De madame de Maxarin à la cour
Soyez persuadé qu'il n'y a point de tripot où il se passe des choses aussi ridicules qu'où vous savez; elles sont toutes ensemble comme chien et chat, c'est à qui se surpassera en dédain et en mépris l'une pour l'autre, et à qui s'en rendra le plus digne. Je suis réellement affligée de ce que mon ancienne amie joue un pareil personnage, elle qui était faite pour être une des plus aimables et estimables personnes du monde. Heureusement pour elle, elle est peu sensible.
Ah! mon abbé, que je tiendrais mal ma parole si je m'engageais à ne vous point écrire ! Je ne puis me passer de votre amitié et de votre souvenir, c'est ce qui me soutient, c'est ce qui me fait sentir que je ne suis pas encore morte.
Je n'ai rien à vous dite sur le baron que ce que j'en ai écrit à la grand' maman ou à vous; mais pour que vous soyez mieux instruit, je vous envoie sa dernière lettre.
L'abbé, soyez persuadé de ce que je vais vous dire, c'est que vos lettres valent mieux que celles de qui que ce soit; je suis fort loin d'en excepter celles du chevalier de Boufflers. Vous êtes plaisant sans y tâcher; nulle recherche : on n'est point embarrassé de vous répondre ; nulle affectation : elles sont comme il plaît à Dieu, comme elles vous viennent. Si vous avez de l'esprit, ce n'est pas votre faute ; vous n'y prétendez pas, vous ne vous imposez pas la fatigue d'en montrer. Lisez, lisez M. Thomas, et faites le parallèle de vous à lui; malgré vos six pieds de haut, vous verrez comme vous êtes petit. Adieu , l'abbé.
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CII0ISEUL
Ce vendredi, 13 mars 1772.
Cette lettre ne partira que lundi ou mardi ; elle vous sera portée par M. de Gontaut; ne tardez pas un moment, chère
grand'maman , à me faire le récit de ce que sa figure aura produit. S'il ne paraît pas avec l'éclat qu'il se propose , c'est que vous aurez chez vous des intrus qui l'en empêcheront. Ce serait grand dommage. Je ne puis m'empêcher d'éclater de rire de l'idée qu'il a eue; s'il ne la réalise pas, au moins il vous la contera. On peut lui dire que la superbe lui a monté à la tête. Sa gaieté est très-naturelle, très-vraie et d'un genre qui lui est particulier. Je n'oserais encore dire que je l'aime beaucoup, on me croirait trop de présomption, et que je donne à des manières honnêtes un prix qu'elles n'ont point pour objet. Cette phrase n'est-elle pas un peu précieuse, un peu tournée ? J'ai cherché à m'expliquer plus simplement et plus clairement, je n'y ai pas réussi; il n'y a pas grand mal; vous ne me trouverez point ridicule, et si vous me le trouvez , vous ne le direz qu'à moi.
Pouvez-vous me faire un plaisir, chère grand'maman? Si vous avez laissé un piano-forte à Paris, voulez- vous bien me le prêter? J'en aurai grand soin. Ne faites nulle difficulté de me le refuser, c'est un amusement dont je puis fort bien me passer: il serait reporté chez vous dans l'instant que vous l'ordonnerez. Si cette demande est indiscrète, je vous répète encore que je ne serai nullement fâchée du refus.
Je n'ai point encore de réponse d'Angleterre , mais je n'en attends pas de favorables; et puis il y a une circonstance bien fâcheuse quand même on trouverait un acquéreur, c'est que ce qu'on envoie à Londres paye soixante-quinze pour cent. Ainsi une chose qu'on vend cent louis, on n'en reçoit que vingt-cinq. Le tiroir vous reviendra, au grand déplaisir de mon ami, qui aura bien du regret de ne pouvoir pas vous être bon à quelque chose.
Le marquis a reçu votre lettre; je le vis hier, mais je ne causai point avec lui. J'avais un cercle. Le pauvre homme me parait bien triste; il ira vous trouver le mois prochain. J'en connais de plus misérables , mais c'est sur quoi je ne veux point peser; je veux dévorer mes chagrins; comme je connais que
Dli MADAME DU DE F FA NI). 453
je ne peux pas contribuer au plaisir de ce que j'aime , je dois éviter avec soin de causer de l'ennui.
