‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. CraufurtChapitre 41 sur 108 · Madame la princesse Louise , la carmélite · texte numérisé non relu

Madame la princesse Louise , la carmélite

à la fin de la semaine prochaine. Et moi, quand m'aurez-vous? Hélas! je n'en sais rien. Je suis comme les fiacres, je m'emporte dans la descente; je fais de si grands pas vers la décrépitude que je serai bientôt hors d'état d'en faire un seul pour quitter mon tonneau. Je vous dirai pourtant confiderrtment que, s'il n'y avait que vous et les vôtres, je risquerais tout ce qu'il en pourrait arriver. Votre amitié me rassurerait sur les inconvénients. Mais, ma grand'maman, je me représente souvent la contenance que j'aurais à travers la compagnie qui vous environne, tout ce que la politesse engagerait à me dire, toute la bêtise de mes réponses, quel serait mon embarras, combien je me trouverais déplacée , tous les soins que vous prendriez pour me rassurer, la contrainte des autres à ne vous pas désobliger en ayant pour moi des attentions forcées. Je n'en pourrais juger, il est vrai, par le regard; mais le ton de la voix y suppléerait, et, sans être trop méfiante, je serais dans un malaise continuel ; je vous causerais mille embarras. Tout cela est vrai,

chère grand'maman ; je sais ce que votre amitié , vos bontés vous feront me répondre; mais, dans le fond, vous et l'abbé trouverez que j'ai raison. Cependant je n'abandonne point totalement le projet de vous aller trouver; peut-être quelques circonstances pourront m'y déterminer. Rien n'est si vrai que ma situation présente m'est insupportable, et, malgré mon âge, je ne commence pas une journée que je ne désire l'avoir finie; que rien ne m'intéresse, ne m'occupe, ni ne m'amuse; qu'enfin je suis dégoûtée de la vie presque autant que tous ceux qui se tuent ou se noient. Vous voyez que je vous parle à cœur ouvert; aussi je vous demande en grâce qu'excepté l'abbé, personne ne voie cette lettre; c'est une sûreté qu'il faut établir sans aucune modification entre nous. Ma confiance doit vous prouver combien je vous aime et combien je me flatte d'être aimée de vous.

J'écrirai à l'abbé quand il m'aura écrit.

DE MADAME DU DEFFAND A L'ABBE BARTHELEMY

Lundi , 6 avril 1772.

11 n'y a pas sur terre une plus grande étourdie que moi. J'écris hier à la grand'maman, je recapitulais depuis cinq ou six jours ce que j'avais à lui mander, je crois n'avoir rien oublié, je ferme ma lettre, je la donne à quelqu'un qui vient de la part de madame Ribot me dire qu'il y a une occasion pour demain ; hier au soir par bonheur on me parle de Voltaire, tout à coup, je nie souviens que j'ai une lettre de lui que je voulais envoyer à la grand'maman: la voilà, mon grand abbé, et j'y joins ce que je lui ai répondu ; il faut que la grand'maman me dicte exactement ce qu'elle veut que je lui écrive, je ne veux rien dire de moi-môme. Ce n'est point lui qui a fait les vers au chancelier qu'on a parodiés.

Autre oubli : je ne sais s'il est de votre part ou de la mienne. Vous ai-je mandé que M. Blacquer avait trouvé la caisse pleine de livres dont vous lui aviez parlé et qu'il désirait savoir ce que vous vouliez qu'il en fit? vous ne m'avez sûrement pas répondu, mais peut-être ne vous l'ai-je pas mandé.

L'évêque d'Arras n'est plus ici, il reviendra immédiatement après Pâques. Je goûte fort sa sorte d'esprit, et j'ai bonne opinion de son caractère; mais c'est sur quoi on précipite trop souvent son jugement.

La séparation de M. et de madame de Tavannes n'est pas encore faite, mais on croit qu'elle se fera; ceux qui se mêlent de cette afFaire se conduisent fort bien.

On a répandu la plus grande fausseté en disant qu'une demoiselle de Lévis, qui n'a point de bien et qui est en Languedoc, allait épouser un certain vicomte1 : il n'en est rien ; ce

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