‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. CraufurtChapitre 27 sur 108 · La marquise de Boufflers · texte numérisé non relu

La marquise de Boufflers

Pourquoi appelez-vous le roi de Pologne le petit-fils de madame Geoffrin? Est-ce parce que vous êtes ma petite-fille? Me prenez -vous pour madame Geoffrin, ou vous croyez -vous roi de Pologne? Quittez cette folle ambition. Vous êtes plus sûrement dans votre tonneau que sur un trône, et je vous aime mieux en Diogène que je ne vous aimerais en Alexandre.

Je suis bien aise que vous soyez contente du Caraccioli. Je le connais fort peu; je l'ai vu à Turin et dans deux ou trois petits voyages qu'il a faits à Paris. Il m'a paru assez aimable. L'amour qu'on m'a dit qu'il professait pour M. de Choiseul me le fait aimer. Je vous serai bien obligée de le bien traiter.

Dites toujours des amours pour nous au bon Creutz et quelques petites galanteries au révérend père dom Souza * que vous allez avoir pour voisin, échappé de la Grande-Chartreuse. Si vous écrivez à notre pauvre baron de Gleichen, ne manquez pas de lui parler de ma sensibilité pour ses malheurs. Ils me font sentir bien vivement celui de ne pouvoir pas lui être utile.

Je compte que le baron de Bezenval m'apportera des nouvelles de votre rhume, et je compte qu'il m'apprendra qu'il est guéri. Je n'ai pas trouvé qu'il vous rendît si bête que vous le prétendiez. Je vous aime dans tous les temps et de toutes les manières. Il n'y a que vos maux que je n'aime pas. Si vous pouviez vous en corriger, je ne trouverais rien à redire en vous. Adieu jusqu'au départ de madame Chauvelin.

Ce 4.

Votre lettre est bien triste, ma chère petite-fille , l'abbé me l'avait bien annoncé, mais votre tristesse est si tendre qu'elle m'a arraché des larmes de sensibilité et de reconnaissance. Je veux croire que vos vapeurs seules causent l'incertitude où vous êtes encore sur votre voyage , et mêlent des alarmes à l'espoir de nous rejoindre : sans elles comment pourriez-vous

1 . Le ministre de Portugal , que madame du Deftand appelle le petit dévot. Il est mort en France. Il avait épousé eu premières noces mademoiselle de Ganillac.

craindre de porter le dégoût et le trouble dans une maison où votre présence apportera le bonheur? Vous en devez jouir pour nous et avec nous, sans quoi vous seriez bien ingrate, et vous ne Têtes pas, puisque vous m'aimez autant ! Rapportez-vous-en à mon abbé. Rien n'est caché dans une maison où Ton vit continuellement ensemble; il connaît mes sentiments les plus secrets; vous connaissez sa franchise! Croyez-le donc, il vous dira que tout le monde vous désire ici , et que moi je vous aime autant et plus que jamais ; que je ne vous dis pas combien vous me seriez nécessaire, parce que je ne veux pas déterminer par mon seul intérêt un voyage pénible pour vous, qui vous fatiguera , vous éloignera pour un temps assez considérable de vos amis , devenus d'autant plus précieux , que le nombre en est plus restreint; qu'il vous donnera des privations momentanées et peut-être des regrets ; mais qu'il fera mon bonheur. Croyez-le, ma chère petite-fille; je ne le répéterai plus par discrétion , et pour n'avoir pas de reproches à me faire. Je m'en rapporte du reste à votre courage, et j'espérerai toujours, sans me plaindre jamais.

On dit que l'abbé arrive demain ; je ne fermerai pas ma lettre aujourd'hui pour pouvoir vous annoncer son arrivée. Cependant je n'y compte pas encore assez sûrement. Il me mande la fin de la semaine, et je ne la trouve pas encore assez avancée pour l'espérer si tôt. Vous-même vous me dites que vous souperez peut-être encore avec lui aujourd'hui. Dans cette incertitude, je n'ose lui écrire par une occasion particulière une lettre qui lui serait renvoyée par la poste. S'il est encore avec vous, dites-lui donc pourquoi je ne lui écris pas. Dites-lui que la nouvelle de son retour a répandu une joie générale dans la maison ; dites-lui aussi que j'ai été un peu enrhumée, mais que ce rhume, qui était dans son principe trèspeu de chose, tire déjà à sa fin, et que j'espère qu'il n'en sera plus question à son retour; que je serai charmée de le revoir et de parler de vous avec lui.

Ce 5.

L'abbé n'est point arrivé; il faut fermer ma lettre. Recevez de nouveau les très-tendres embrassements de la plus tendre des grand' mères.

Mon rhume va bien.

DE MADAME DU DEPPAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce jeudi, 5 décembre 1771.

