aujourd'hui dans la disgrâce, et cette disgrâce met le comble à votre bonheur et à votre gloire. Un article que je suis bien loin d'oublier, c'est l'ami que le ciel vous a donné ; vous en sentez tout le prix, et vous savez ce que j'en pense. Vous avez éprouvé quelques peines et quelques chagrins, mais ils ont été de peu de durée; ils ont servi à fortifier et à augmenter votre raison , et à vous faire assurer une paix et un bonheur imperturbables!...
Voilà le tableau fidèle de la personne au-dessous de laquelle j'ai l'humilité de me placer. Ne vantez donc plus ma modestie; non, non! elle n'est pas si grande que vous vous l'imaginez. Je cède volontiers aux autres tous les avantages dont ils se prévalent et dont je ne fais pas grand cas, mais je m'estime plus qu'eux à d'autres égards, et il n'y a que vous de qui je reconnaisse la supériorité.
Je ne puis me résoudre à vous mander des nouvelles; je me persuade que je pourrais les apprendre de vous.
Je vis hier la princesse de Beauvau. Elle me paraît un personnage du poëme de Milton. Cependant son époux ressemble plus à Adam qu'elle ne ressemble à Eve ; ce n'est pas à Eve non plus que je la compare, c'est son éloquence que je trouve qui «st du genre de... de celles des héros de ce poëme *.
Je vous félicite de la visite que vous allez avoir2. Le grandpapa a écrit si souvent, a marqué tant d'empressement, a fait des invitations si vives, qu'on s'y rend avec très-grand plaisir. On partira lundi. On évitera, par conséquent, la rencontre de tout vendredi pour le départ, la route et l'arrivée. Je la chargerai d'un petit billet ostensible.
Nous apprîmes hier le gouvernement de Paris au maréchal
1. Adam et Eve ne sont pas les seuls personnages du poëme de Milton ; le •diable en est un des héros.