‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. CraufurtChapitre 29 sur 108 · Fille de M. le Régent, mère du maréchal de S^gur · texte numérisé non relu

Fille de M. le Régent, mère du maréchal de S^gur

reconnaissance pour vous et pour le grand-papa, des justifications, etc. Je lui promis de vous en rendre compte. Voilà tout ce que je sais. Je n'écris point à l'abbé, mais vous voudrez bien lui dire que je l'aime plus que jamais.

LETTRE CCCÏI

DE MADAME DU DËFFAND A L'ABBE BARTHELEMY

Ce mercredi, 11 décembre 1T71.

Vous avez donc trouvé la grand'maman très-en rhumée. Je reçus d'elle une lettre le jour de votre départ; elle me confiait son rhume et elle me défendait de vous en parler, en cas que -vous ne fussiez pas parti ; elle prétendait que c'était peu de chose, et je vois qu'elle me trompait. Savez- vous, l'abbé, ce qui me désespère, c'est de n'être pas partie avec vous? je perds le seul temps où rien ne manquerait à mon bonheur à Chanteloup. Je n'examine point si j'aurais eu la force de soutenir le voyage; je ne pense qu'au plaisir que je perds; je soignerais avec vous cette chère grand'maman. Je comprends les convulsions de votre diaphragme, l'inquiétude est bien propre à les causer; le mien en souffre beaucoup par l'absence. Je ne sais quelle idée vous aurez donnée de mon état à mes parents; si vous leur avez persuadé qu'il était heureux vous les aurez trompés sans le vouloir. Non, l'abbé, il n'est point heureux; et comment pourrait-il l'être? Ne suis-je pas séparée de tout ce que j'aime? Et quelle espérance puis-je avoir de voir finir cette séparation? Ah ! oui, toute ma consolation est celle des gens qui sont au désespoir. Je n'articule pas le mot, il est par trop triste.

Je ne sais rien à vous mander de ce qui se passe; il me semble qu'il n'y a rien de nouveau. J'aimerais bien vous rendre compte de la visite d'un grand prince à une belle dame qui a perdu depuis peu son beau-frère; je vous la conterai un jour; pour aujourd'hui je n'ai pas l'esprit assez délibéré. Vous ne

connaissez jamais l'embarras ; vous dites toujours librement et nettement tout ce que vous voulez, tout ce que vous pensez; moi, je suis souvent dans un épaississement dont je ne puis me tirer; alors je me crois bête à manger du foin, j'ai une grande répugnance à écrire, je sens que je ne dirais que des lieux communs, cet état me devient presque habituel; j'y suis en plein aujourd'hui. Ne m'en aimez pas moins, mon cher abbé, et ne souffrez pas que la grand'maman se dégoûte de son enfant. Adieu.

LETTRE CCCIII

DE L'ABBÉ BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND

13 décembre 1771.

Vous savez tout ce qui se passe chez nous. Le grand- papa a envoyé sa démission il y a quelques jours ; on attend la réponse. La grand'maman n'a pas eu un .moment pour vous écrire tous les détails de cette affaire; elle est bien fâcheuse; mais ils n'en sont pas abattus. La grand'maman désire que vous soyez aussi tranquille qu'elle l'est elle-même. Son rhume est sur sa fin ; elle tpussote encore un peu le soir. On prétend qu'il faut que je retourne à Paris ; je partirai lundi ou mardi. Je vous prie de n'en rien dire. La grand'maman me donnera une lettre pour vous. Je vous répète mille tendres choses de sa part, et de la part du grand-papa qui se porte à merveille.

A Chanteloup, ce 15 décembre 17*71.

Ce que femme veut Dieu veut, dit le proverbe; et il me semble que la volonté du roi est comme celle de Dieu ; elle

est irrésistible. Il faut bien souffrir ce qu'on ne peut empêcher! Ainsi M. de Choiseul a envoyé au roi la démission de sa charge *. Je pourrais, ma chère petite-fille, vous débiter des proverbes comme Sancho Pança jusqu'à la fin de ma lettre; mais vous ferez mieux d'écouter l'abbé; il vous racontera toutes les circonstances de cet événement qui sans doute vous occupe beaucoup; il vous rassurera, si vous êtes effrayée, il vous consolera, si vous êtes affligée, en vous assurant que votre grand-papa n'en est pas moins gai, et que votre grand'maman n'en est pas moins heureuse. Mais l'abbé oubliera peut-être de vous parler de lui ; il est aussi intéressé que nous pour lui-même à ce qui nous arrive ; il y a à parier qu'on le dépouillera comme nous, et il y perdra en comparaison plus que nous; sa constance est admirable, son sort me touche infiniment, et son sentiment m'attendrit aux larmes. Ce sera pour lui une consolation de vous voir, et je trouve à son absence celle de savoir que vous parlerez encore de moi ensemble; il vous dira que vous avez raison de m'aimer, ma chère petite-fille, parce que je suis pour vous la plus tendre des grand' mamans.

LETTRE CCCV

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce mardi, 17 décembre 1771.

Ah! vous n'êtes pas si affligée que moi; vous avez du courage, vous êtes avec ce que vous aimez, vous avez a satisfaction de le voir, de vous consoler avec lui, tout est commun entre vous; il n'est point de véritatxes malheurs dans une telle position. C'est moi qui suis véritablement à plaindre; je suis

1. De capitaine général des Suisses; l'abbé Barthélémy en était secrétaire néral.

séparée de tout ce que j'aime, de vous, chère grand'maman.

J'attends l'abbé, j'ai besoin de le voir. Ah ! ce pauvre abbé, je ne suis cependant point en peine de son sort; quand on est aimé de vous, on n'a rien à craindre pour soi, on ne peut avoir de malheurs que les vôtres, je connais votre cœur; il n'y en a pas un autre qui lui ressemble. Comment puis-je vivre séparée de vous? Aussi, chère grand1 maman, je ne vis que pour souffrir.