On parle d'une nouvelle dame qui a soupe avec madame du Barry en maison particulière ; on ne sait si c'est une introduction pour être admise ailleurs : c'est ce que je pourrai bien savoir avant de fermer cette lettre; et puis , chère grand* maman , M. de Gontaut ne vous dira-t-il pas tout?
La princesse de Beauvau a eu deux jours une grande migraine; je compte souper chez elle lundi. Elle ira sur la fin de la semaine au Raincy passer cinq à six jours, et puis le quartier sera bien près.
Je n'ai presque pas vu M. de l'Isle; il est pourtant venu deux fois chez moi , mais on ne cause qu'en soupant ensemble. Jesouperai ce soir chez madame de La Yallière avec l'incomparable et le pauvre Creutz, qui est pénétré de douleur de tout ce qui se passe en Suède. Je ne sais si ce qui se passe en Danemark sera favorable ou contraire à notre pauvre baron ; il me le mandera. 11 doit venir ici avant la fin de l'année , à ce qu'il me promet.
Ca (îimancho 15.
Je serai au désespoir si M. de Gontaut supprime sa plaisanterie; aussi pourquoi, chère grand'maman, avoir toujours M. et madame de Voyer? On a si peu occasion de rire de bon cœur que je serai réellement très-fâchée si M. de Gontaut a perdu ses frais. Il n'y a que lui qui pouvait faire valoir le parfilage; sans lui ce serait la plus sotte imagination qu'il y ait jamais eu , un moyen bien froid de faire parade de sa magnificence et de sa libéralité. Quelle différence d'effiler! on est Presque créateur, de rien on fait quelque chose ; avec de petits haillons on habille de grands seigneurs; demandez à M. de Connut si mon tricot n'est pas joli. Mais quelque plaisir, quelque vanité que je tire de cet ouvrage, j'ai pourtant une honte à laquelle je suis bien sensible. Je n'ai pu obtenir un seul cordon
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du grand-papa; mais laissons l'effilage, le parfilage, et apprenez-moi le défilage des gens de votre voisinage.
A propos, j'ai encore une grâce à vous demander, c'est par le conseil du prince de Beauvau. Je voudrais obtenir que vous me fassiez voir des lettres de M. de Gontaut. Il dit qu'elles sont incomparables. Je vous les renverrai très-exactement et trèspromptement. Procurez-moi ce plaisir, j'en suis si dépourvue, si dénuée 1 Vous ne pouvez faire une meilleure œuvre; Dieu vous en récompensera en vous envoyant à la fin de la semaine, devinez qui? Le chevalier de Boufllers. Il arriva hier. Je puis vous répondre de l'empressement qu'il a de vous aller trouver.
Vous ne m'avez pas mandé si vous aviez chanté mon air : Sans dépit, sans légèreté, et si le grand-papa l'aura accompagné de sa flûte. Ce grand abbé me dit toujours qu'il ne me dit rien parce qu'il n'a rien à me dire. Pourquoi ne me rend-il pas compte de tout? Quand on écoute sa paresse, on n'est plus bon à rien , on devient pour soi et pour les autres comme si l'on était mort. C'est un parti qu'il me conviendrait fort de prendre , mais non pas à ce grand abbé , qui nage dans la joie et dans le bonheur et, pour dire en un mot, qui est avec ma chère grand'maman.
A Chanteloup, ce 20 mars 1TO.
« Ne tardez pas un moment, chère grand'maman, à me faire le récit de l'effet qu'aura produit la figure de M. de Gontaut...» Cela est bien aisé à dire : ma chère petite-fille, ne tardez pas un moment. Mais il n'est pas si facile de vous obéir. Avez-vous oublié que je ne confie pas à la poste, ni mes sentiments, ni mon indifférence, ni mes affaires, ni mon désœuvrement, ni mon esprit, ni ma bêtise, ni mes amusements, ni mon ennui.