Je vous rends votre abbé, chère grand'maman. Je suis trop véridique pour vous dire que ce soit sans regrets; mais je suis trop à vous pour m'être permis le désir de le retenir un moment de plus. Quand vous aurez épuisé avec lui toutes les questions solides et importantes, et que vous en serez venue à celles d'un autre genre, j'y trouverai ma place, et je me flatte, et j'attends de vous, que vous voudrez savoir ce que je pense, ce que je dis, ce que je fais ; et comme l'abbé m'a lue à livre ouvert, vous n'ignorerez rien de moi, et il vous dira si je vous aime, si je désire de vous revoir, si rien vous remplace; enfin, vous apprendrez tout ce que vous voudrez savoir bien mieux par lui que je ne pourrais vous le dire moi-même. Nous avons fait trois soupers tête à tête sans discontinuer de parler de vous ; nous ne traitions que les choses qui pouvaient y avoir rapport. Je ne le vis point hier; je compte qu'il me viendra dire adieu aujourd'hui, et que je lui remettrai moi-même ce billet. Il n'a point pu voir madame de Château-Renaud ; elle a toujours été à Versailles. Je lui rendrai témoignage du désespoir qu'il en a eu, et je n'oublierai rien pour prévenir ou affaiblir sa jalousie. Elle n'est pas faite pour l'éprouver; c'est elle qui l'inspire. Elle cause une séparation après trente-un ans de ma-

riage !. C'est bien flatteur, chère grand* maman. Ne trouvezvous pas les quarante mille francs de gratification bien justes, bien placés et bien à propos ? 11 n'y a rien de mieux, si ce n'est un lit de six cent mille francs1, des pliants de cent pistoles pièce, et le total du meuble, neuf cent mille francs. Oh! tout est à la débandade !...

Je commençai hier la lecture d'un certain manifeste qui a vingt pages. 11 survint du monde à la huitième page. J'y eus grand regret. On ne voulut point me le laisser. Je m'intriguerai pour le ravoir. Je ne doute pas qu'on ne vous l'ait envoyé et que vous n'en soyez fort contente. Mais la parabole du repas de l'Évangile est bien applicable aujourd'hui; l'État est représenté par le Lazare, et le mauvais riche représente bien qui vous savez. Ainsi tous les écrits, tous les docteurs, tous les prophètes, ne sont que des Lanlaires ! . . .

Adieu; croyez tout ce que l'abbé vous dira de moi, je ne le désavouerai sur rien. Je vous laisse avec lui.

Ce vendredi 6.

L'abbé ne part point aujourd'hui; je puis encore ajouter à cette lettre. Sera-ce des nouvelles? Ah ! non. M. d'Armentières et l'abbé en seront sui chargés; ce sera les plus tendres affections filiales, et certainement les plus sincères. — Comptezvous garder longtemps l'incomparable? Le grand-papa croit-il avoir gagné son pari? S'il en est sûr, qu'il le dise.

J'eus hier au soir une très-belle compagnie, dont madame de Boufllers devait être. Elle n'y vint point faute de chevaux. Nouvelle occasion de regretter le prince. 11 ne me fait point faire

1. Lettre à Walpole, 2 décembre 1771. a Le maréchal de Biron , après trente et un ans de mariage, vient de mettre à la porte madame sa femme (née Montmorency), par raison d'incompatibilité. Il lui rend tout son bien; et comme il est fort considérable, on lui donne une gratification annuelle de 40,000 francs, en attendant un grand gouvernement. »

2. Il s'agit probablement du mobilier de Luciennes ; on pourrait supposer qu'il y a erreur dans le chiffre , si la somme n'était pas portée en toutes lettres.

de compliments, et moi je n'en use pas de même, car je vous prie de lui dire un million d'amitiés. Ne trouvez-vous pas que sa présence est délicieuse, quoique son absence ne soit pas insupportable ?

Vous apprendrez toutes les réformes que va faire M. le duc d'Orléans. 11 donne un exemple qu'on sera bien forcé de suivre. Son courage ne peut être qu'applaudi. Mais combien de malheureux va-t-il faire? La mère des Machabées1 (l'abbé vous dira qui c'est) nous fit hier des détails qui font frémir. Pour moi, je soutiens encore mon grand état; mais gare la gratification ! Je crains quelle ne coure grand danger. Le dixième des rentes viagères n'a été qu'une brèche; le reste serait une destruction. Devinez quelle est la protection que j'emploie auprès de M. Terray pour me faire payer? Son architecte, mon bon ami Carpentier. 11 négocie cette affaire; mais comme je n'en entends point parler, je soupçonne qu'il ne réussira pas.

Les Beauvau vont demain à La Roche-Guyon. Le fils cadet du comte de Chabot a la petite vérole. Ils reviendront mercredi, et jeudi ils souperont chez moi. Madame de Luxembourg va dimanche à Montmorency, où elle restera quinze jours.

On vous dira la pension de madame de Fontenille : neuf mille francs à perpétuité et quinze mille francs pendant vingt ans, pour le payement de cent mille écus qui lui sont dus, et dont elle consent d'être remboursée dans l'espace de vingt ans. Cela vaut mieux que l'hôpital qui lui était justement dû, et dont M. de Laval a trouvé à propos de négocier ainsi l'échange.

Je crois que je me suis méprise à la parabole et que c'est celle du mauvais riche.

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