De Luxembourg
a grand' maman ; je suis de votre avis sur ce que vous dites d'elle au commencement. Je ne le suis pas si pleinement à l'égard du Télémaque. 11 est diffus à la vérité , un peu monotone et trop chargé de descriptions, mais il est plein d'une grande morale ; non de celle que tout le monde sait ou que tout le monde oublie à force de la savoir, mais de celle qui rendrait un roi et son peuple également heureux. Cette morale est Tunique objet de Fauteur et fait l'essence du livre. Si M. de Fénelon n'avait voulu faire qu'un ouvrage d'agrément, et que son état lui eût permis de mettre eu jeu tous les intérêts du cœur, je suis persuadé qu'il aurait mieux réussi. Ce n'était pas un poëme qu'il voulait fabriquer, mais un roi ; et comme il parlait à un prince destiné à le devenir, il fallait qu'il lui dît cent fois la même chose. Vous répondiez que son intention ne justifie pas l'ennui que vous éprouvez; mais ce n'est pas pour nous qu'il écrivait; c'était pour nos maîtres. Il est arrivé ensuite que nous l'avons lu, et que nos maîtres se sont bien gardés de le lire. Ils ont raison , car il les ennuierait encore plus que nous.
Vous ne savez plus que lire après Télémaque? Je serais fort embarrassé de vous donner un conseil ; je n'ai jamais réussi quand j'ai voulu proposer des lectures agréables. Ce n'est pas que je croie avoir moins d'esprit qu'un autre : c'est que chacun a le sien, et que nous nous prévenons, sans le savoir, contre un livre dont on nous dit du bien. J'ai beaucoup lu et relu depuis que je suis ici. De tout ce qui m'a passé par les mains, il n'y a qu'un livre que je serais assez hardi pour conseiller : c'est l'histoire de de Thou, que je n'ai pas encore finie, et que j'aime, parce que je n'y trouve jamais l'auteur, et toujours le fait énoncé clairement et sans prétention. Je ne dirai pas la même chose de la Rivalité, quoique vous l'aimiez beaucoup. Je vous avoue que je n'ai pas pu l'achever. Il ne me reste rien de précis quant au fond , et je voyais dans la forme cette manière dont l'auteur aura de la peine à se défaire. Je préfère, à
bien des égards, son François 1er. J'ai peut-être tort; mais quand cela serait, vous en aimerais-je moins et Gatti reviendrait-il plus tôt de Florence? Ce vilain Gatti, il s'en va pour deux mois, et après cinq ou six mois d'absence et trois ou quatre mois de silence, il nous avertit, par des lettres arrivées hier, qu'il ne viendra qu'au printemps prochain. 11 ne se porte pas bien ; il a fait une chute. Sa plaie ne veut pas se fermer; il faut qu'il aille aux eaux de Pise. J'en suis affligé ; je crains toujours l'hiver pour la grand' maman. Gatti est le seul qui sache comment il faut la conduire. La grand* maman, qui ne pense jamais à sa santé et qui ne veut pas qu'on lui en parle , m'a chargé de lui écrire aujourd'hui de ne pas se mettre en chemin jusqu'à ce qu'il fût entièrement rétabli. Ainsi, la voilà à soixante lieues de Paris, n'ayant pour ressource qu'un médecin d'Amboise, qui a de l'esprit, mais qui est jeune et qui ne connaît que le courant de la Faculté. Mais comme il n'y a point de remède à cet incident, je vous prie de ne pas m'en parler, parce qu'elle s'impatienterait en voyant que je vous ai communiqué mes craintes.
Voilà une lettre aussi longue et aussi diffuse que le Télémaque. J'ai oublié pourtant d'y insérer quelques descriptions. Vous saurez donc qu'il fait depuis quelques jours le plus beau temps du monde; l'aurore, ce matin, en ouvrant les portes de l'Orient, s'est montrée avec la fraîcheur du printemps. Le soleil , qui marchait sur ses traces, a répandu la clarté la plus brillante. Toute la nature était dans le repos, lorsque le héros Christophe, couvert d'une robe légère et blanche comme la neige, a conduit sur le gazon deux superbes taureaux suisses qui, s'étant lancés l'un contre l'autre, ont fait trembler la terre et l'Olympe, ou si vous l'aimez mieux, l'avant-cour et le château. Je finis faute de papier.