Je n'ai que faire que madame du Barry, qui voit tout comme Dieu, aille gloser sur tout cela. J'attends les occasions; elles se présentent comme elles peuvent, ce qui fait que j'arrive presque toujours à contre-temps. Cependant, vous saurez par moi, si vous ne le savez pas déjà par d'autres, que la perruque de M. de Gontaut a produit l'effet que vous vous en promettiez, des éclats de rire immodéré ; elle a été ensuite déposée sur ma toilette pour mon usage ; le moment d'après on a apporté une grande machine longue, mince, qui avait une grosse tête, et qui ressemblait dans son étui à un fusil. Développée, cette machine s'est trouvée être un balai pour le service de la chambre de madame de Grammont. Chacun a eu ainsi sa part de la surprise, de la magnificence et de l'admiration de la fécondité du génie de M. de Gontaut '. M. de Beauvau a raison ; ses lettres sont aussi curieuses que ses présents; mais je ne puis vous en donner le plaisir, parce que, comme elles n'ont guère que le mérite de cet à-propos que je manque toujours, je ne les garde pas ; mais quand il m'en viendra de dignes de vous, je vous les enverrai. Je lui ai dit tout ce que vous me mandez de lui et pour lui, à l'exception des lettres qu'il ne me pardonnerait pas de montrer, et je vous assure que vos cajoleries ont le plus grand succès; il se vante d'être du plus grand bien avec vous , il prétend y être encore mieux , il veut qu'on en parle; il vous ménage un petit souper fin chez lui.
Vous me désespérez, ma chère petite-fille, de désirer mon piano-forte. Hélas! il est ici; mais si vous dites un mot, je vous l'enverrai.
1. La mode du par fil âge était une vraie fureur. Grimm parle d'objets en or, tels que fauteuils, cabriolets, cabarets garnis de tasses, basses-cours complètes avec poules et dindons qu'on dépeçait et parfilait impitoyablement. L'or qu'on en tirait n'équivalait pas à la valeur du quart du prix d'achat. Aussi était-ce un plaisir fort cher, et qui n'avait en dernière analyse que la destruction pour objet. Les femmes les plus considérables poussaient souvent l'indiscrétion jusqu'à couper, pour les par fi 1er, les galons et brandebourgs en or que les hommes portaient à leurs habits; et on raconte qu'à Villers-Coterets, M. le duc d'Orléans fit un Jour la plaisanterie d'en porter de faux or pour déjouer les dames de la société.
Je renonce à l'idée de vendre mon bureau en Angleterre, et cela ne me fait rien du tout. Ainsi, on peut m'en renvoyer le tiroir quand on voudra.
Vous me comblez d'humiliation en me rappelant que je n' ai pu vous obtenir un seul des cordons bleus de M. de Choiseul; mais, en revanche, je vous garde toute la soie du parfilage de M. de Gontaut ; c'est tout ce qui est en mon pouvoir.
Le dernier courrier a beaucoup fourni à mes plaisirs. J'ai une grande lettre de vous, l'abbé en a eu une, vous lui en avez envoyé une du baron qui me fait grand plaisir, quoiqu'elle ne m'apprenne pas grand'chose. J'étais inquiète de lui; je craignais que la révolution ne lui eût nui , et je vois au contraire qu'elle peut lui être favorable.
L'abbé et moi croyions que vous nous aviez trouvés si bêtes, que vous nous aviez donné notre congé, parce qu'il y avait longtemps que nous n'avions eu de vos lettres; elles sont notre aliment et notre plaisir. Je joins souvent à ma bêtise le malheur d'être horriblement pressée; c'est ce que j'étais quand je vous ai écrit par M. de l'Isle, c'est ce que je suis encore aujourd'hui. J'attends encore de vos nouvelles par le chevalier de Boufllers, et ce sont deux choses qui, l'une portant l'autre, me feront toutes deux grand plaisir. Adieu, chère petite-fille ; bête ou spirituelle, aimez votre grand'maman; c'est le devoir d'une petite-fille bien née et le prix dû à mon sentiment pour vous.
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce mercredi, 2ô mars 1772.
Voilà un nouvel ambassadeur qui vous portera mes dépêches, chère grand'maman; leur importance ne répondra pas à la dignité du ministre. Pas la plus petite nouvelle, pas
la moindre bagatelle à vous mander, excepté les morts el les mariages desquels je pourrais me fier à la Gazette. Cependant, il y a un mariage auquel je prends une sorte de part, qui se fit hier à huit heures du matin par l'archevêque de Toulouse, de madame de Valbelle et de M. d'Adhémar; il n'y avait de spectateurs que les quatre témoins : MM. de Périgord, de Ségur, de Vaudreuil et de Brancas. La mariée est folle de joie; le marié est, dit-on, fort de sang-froid. Dieu les bénisse. Mais ce n'est pas là où j'irais chercher le bonheur; je le crois tout entier où vous êtes, et s'il en reste quelques petites portions, c'est dans la famille des Brienne; ils vivent tous ensemble dans la plus grande paix, dans la plus parfaite union et dans l'abondance. Ils s'en vont tous, à mon grand regret, passer huit ou dix jours à Brienne; ils y bâtissent un beau château, font des jardins magnifiques; ils ont un haras, un équipage de chasse, un théâtre S enfin tout ce que de grandes richesses et beaucoup de bon sens peuvent procurer de bonheur et d'amusement. Rien ne leur manque. Ce sont des gens heureux, ou je suis bien trompée. Vous direz peut-être : La petitefille voudrait être là. Non, chère gran d' maman , ce n'est pas là où elle désirerait d'être.
