‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. CraufurtChapitre 32 sur 108 · Le Roi était malade · texte numérisé non relu

Le Roi était malade

J'ai encore passé cette nuit-ci sans dormir, et parmi toutes les idées qui m'ont passé par la tête j'ai entrevu qu'il ne serait peut-être pas impossible que je me retrouvasse dans le petit appartement. Mon système est que l'estomac est le siège de l'âme, que c'est de lui que partent tous les ordres du destin, que c'est lui qui régit l'univers; pourquoi ne pas espérer en lui?

Je ne m'accoutume point, 'chère grand'maman, à voir partir tout le monde pour vous aller trouver, tandis que je resle dans mon tonneau. Je fais l'application de deux vers des prophéties d'Athalie , vous êtes la Jérusalem nouvelle et je dis :

D'où lui viennent de tous côtés Ces enfants qu'en son sein elle n'a point portés?

Oh ! que j'ai d'envie que vous vous retrouviez au milieu de vos enfants légitimes !

La pauvre marquise du Crussol est morte cette nuit; c'était une femipe sans défauts et qui était de cette classe si peu nombreuse de gens qui n'ont jamais fait de mal à personne ; il y avait cinquapte-cinq ans que je la connaissais; j'avais toujours été bien avec elle,, je la voyais. souvent, je pouvais dire : elle est mon amie , elle avait deux ans plus que moi; je l'estimais; enfin, c'est une perte.

Mais je suis dans la crainte d'en faire une plus grande, le pauvre Pont-de-Veyle a la fièvre depuis six jours; son médecin, M. Pomme, est malade de son côté, il n'a de confiance qu'en lui. Ce serait un très-grand malheur pour moi si je perdais cet ancien ami; l'inquiétude est un grand mal, et je ne sais pas la supporter.

J'espère, chère grand'maman, recevoir aujourd'hui ou demain une lettre de l'abbé, et qu'il me dira clairement à quel prix on pourra laisser votre bureau. J'attends cette réponse pour écrire, c'est jeuçli jour de poste, et si je n'écris pas ce

jour-là, cela renvoie au lundi. J'ai déjà mandé, selon vos ordres, que vous ne vouliez absolument pas que M. Walpole l'achetât pour lui. S'il peut le vendre, ce sera vraisemblablement à quelque millionnaire de leur Compagnie des Indes. Je crains que ce meuble ne soit pas de leur goût, et que même dans cette bagatelle je ne puisse vous être bonne à rien.

Vous m'aviez renvoyée, chère grand'maman, pour être au fait de vos arrangements, c'est-à-dire de. vos retranchements, ml prince, je n'ai su de quel prince vous vouliez parler, si c'était de Beauvau, ou l'incomparable; vous n'avez écrit ni à l'un ni à l'autre, et par delà M. et madame de Fresne, je ne sais rien de plus.

Je compte que l'abbé m'informera de tout et qu'il m'adoucira l'absence autant qu'il sera possible; il a passé un mois qui doit lui avoir fait juger combien elle est difficile à supporter. U vous aura dit la vie que je mène. De tout ce que je fais, ce qui me plaît le plus, c'est de souper chez madame de LaVallière; c'est une très-bonne femme; je passai l'autre jour une soirée chez elle avec M. de Gontaut1, nous fûmes le mieux du monde ensemble; fl doit' souper chez moi un de ces jours avec la maréchale de Luxembourg. Dans tout ce que je fais, je n'y trouve de plaisir qu'autant que cela a quelque rapport à vous , soit peu ou prou.

De demain en huit vous aurez les Beauvau, je serai privée du prince, je le trouverai fort à dire, je le vois souvent et je l'aime ; j'aime fort, la princesse aussi , mais je la vois si rarement que je m'apercevrai peu de son absence.

J'attends que vous ou l'abbé me mandiez ce que je dois faire de votre lettre à M. Barthélémy; M. de Creutz n'a point d'occasion prochaine, faut-il l'attendre ou bien la mettre à la poste? Usez-vous beaucoup, chère grand'maman? Pour moi, ce qui me désespère, c'est de ne trouver aucune lecture qui m'a-

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