On désignait ainsi le roi de Pologne
boude, cependant dites-lui qu'un jour en sortant de chez vous il passe chez madame de Château- Renaud qui est à votre porte; elle sait qu'il est à Paris, elle m'a écrit qu'elle comptait le voir, et s'il lui donnait un mécompte, il s'en ferait un ennemi irréconciliable ; il faut bien que je m'intéresse à lui malgré ses torts, et que je l'aime malgré ses défauts; car, comme vous le dites fort bien, il faut bien aimer, sans cela que devenir ?...
Pourquoi craignez-vous, ma chère petite-fille, de ne jamais causer avec moi ? Je n'aime point vos craintes, je n'aime point vos inquiétudes ; elles m'inquiètent, elles me troublent, elles m'affligent; parlez à l'abbé, il vous guérira, et il me remettra du baume dans le sang en me parlant de vous.
Je suis bien aise que la maréchale se loue de son voyage ici, mais quoique vous le disiez, je ne puis croire qu'elle ait été contente de moi; l'abbé vous dira combien j*ai été maussade avec elle.
Votre incomparable n'est point encore ici, quoique vous me l'annonçassiez pour hier; pour celui-là j'ai pris le parti de ne l'aimer que quand je le verrai ; mais pour vous, ma chère petite-fille, je vous aimerai dans tous les temps, dans tous les moments de ma vie.
Le grand-papa me charge de vous dire qu'il vous adore.
Ce dimanche , 1er décembre 1T71.
...J'eus hier un cercle où l'abbé fit nombre. À côté de mon tonneau, mesdames d'Aiguillon et de Mirepoix, et puis je ne sais qui ; de l'autre côté, le prince de Beauvau et puis d'autres. L'abbé était au milieu. Nous fîmes la lecture de la Saint-Barthélémy, parfaitement détaillée dans le second tome des Mémoires de Villeroy. Le prince partit, et tout de suite la princesse
épouse arriva, et, contre son ordinaire, elle n'eut pas le ton assuré. Les dames de ma gauche partirent les premières; il ne resta plus que cette princesse avec l'ambassadeur de Naples. Elle reprit toute son éloquence, lui raconta des détails de la soirée du 24 décembre et du voyage du 25 avec tant de chaleur et d'intérêt, que l'ambassadeur fut charmé de ses sentiments et de son esprit. Cet homme vous plairait. Il est très-gai, il dit des choses plaisantes, il tiendrait bien sa place dans nos petits comités, s'ils pouvaient revenir.
Je soupe ce soir, avec l'abbé, chez madame de La Vallière. Demain je donne à souper aux Beauvau. J'ai invité M. de Stainville; mais je n'ai pas sa réponse. Mardi ou mercredi, je passerai la soirée tête à tête avec l'abbé et puis après je vous le renverrai ; c'est-à-dire, je le verrai partir sans être tentée de le retenir, quand je le pourrais. Ah ! je sais combien un véritable ami est nécessaire, et à quel point on est à plaindre quand on n'en a point , et combien on est déchiré quand on est séparé ! J'espère que l'abbé vous parlera de moi. J'ai exigé qu'il m'accordât un troisième tête-à-tête , pour qu'il ne me restât rien sur le cœur dont il ne pût vous informer. 11 est content de mes sentiments pour vous, et il est en droit d'y être très-difficile. Je suis fort portée à croire qu'il n'y a que lui et moi qui sachions bien ce que c'est que d'aimer.
La maréchale de Luxembourg est charmée de la lettre qu'elle a reçue du grand-papa. Elle doit me la .montrer. Je suis fort contente de son discernement. Elle a bien senti, elle a bien jugé. Si on pouvait séparer l'ivraie d'avec le bon grain on aurait de l'excellent et du détestable. Mais ces deux choses réunies ne sont pas propres à faire un bon pain quotidien.
Je ne doute pas que le mariage de M/ de Lambesc et de mademoiselle de Montmorency ne se fasse incessamment. La maréchale fut hier à Versailles pour vaincre la résistance de M. deTingry, qui voudrait quelque délai. Jadis le Tingry était
son ennemi; mais l'amour du grand-papa a fait bien des changements.