Vous êtes la bonté même : m'oflïir de m'envoyer votre pianoforte! Me croiriez vous capable de l'accepter? Je vous en croyais deux, un d'Angleterre, un de Strasbourg. Mais, à propos, vous n'avez donc point chanté mon air favori auquel j'ai fait faire un accompagnement de flûte pour le grand'papa. 11 n'y a point d'air plus charmant; c'est vilain à l'abbé de vous l'avoir si peu vanté, je l'ai cependant vu se pâmer en me l'entendant chanter.
1. L'archevêque de Toulouse , décidé à faire de Brienne un lieu considérable, outre les divers établissements dont parle ici madame du Defland , y avait fondé Qn collège de Minimes. M. de Saint-Germain, pendant son ministère, lui per- *<uda de transformer ce collège en une école militaire, que l'éducation de Napoléon a depuis rendue célèbre.
Savez vous que Duclos se meurt? Ce sera une seconde place à l'Académie. La Harpe ne vous paraît-il pas tout fait pour le remplacer? On parle d'une tragédie de Lemierre dont le sujet est le supplice de Barnevelt, le grand Pensionnaire. En voici un trait qui vous plaira. Son fils le va trouver dans sa prison après que sa sentence lui a été prononcée, il lui porte un poignard, son père le rejette, le fils le presse, le père résiste, sur ce qu'il n'est pas permis de se donner la mort. Coton se la donna, dit le fils. Socrate l attendit, répond le père. Avouez , chère grand'maman , que ce trait est beau , et que quoique je vous le rende très -mal, il ne laisse pas de vous faire plaisir.
Il parait un livre nouveau qui fait grand bruit, et dont on arrête le débit ; il a six volumes in-8° et pour titre : Histoire philosophique de rétablissement des Européens dans les Indes. On m'en a lu trois articles : un sur le roi de Prusse qui est un peu oratoire, mais cependant beau ; un autre sur le gouvernement de Suède qui m'a fort plu ; le troisième sur la Hollande qui ne m'a fait nul plaisir parce qu'il est poétique, emphatique, et qu'il n'en reste rien. On fait mystère de l'auteur, mais cependant il est avéré que c'estl'abbé Raynal, qui jusqu'à ce moment semblait fait pour être le pendant de M. Thomas. Voilà les nouvelles littéraires; les politiques sont au-dessus de ma science et de mon génie.
J'aurai ce soir à souper des gens mieux instruits que moi, les Beauvau et d'autres qui ne sont pas de la même catégorie que la leur et la mienne; mais le proverbe est faux: Qui s'assemble se ressemble.
N'avez-vous pas le chevalier de Boufllers? Je le soupçonne parti d'hier et qu'il a eu le mauvais procédé de ne m'en faire rien dire. Chapitrez-le un peu, je vous supplie.
Je suis ravie des succès de la perruque et enchantée de tout ce que vous m'apprenez des bonnes dispositions où le nouvel et brillant Apollon est pour moi. La maréchale est ton-
jours très-enrhumée ; madame de Lauzun, qui ne la quitte pas, ne laisse pas ignorer ses nouvelles.
Adieu, chère grand'maman, voilà une lettre éternelle; l'abbé sera compris dans cette éternité. Je loue ses lettres, sans doute, mais de premier mouvement, par le plaisir qu'elles me font, mais sans art, sans finesse, point à la manière de la fable pour lui faire tomber son fromage; s'il m'en écrit davantage, tant mieux, mais je ne veux rien devoir à l'induslrie ni à l'astuce. Je lui souhaite le bonjour, à ce grand abbé. Je ferai demain un petit souper fin en commémoration des soupers du petit appartement : deux grands évoques et un président. Ah ! pour le coup, adieu. C'est trop bavarder.