Je prévoyais il y a longtemps ce qui vient d'arriver; mais je l'ai cependant appris avec surprise et saisissement. La conduite du grand -papa est bien courageuse et bien noble; j'ignore encore ce qu'elle produira. Je n'appris rien hier, et comme je ne vis personne de la journée que je pusse croire bien instruit, je ne sais ce que je dois penser et prévoir; mais vous n'attendez pas de moi des nouvelles.

Je vis vendredi la petite maréchale; elle ne savait aucun détail. Le lendemain, je soupai chez les Beauvau; la princesse est toujours héroïque ; je l'admire, mais je la trouve inimitable; je n'ai pas l'âme si romaine. Si l'abbé vous a dit tout ce que je pense, vous devez juger de l'impression que me font tant de vertus. Quand les liaisons commencent, on ne prévoit pas quelles seront leurs suites. Oh ! je fais bien des réflexions dans mon tonneau; que ne suis-je dans celui qui m'attend à Chanteloup ! Je n'ose me flatter de l'occuper jamais; trop de raisons m'arrêtent. Mais passer sa vie sans vous voir, chère grand'maman , est une idée que je ne puis supporter. Je veux me flatter qu'i arrivera quelque événement; que du bouleversement qui ressemble au chaos il se formera un nouvel arrangement qui remettra tout dans l'ordre ; il est impossible que tout ceci subsiste. 11 ne peut y avoir de concorde entre les méchants , ils doivent nécessairement tourner leurs armes contre eux-mêmes et être détruits l'un par l'autre. Mais qu'ils se hâtent et que je puisse être témoin de leur ruine!

Mais votre santé, chère grand'maman, voilà ma plus grande

inquiétude. Vous vous portez mieux, m'écrit l'abbé; mais vous toussez toujours. Il n'est plus auprès de vous pour vous soigner; cela empoisonne le plaisir que j'aurai de le revoir; vous n'avez que le pauvre prince, faible ressource. Si cela ne vous fatigue pas trop, prenez quelque moment dans la journée pour m* écrire; ne vous rebutez point de l'insipidité de mes lettres; soyez assez judicieuse pour ne pas exiger qu'elles ressemblent aux vôtres. Qui est-ce qui a votre esprit, votre âme, votre chaleur, votre énergie ; ce n'est pas moi. Dénuée de toutes ces qualités, j'ai de plus un âge, des infirmités et des malheurs qui éteignent et détruisent le peu que la nature m'avait donné. Vous ne m'en aimerez pas moins, n'est-ce pas? Vous vous souviendrez que je suis votre enfant et un enfant qui a pour vous tous les sentiments du cœur le plus tendre.

Je n'écris pas au grand-papa; je vous supplie d'être mon interprète. S'il ne compte pas sur mon attachement, il a grand tort; personne ne lui est plus dévoué que moi.

LETTRE CCCVI

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Paris, ce 20 décembre 1771.

Voilà donc le sort du grand-papa décidé. Il n'est pas tel que je l'aurais désiré ; mais ce que j'ai fort approuvé avec tout le public, c'est que la pension vous soit réversible. Il n'y entre aucune vue d'intérêt; le témoignage de considération est tout ce que je vois, et ce qui a généralement paru juste. Je crois vous entendre me reprocher cette façon de penser. Je sais que vous ne vous comptez pour rien , que vous ne voulez jamais qu'il soit question de vous. Mais cessez de prétendre que cela soit. Plus vous cherchez à vous cacher, plus vous vous faites connaître. Votre modestie vous rend plus célèbre et plus respectable que l'éclatant héroïsme des autres. Vous pouvez vous

flatter d'être très - singulière , très- originale , et qu'il n'y aura jamais de vous aucune bonne copie. Tout malheur cesse quand on le partage avec vous. Je suis bien sûre que le grand-papa ne me dédira pas ; pour l'abbé il s'oublie si parfaitement lui-même , que je suis plus affectée que lui de la perte qu'il va faire. Je la crois inévitable. Comprenez-vous que la charge ne soit pas encore donnée ? Toutes les raisons qu'on imagine , toutes les spéculations que l'on fait sont absurdes. On serait honteux de deviner aujourd'hui ce que l'on fera demain. Pour moi, je crois que si ce n'est pas le putné *, ce sera le Bâcha *. Pourquoi pas ce dernier? Plus son élévation est rapide, plus sa chute semble prochaine. Tout ceci ne saurait subsister. Dans deux ans d'ici on croira avoir fait un mauvais rêve. Je désire vivre le temps qu'il faudra pour être témoin de ce changement!...

Je vis hier l'abbé ; nous sommes bien d'accord dans nos sentiments et notre façon de penser. Je l'aime doublement; je l'aime pour lui et je vous aime en lui. Mais savez-vous qui je hais? C'est moi, surtout quand je n'ai pas dormi. Les insomnies me font faire des pas de géant vers un terme qui n'est pas le château deChanteloup. Pourquoi ne suis-je pas née habitante d'Amboise? Je voudrais être tout ce qui pourrait me rapprocher de vous !

Ce samedi 21.

C'est par M. d'Esterhazy que vous recevrez cette lettre. Je &is qu'il a du mérite. J'avais un commencement de connaissance avec lui qui n'a point eu de suite. J'imagine qu'il cherchera à vous plaire. Je serais bien aise qu'il eût envie de me connaître. Donnez-lui-en la pensée. Je n'aime que les gens raisonnables; ils sont bien rares. J'ai beaucoup de peine à me former une société supportable , ce qui me serait bien néces-

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