Adieu, chère grand' m a m an.
A Chanteloup, ce 1" décembre 1771.
Vous savez, ma chère petite -fille, que je commence toujours mes lettres quand je le peux , ainsi vous ne devez point être étonnée d'en recevoir dont la date soit fort ancienne. Celleci ne partira que par madame Chauvelin ; mais je compte bien y ajouter avant de la fermer, et que le baron de Bezenval, qui arrive mardi , m'apportera de quoi fournir à mon supplément.
Je vois que vous aviez compté que ce serait le prince qui m'apporterait votre dernière lettre. Point du tout, c'est madame du Châtelet qui me l'a remise. Ce dernier trait m'avait persuadée que je pouvais faire mon deuil de lui pour cette année ; mais il est arrivé le lendemain , propre, reposé, comme s'il sortait de son lit. Il croit n'être pas sorti d'ici depuis que nous y sommes. Il y était établi en arrivant, et malgré son grand amour, je crois qu'il ne faudrait qu'un prétexte pour l'y retenir, ou seulement lui laisser oublier d'en partir. Il ne s'amuse ni ne s'ennuie; il n'est point content, il est heureux; excepté quand on lui persuade qu'il a des affaires, parce qu'il craint d'avoir à s'en inquiéter un jour. Il est déjà dégoûté de sa maison de campagne, parce qu'il y faut aller et qu'il faut en revenir ; parce qu'il n'a pas pu avoir un prêtre pour dire dans sa chapelle une messe qu'il n'aurait pas entendue; parce qu'il faut savoir qui il aura à souper, le dire à son cuisinier, peut-être voir ses comptes tous les mois et s'apercevoir qu'il est volé sans oser le dire. Mais comme il a pris cette maison sans goût, il la gardera de même, par l'embarras de s'en défaire, et
il ira quand on l'y mènera. Il prétend que c'est pour moi qu'il Ta prise, et il ne Ta cependant que depuis mon exil. J'en ris, et il trouve très-bon qu'on ne fasse pas plus de fond sur ce qu'il dit qu'il n'en fait lui-même. Tout le monde lui convient , et il convient à tout le monde. Il sera philosophe ou caillette, ignorant ou lettré, spirituel ou stupide; tout cela se trouve dans la même boutique, s'y laisse voir sans se montrer et se produit également sans effort. Tel est votre incomparable, ma chère petite-fille , et véritablement incomparable, en ayant cependant l'air de ressembler à tout le monde. Le calme de son âme repose la mienne. C'est de l'eau qui dort et qui ne croupit pas; mais je voudrais qu'elle s'éveillât quelquefois, ne fût-ce que pour connaître son cours. Vous me direz que sa pente est vers madame de B... *. Si vous voulez! parce qu'il la trouve là ; mais une autre la remplacerait, ce serait la même chose. C'est une vertu de roi qu'il partage avec les maîtres du monde. Je lui ai dit que vous vous plaigniez de ne le point voir. Il prétend n'être pas sorti de chez vous, et il en prend à témoin votre cavagnol, auquel il croit avoir perdu deux mille francs à trois louis par jour. Mais laissons là le prince , pour parler de l'abbé qui ne dort pas si bien, mais qui aime mieux! C'est celui-là qui est une bonne et aimable créature. Je vous sais bon gré de la générosité que vous avez de me plaindre d'en être privée, quand vous avez le plaisir de jouir de sa présence. Toutes ses lettres sont remplies de vous. Il parle de ce qu'il aime le mieux à celle qui vous aime le plus. J'aime bien que vous concertiez avec lui vos projets de voyage pour venir ici. Mais je n'aime pas que vous y mêliez des idées tristes qui m'inquiètent et m'affligent. Ne songeons qu'au plaisir que nous aurons de nous rejoindre, et comptez sur l'abbé pour vous conduire, si vous avez besoin de lui. Il aurait été vous chercher cet automne si vous aviez pu venir. L'abbé est bon à tout et fait tout ce qui est bon.