Je viens de relire ma lettre, il y a une grande abondance de ma/*, mais c'est, chère grand'maman, que je ne sais pas écrire, mais que cela ne vous fait rien, mais que, par conséquent, je ne m'en soucie pas.
Ce 80 mars J774.
Le chevalier ', ma chère petite-fille, est arrivé en même temps que votre ambassadeur; celui-ci, par dignité, dans une énorme et maussade berline fort ressemblante à un coche, l'autre sur un mauvais petit cheval, à travers champs, comme un chevalier errant. Cet autre n'a point été prendre vos ordres parce qu'il est parti de Versailles. L'ambassadeur m'a apporté votre lettre, et c'est ce qu'il pouvait faire de mieux ; il est vrai qu'il me l'a fait attendre longtemps, et c'est ce qu'il pouvait faire de plus mal. J'ai cru qu'il voulait me la garder pour mes œufs de Pâques.
i. DeBouflflers.
IGO COKRESPONDANGK
J'aime beaucoup vos nouvelles littéraires, le trait de la tragédie de Barnevelt me paraît sublime. J'avais déjà entendu parler de Y Histoire philosophique de rétablissement des Européens dans les Indes; j'ai envie de l'avoir ; il faut que je dise à l'abbé de tacher de me la procurer. Je n'ai pas pu me résoudre à rien lire de l'Éloge des femmes, par M. Thomas. Je n'aime pas plus que vous l'emphatique , le poétique : tout cela me paraît de l'amphigourique , et je crois qu'il n'y a que les sots qui entendent les amphigouris. Si par malheur je croyais en entendre un , ce serait par prétention que je ne l'avouerais pas.
Bon Dieu ! que vous fait le mariage de M. d'Adhémar et de madame de Valbelle? Dieu bénisse l'archevêque qui les a bénis. Je parie qu'il ne s'en soucie guère non plus. Je suis bien aise de tout ce que vous me dites du bonheur des Brienne, parce que j'espère que l'archevêque en a sa bonne part, et que j'aime l'archevêque. J'espère qu'il ne sera pas impossible que nous le voyions un jour ici : peut-être s'y trouvera-t-il avec vous, et alors le proverbe que vous dites être faux : Qui se ressemble s'assemble y se vérifiera, en changeant qui se ressemble en qui s aime. Je ne pense pas de sang-froid au bonheur de vous voir ici ; c'est alors que vous verrez si nous sommes heureux.
Est-ce que je ne vous ai pas dit que j'avais chanté votre chanson , que je trouve charmante , mais que personne ne s'est encore pâmé à me l'entendre chanter, et que je n'ai pas encore pu la faire accompagner au grand-papa, parce que depuis quelque temps il a fort abandonné la flûte? Je la lui ferai reprendre en votre honneur. Pourquoi ne voulez-vous pas de mon piano-forte ? Je vous l'enverrais de tout mon cœur, mais je vous avertis que c'est le plus mauvais instrument du monde; il est toujours discord.
J'ai ri de tous vos mais. Je crois que c'est un tic que vous tenez de votre grand'maman. J'en dis quelquefois vingt de suite; je ne sais si j'en écris autant.
Savez-vous que vous verrez peut-être bientôt l'abbé? Il veut
aller voir son nouveau bibliothécaire. Ce voyage ne m'accommode pas trop , mais il vous accommodera. En attendant, je le désespère tous les soirs en le faisant jouer à un jeu qui l'ennuie à mort et qui s'appelle le domino; c'est le jeu des hussards , des laquais et des filles. On dit que je le joue supérieurement. Je voudrais bien savoir d'où me vient cette analogie avec ces trois ordres.
J'ai fait lire votre lettre à l'abbé ; j'imagine qu'il prendra la peine de répondre à ce qui le regarde, et je me garderai bien de prévenir sa réponse.
Votre Apollon est très-flatté du nouveau titre qu'il doit à sa perruque et à votre poétique. Le grand-papa vous embrasse, et moi, ma chère petite, je vous aime toujours à la folie.
A Chanteloup , ce 1er avril 1T72.
