‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. CraufurtChapitre 28 sur 108 · Madame de Beauvau · texte numérisé non relu

Madame de Beauvau

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DK CHOISKUL

Ce dimanche, 8 décembre 1771.

Vous avez votre abbé, chère grand'maman ; il me fallait une lettre comme celle que j'ai reçue hier pour diminuer mes regrets, votre bonheur et le sien m'aident à supporter mon ennui. Ce pauvre abbé ne vivait point ici ; son âme était tout entière à Chanteloup. On n'en aurait pas tiré une parole si on lui avait parlé d'autre chose que de vous. Je ne puis cesser de vous répéter que votre plus grand bonheur est d'avoir un tel ami. Je me connais bien en amitié , et je puis répondre qu'il n'y a pas un cœur comme le sien. Mais parlons de votre lettre. Je suis au désespoir de n'en avoir pas pu faire la lecture avec l'abbé. Le portrait de l'incomparable est un chef-d'œuvre. Vous y avez omis un seul point : c'est l'indifférence qu'il a pour la vérité, sans pour cela être menteur. Personne n'écrit comme vous ; quand je lis vos lettres, je juge que vous êtes en bonne santé, que vous êtes contente, que vous êtes gaie. Tout ce que vous dites a un tour si naturel, si suivi, si conséquent, qu'on voit clairement que votre âme et votre corps se portent bien. Ah! si vous éprouviez l'ennui , vous n'écririez pas de même; l'abbé vous aura rendu compte de la vie que je mène, et tous les soins que je me donne pour écarter cet horrible monstre ; mais il est en moi-même, et la part que j'en communique aux autres ne m'apporte aucun soulagement, tout au contraire! Mais n'en parlons plus...

Vous me connaissez peu si vous pensez que je puisse craindre, en m'éloignant de Paris, de déranger mes habitudes, de perdre des connaissances et des amis ; je n'en ai point que je ne sacrifiasse au plaisir de passer quelques heures avec vous. Cn de mes malheurs, c'est de trop bien apprécier la valeur de»

gens. Je suis bien éloignée de ressembler à l'incomparable qui porte son bonheur partout, et qui voit les objets avec des lunettes qui les lui rendent tous semblables. Ah ! mon Dieu, mon Dieu, que je suis loin delà! Demandez à l'abbé ce que c'est que mademoiselle Sanadon? C'est la personne avec qui je vis le plus, qui m'est la plus agréable, parce qu'elle m'est la plus nécessaire, et de qui je reçois le plus de soins et d'attentions. Vous jugerez par là de la vie que je mène et quels sont mes plaisirs.

Vous garderez vraisemblablement l'incomparable tout ce mois-ci. Ses chevaux qu'il a laissés à sa dame la consolent de son absence. Je la vois beaucoup plus souvent.

J'ai dit au Garaccioli que vous me félicitiez de ce que je le connaissais. 11 est dans les bons principes. 11 parle de vous et du grand-papa avec amour et admiration. Pour le bon Creutz, il est tout confit de tendresse; mais sa poitrine va mal. 11 est encore douteux que le révérend père Souza devienne mon voisin. 11 ne voit plus personne.

La maréchale de Luxembourg va aujourd'hui à Montmorency avec tout le temple et toutes les idoles qu'il renferme. On ne parle ici que de la ruine des princes , des réformes auxquelles ils sont forcés. Madame Machabée et son époux sont à La Roche-Guyon pour la rougeole ou petite vérole du plus petit des Chabot f. On pourra dire d'elle comme de Jézabel :

Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté.

Elle est plus brillante que jamais. Elle me persuade que le courage des martyrs était moins une grâce de Dieu qu'une vertu de tempérament; si elle était née de leur temps, elle aurait renversé tous les temples et leurs idoles. Passe pour cela! Il

1. Le comte de Chabot, qui fut massacré à l'Abbaye, dans la nuit du 2 au 3 septembre 1792.

y a du mérite à soutenir soi-même la persécution : mais il ne faut pas l'attirer sur les autres. C'est une chose difficile , je l'avoue, que de trouver les limites dans toutes les choses, et du zèle au fanatisme on ne connaît guère l'intervalle. Pour moi, qui ne suis point courageuse, je m'afflige des malheurs, mais j'en déteste tout bas la cause. L'abbé vous rendra compte de ma façon de penser et de ma conduite; il me semble qu'il l'a approuvée.

Peut-être ajouterai-je quelque chose à cette lettre; elle ne doit partir que mardi.

Ce lundi 9.

La mère Ségur l soupa hier chez moi, et me raconta le Palais-Royal. Le duc d'Orléans n'avait point encore reçu la réponse du roi sur les représentations qu'il lui a faites. 11 n'y a encore de réforme dans sa maison qu'une grande partie de son écurie et son équipage du cerf.

Le Souza ne prend point la maison de mon voisinage. Ce sera, dit-on, la maréchale de Biron, et lui ira loger dans le faubourg Saint-Honoré.

Je ne vous dis rien de l'abbé de Voisenon ; l'abbé vous aura tout conté. Ce qui a mis le comble à sa consternation, c'est sa visite au duc d'Orléans. 11 affirma qu'il n'avait point fait les couplets. « Pourquoi en avez-vous donc recules remercîments? — Je n'en ai pas reçu, c'est une calomnie; me retirerez-vous vos bontés? — Quand on est assuré de celles du chef de la justice on peut se passer de toute autre. » Et on lui tourna le dos...

J'eu3 hier la visite de M. Dupuis. 11 ne m'apporta point de lettre de Voltaire. Il est mécontent de mon silence, et moi je me montrai mécontente du sien. Il fit de grandes protestations pour lui et pour Voltaire, de respect, d'attachement et de

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