LETTRE CCXCIII
DB MADAME DU DEFFÀND A L'ABBÉ BARTHELEMY
Ce mercredi , 4 novembre 1771.
Je ne pourrais sans scrupule, mon cher abbé, ne pas profiter de toutes les occasions qui viennent à ma connaissance sans écrire à Ghanteloup. C'est à vous aujourd'hui, que j'adresse la parole. Ne serez-vous pas bientôt en état de vous servir de la belle main? C'est ainsi qu'on appelle la main droite *. Mon pauvre ami; de qui j'ai reçu des nouvelles hier, a les deux siennes bien enflées et bien douloureuses, ainsi que les deux pieds. Il y a plus d'un mois qu'il garde le lit, et il est d'une faiblesse extrême. J'ensuis fort inquiète, vous le croirez aisément, et je compte assez sur votre amitié pour être assurée que vous partagerez ma peine.
J'ai toujours oublié de vous dire que mademoiselle Sanadon a été fort inquiète de vous; il n'y a point de jours qu'elle ne m'ait priée de vous parler d'elle.
Voulez- vous bien parler de moi à madame de l'Indre, et lui demander si je peux espérer les dentelles qu'elle avait promis de me faire avoir.
Dites-moi s'il est vrai que madame de Grammont n'a pas vendu ses diamants, et si elle en est parée journellement? si elle en a dans sa tête, à ses oreilles, à son col, à ses bras et à ses doigts? Il n'y arien là-dessous, c'est une pure curiosité, parce que je soupçonne la personne qui m'a dit lui avoir vu
1. L'abbé Barthélémy avait fait une chute de cheval et s'était cassé la clavicule.
tous ses diamants, d'avoir menti. Ne vous faites pas de scrupule de satisfaire à ma question, je ne ferai nul usage de votre réponse.
Si vous étiez à Paris, mon cher abbé, je vous proposerais de souper ce soir avec moi. Nous serions presque tête à tête. Nous n'aurions que mademoiselle Sanadon pour tiers. Le jour que je pourrai l'être entre vous et la grand'maman n'arrivera-t-il jamais? Dites-lui mille et mille choses pour moi. J'aurai demain le plaisir de parler d'elle avec la petite sainte, chez qui je souperai. Je voudrais y trouver son fils1, qui, en vérité, est fort aimable. Demandez à madame la maréchale de Luxembourg ce qu'elle en pense, et engagez-la à le dire à la grand'maman. Rappelez-moi à son souvenir et à celui du grand-papa. Dites-lui bien que je le prie de m'adresser toutes ses épigrammes , elles me feront toujours un vrai plaisir, dussent-elles être contre moi. Quand reprendrez-vous vos gazettes?
A Chanteloup, ce 16 novembre 1771.
L'abbé part après-demain, ma chère petite-fille, je veux lui consacrer en entier ma journée de demain, c'est pourquoi je vous écris aujourd'hui; s'il arrive quelque événement dans l'intervalle, comme l'arrivée du Prince dont cependant je n'entends pas parler, ou une lettre de vous , l'abbé suppléera à la mienne ce que l'événement m'aurait fourni à vous dire.
Vous allez lui faire bien des questions et surtout sur le voyage de la maréchale. Son amabilité s'est soutenue jusqu'à
1. Le comte de Choiseul. 11 venait d'épouser la dernière héritière de la maison de Gouffier, dont il joignit le nom au sien. Le comte de Choiseul-Gouffier, ambassadeur à Constantinople et auteur du Voyage en Grèce, se remaria avec Hélène de Beauffremont , nièce de l'incomparable. ,
la fin. La confiance de M. de Choiseul est revenue. Ils ont parlé de leur ancien temps; ils ont ri; et vous savez qu'ils sont tous deux de nature à aimer les choses et les gens qui les font rire ; ainsi ils ont été parfaitement bien ensemble. Elle a plu beaucoup à madame de Grammont , qui certainement lui aura plu de même. L'aisance a été établie entre elles du premier jour. Je ne serais pas étonnée qu'il se formât une liaison solide. Mais moi je suis restée aussi gênée, aussi bête, aussi maussade. Je n'ai sûrement pas réussi, quoiqu'on ne m'ait montré que des grâces. Je crois qu'en tout elle aura été assez contente de son voyage. On l'a pressée pour rester davantage. On lui a marqué de l'empressement pour son retour et du regret de son départ. Elle avait elle-même l'air d'être fâchée de s'en aller. Enfin cette visite a généralement bien réussi.
Jouissez bien de mon abbé, pendant que je me désolerai de son absence; j'en suis déjà si triste que j'en ai perdu toute idée ; vous vous en apercevrez à mes lettres qui doubleront de platitude ; mais je jouirai de votre bonheur, de la confiance que vous parlerez de moi ensemble, et qu'il vous dira combien je vous aime.
DE MADAME DU DEFKAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce 19 novembre 1771.
Il y a un siècle que je ne vous ai écrit, chère grand' maman, j'en suis tout étonnée ; je m'en demande la raison, je n'en trouve point, si ce n'est que n'ayant cessé de parler de vous j'en ai moins senti le besoin de vous écrire.