Pour cette fois, chère petite-fille, j'espère que vous serez bien contente de moi , et que vous trouverez que votre grand' maman a bien soin de vous; c'est du nouveau que je vous envoie, du très-nouveau. Cette production ne paraît que de ce matin , j'ai voulu en avoir les gants et vous en donner les prémices : c'est un portrait du chevalier de Boufflers fait par l'abbé ; un de ses mérites est un mécanisme qu'il faut que vous deviniez. Cela produira. Le chevalier a été enfermé toute la journée pour y répondre. Nous vous enverrons tous les fruits de cette première semence. Adieu, chère petite-fille, je vous livre à l'abbé; examinez-le, retournez-le, commentez-le; il vaut mieux que moi à approfondir, quoique vous ne découvriez cependant en lui que la plus petite chose du monde; mais moi, je ne vaux rien que par ma tendresse pour vous.
DE MADAME DU DEPFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce dimanche, 5 avril 1~"2.
Vous ne vous trompez pas, chère grand'maman , je suis parfaitement contente de vous, et j'ai raison de l'être; les attentions prouvent l'amitié, les protestations vagues ne sont rien. Je sais par expérience que l'on dirige toutes ses actions pour l'objet qu'on aime, et qu'on n'a pour tout le reste que des semblants et des paroles. Vous pensez bien de même , chère grand'maman, et tous ceux qui connaissent véritablement l'amitié pensent ainsi ; mais que le nombre en est petit!
Vous m'annoncez une nouvelle bien agréable, un voyage de l'abbé. La première chose que je lui dirai, ce sera pour lui demander l'explication de la fin de votre dernière lettre, qui me paraît ineffable , inintelligible , et qui certainement signifie quelque chose qu'il m'est absolument impossible de deviner. C'est à l'occasion du portrait du chevalier de Bouiïïers, dont je suis contente. Je ne sais pourtant pas ce que veut dire ce sixième sens. J'ai fort envie de voir la riposte du chevalier; il y a quelque chose à tout cela que je n'entends pas. Je ne veux point faire de commentaire sur ce portrait avant que d'être plus au fait.
Hélas! chère grand'maman, le tiroir m'est revenu; je le garde pour le remettre à l'abbé. Le pauvre Horace est désolé de n'avoir pu vous rendre' ce médiocre service. Je suis bien sa caution de son attachement et du désir qu'il aurait de vous le prouver.
On ne s'entretient que de l'aventure de madame de Tavannes; sans doute qu'on vous l'aura racontée. La séparation est faite; on lui donne vingt-deux mille francs. Elle ne sera pas chargée de ses enfants, elle restera à madame la dauphine, ce qui
déplaît fort à son mari. Tout ceci m'a bien étonnée. Je la croyais une dame honesta, et elle n'est rien moins.
On parle beaucoup ici de la réconciliation des princes ; il y a toute apparence qu'ils ne se rendront pas difficiles. Pour moi , j'imagine qu'on leur fera un sacrifice qui aura beaucoup d'éclat, qui ne coûtera guère et n'apportera pas un grand changement en bien au fond des affaires : pour m'expliquer plus clairement, je crois qu'on ôtera les sceaux au chancelier pour les donner au Boy nés ; qu'on rappellera quelques anciens membres du Parlement, qu'on en expulsera quelques-uns du nouveau, et que, sans rétablir l'ancien ordre, les princes seront contents. Tout ceci part de mon imagination , et vous semblera peut-être n'avoir pas le sens commun.
Voici une petite chanson * que vous ne montrerez , s'il vous plaît, qu'à l'abbé, et qui a été faite avant le projet de réconciliation, sur l'air : Vive le vin! vive l'amour :
Du chancelier, du d'Aiguillon, Lequel est le plus grand fripon , Lequel perdra plus tôt sa place?
D'Aiguillon a pour lui la garce Et demi-douzaine de sots.
Le chancelier a pour lui les dévots, La sœur Louison * et son audace.
Si vous aimez mieux , à la place de la sœur Louison , tous les coquins , vous êtes la maîtresse.
Tout est pitoyable ici, chère grand'maman : amis, ennemis, personne n'a le sens commun. Ah ! que je causerai bien avec l'abbé ! On ne peut pas écrire tout ce qu'on pense. Que j'aurais de plaisir de me trouver entre vous et lui ! J'y admettrais volontiers le marquis de Castellane, quoiqu'il soit un peu dur et mal léché : vous l'aurez après Pâques , et l'incomparable