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce 27 octobre 1771.
M. de Jarnac est un drôle de courrier. Je ne reçois qu'aujourd'hui votre lettre du 23. Par la poste je l'aurais reçue le 25.
L'éclaircissement de votre méprise de lettre m'explique ce que je trouvais incompréhensible. Dans deux petits billets que j'ai reçus de vous depuis votre aventure, vous ne m'en disiez pas un mot ; j'en étais étonnée , mais je me disais que vous saviez que l'abbé et M. de l'Isle me l'avaient racontée.
Je vous félicite , chère grand'maman , du plaisir que vous avez dans ce moment ; non pas de lire ma lettre , mais de la recevoir par madame la maréchale. Je voudrais bien être à ses côtés et partager la joie qu'elle a d'être à Chanteloup ; y être avec elle serait le comble du bonheur. Vous ne la garderez pas aussi longtemps que vous le désirerez; rien qu'une semaine, à ce qu'elle dit. Mais vous la ferez changer de résolution *.
Ne trouvez-vous pas singulier qu'il n'y ait que moi qui n'aie encore pu arriver à la terre promise ? Suis-je condamnée- à périr dans le déser ? Oh ! non, s'il plaît à Dieu. L'arrivée de la première hirondelle vous apprendra la nouvelle de mon départ.
Vous verrez l'incomparable dans quinze jours, à ce qu'il m'a dit hier soir. Je ne m'en soucie plus. Il est doux, il est facile; mais il n'a nul caractère, nul sentiment. C'est une ma-
1. A propos de cette visite de la maréchale de Luxembourg , madame du Deffand écrit à Walpole : « Madame de Luxembourg partit lundi pour Chanteloup , elle y restera huit jours. Rien n'est plus comique et plus singulier que cette visite: c'est pour qu'elle soit placée dans ses fastes. Ce n'est assurément pas l'amitié qui en est le motif... Elle était l'ennemie des Choiseul, et comme il est du bel air, actuellement, d'être dans ce que nous appelons aussi Vopposition , elle a employé toutes sortes de manèges pour se réconcilier avec eux... »
chine qui n'agit que par le ressort qu'on lui donne, et qui n'en peut avoir par elle-même; et, malheureusement, l'ouvrière qui règle aujourd'hui cette machine ne vaut pas grand'chose. Je suis un peu dégoûtée, je vous l'avoue, de tout ce train-là. Que j'aurai de choses à vous dire quand je vous verrai ; qu'il y a loin d'ici là!
Adieu ; il faut que j'écrive un mot à l'abbé. Je n'ai point dormi cette nuit, et je suis tant soit peu hébétée.
LETTRE CCXCI
DE MADAME DU DEPPAND A L'ABBÉ BARTHELEMY
Ce 2 novembre 17" 1.
Toutes réflexions faites, je n'userai point de votre recette ; je ne me casserai pas la Clavicule, en voici la raison ; c'est que les gens de Paris ne sont pas si bons que ceux de Chanteloup. On me laisserait à moi-même avec ma fracture. Je conserverai mes os; je ne veux pas dire et ma chair, car il y a longtemps que j'en suis débarrassée.
J'admire votre gaieté ; elle est communicative. Je suis de bonne humeur pendant deux ou trois jours quand j'ai reçu de vos lettres. Reprenez votre gazette, mon cher abbé, dès que vous le pourrez. Ayez la générosité de donner sans exiger qu'on vous donne. J'aurais beaucoup de plaisir à vous écrire de jolies choses, mais il faudrait le pouvoir. Je pourrais dire comme mademoiselle Lemaure : Je ne pense pas plus qu'un cheval mort.
Si je vous racontais ce que je fais, ce que j'entends et ce que je dis, je vous ferais tomber en léthargie; je vous glacerais le sang. Notre pauvre baron \ qui est encore plus triste que moi, vient de me quitter. Il est à la cour, où il ne