Je ne puis vous dire avec quel plaisir je me propose d'interroger l'abbé; peut-être arrivera-t-il aujourd'hui; depuis trois ou quatre jours il est ma première pensée. Cependant rien n'est si vrai que je suis fâchée et très-fâchée de ce que
vous en serez privée pendant quelques jours. Je sens plus que jamais que le plus grand bien de la vie est d'avoir un ami; la bonne santé n'est qu'au second rang, et au troisième la fortune ; j'entends par ces deux derniers l'exception des douleurs et de la pauvreté, car rien ne rend supportable l'un et l'autre ; mais je ne croirais pas acheter trop cher un véritable ami par quelques infirmités supportables, comme les insomnies, les langueurs, etc.; la privation du superflu, de pouvoir satisfaire ses goûts, ses fantaisies, etc.; ne pensez-vous pas de même? Eh bien, il est pourtant vrai que bien peu de personnes pensent comme nous, et qu'en général on peut dire qu'il n'y a point d'amis et qu'on ne sait pas même ce que c'est, et que rien cependant n'est si vrai que cette apostrophe de Voltaire à l'amitié :
Sans toi, tout homme est seul.
La maréchale parle à merveille de son séjour chez vous, elle se loue de tout, elle approuve tout, elle a été contente de tout, mais de vous plus que de tout; elle est, comme vous savez, livrée à corps et esprit perdus à tous les princes. On démêle qu'elle n'est pas pleinement satisfaite sur la considération qu'elle en voudrait tirer. Je jouis d'une sorte de plaisir, qui est d'observer l'orgueil et la vanité de tout le monde; il n'y a presque personne qui ne prétende à jouer un rôle ; il y a peu de bons acteurs.
Ce serait un bien grand plaisir pour moi, chère grand' maman, de pouvoir causer avec vous, je tremble que ce bonheur ne m'arrive jamais ; si vous étiez seule j'aurais assez de confiance en vous pour n'être arrêtée par aucune considération , j'irais vivre et mourir entre vos bras, mais il n'y a que pour vous que je pourrais hasarder une telle marque de confiance. Je raisonnerai à fond avec l'abbé; je ne lui cacherai aucune de mes pensées, aucune de mes réflexions; il vous portera mon
âme tout entière, vous y lirez tout ce qu'elle renferme ; j'ai la plus parfaite opinion de celle de l'abbé et je persiste à dire que son attachement pour vous est votre plus grand bonheur. Ce sera lui, pendant qu'il sera ici, qui entretiendra notre correspondance : il vous dira bien mieux que je ne pourrais le faire tout ce que je pense. Je n'ai pas le talent de me bien exprimer, toutes mes expressions sont toujours fort en deçà de mes sentiments.
J'ai vu aussi la petite sainte, c'est une personne fort raisonnable et que j'estime beaucoup; et puis vous l'aimez , c'est tout ce qu'il faut pour que j'en fasse grand cas. Je suis pour vous comme le père Malebranche était pour Dieu : je vous vois dans tout, et je vois tout en vous. — Adieu, chère grand'maman, — vous aurez l'incomparable samedi 23.
LETTRE CCXCVI
DB MADAME DU DBFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce samedi, 23 novembre 1711.
Je suis enrhumée du cerveau, j'ai du bruit dans les oreilles ; de la fluxion dans la tête, de la paralysie sur l'esprit. Jugez si je suis en état d'écrire? C'est cependant de quoi je ne puis me dispenser. 11 serait beau que l'incomparable arrivât à Chanteloup sans porter au moins un billet de la petite-fille à ses parents.
L'abbé vous rendra compte de tout, il vous dira si j'ai eu du plaisir à le revoir ; mais il ne vous dira peut-être pas le regret que j'ai de ce que vous ne le voyez pas en même temps. Nous faisons un duo et c'est : « Si la grand'maman était ici!... Si nous étions tous les trois dans le petit appartement! » Et puis je dis : « Si je me trouve jamais à Chanteloup !... » L'abbé dit : « Vous vous y trouverez. — Je suis bien vieille. — Qu'est-ce que cela fait? — Me viendrez- vous chercher? — Oui, je vous le
promets. — Si j'allais y mourir. — Eh non ! vous vous y porterez bien. » Voilà une partie de nos conversations. L'incomparable ne vous dira pas grand' chose de moi; nous sommes fort bien ensemble, mais nous ne nous voyons guère. 11 est entièrement livré à ce qu'il adore; elle est tout pour lui, excepté d'être sa femme, ce qui, je crois, ne sera jamais!...
L'abbé vous raconte sans doute l'aventure du petit-fils de madame GeofFrin 1 ; elle est dans la Gazette d Amsterdam, mais beaucoup moins circonstanciée que le récit que nous en fit hier le Garaccioli. Le connaissez- vous? C'est un drôle d'homme. Il est de bonne humeur, bredouilleur, grand parleur ; je l'aime assez.
Le Greutz est toujours onctueux et bon homme. Pour votre petit dévot, je ne vous en dirai rien, c'est un ours. Personne ne le voit, ni ne sait où il est, ni la vie qu'il mène. On prétend qu'il va prendre la maison que la maréchale vient de quitter, l'aimerais autant un père de la Trappe pour voisin.
Adieu, chère grand'maman, je tousse, je mouche, je crache, j'éternue et je ne sais ce que je dis.
LETTRE CCXCVII
A Chanteloup, ce 24 novembre 1771.
Hélas ! oui, ma chère petite-fille, je me suis très-bien aperçue qu'il y avait un siècle que vous ne m'aviez écrit, et par l'ennui et par la douleur de la privation. Vous êtes actuellement en pleine jouissance de l'abbé, vous êtes contente de lui, vous n'avez rien à lui reprocher. Pour moi, j'en suis fort mécontente; je n'ai point encore eu de ses nouvelles depuis son départ; je ne lui écris point aujourd'hui par mon neveu, parce que je le