I. Du Barry
bruit s'est répandu sans qu'on y ait donné le moindre lieu; c'est un petit trait de malignité qui augmente l'aigreur et qui assurément n'est utile ni pour les uns ni pour les autres.
En vérité, mon cher abbé, quand on n'est ni auteur ni acteur, et qu'on est spectateur et observateur, on ne saurait s'affliger d'avoir peu de temps à vivre dans un monde si pervers et si corrompu.
Âvez-vous lu le livre de M. Clément? Que dites-vous de ce faquin qui voudrait placer Quinault à côté du cocher de M. deVerthamon *? 11 croit, en débitant les principes de Despfeaux, avoir son goût et son génie. Tout ce que je lis me met en colère : ne saurait-on se taire quand on n'a point d'idée? mais non ! on saisit celles des autres, on les rend tout de travers ; on est fort content de soi , en faisant périr d'ennui ses lecteurs.
Que dites- vous du choix de l'historiographe*? Les encyclopédistes ont acquis un nouveau et puissant protecteur; d'Alembert s'en trouvera bien, à moins que l'oncle ne contrecarre le tieveu : c'est ce qu'on saura jeudi, c'est le jour que se doit faire l'élection du secrétaire. Pour celle des deux académiciens \ il n'en est pas encore question ; que ne venez-vous chasser tous ces vendeurs du temple!
Adieu, l'abbé, mon intention n'était pas de vous écrire, je voulais attendre une de vos lettres.
1. C'était le coryphée des poètes et des chanteurs des rues, pour lesquels il composait des chansons. Voltaire en a parlé dans la Fête de Belesbat :
Le cocher si fameux à la cour, à la ville , Amour des beaux-esprits, père du vaudeville, Dont vous auriez été le très-digne aumônier, Près Saint-tëustache encore est pleuré du quartier.
2. Marmontel succéda à Dnclos, qui avait succédé à Voltaire. Moncrif, q»i avait écrit Vftistoire des chats, avait eu précédemment des prétentions à cette charge; quaftd il parla au maréchal de Richelieu de son désir d'être historiographe : «Tu veux dire historiogriphe, » lui répondit le maréchal.
3. Deux places étaient vacantes par la mort de MM. Bignon et Duclos.
Le portrait du chevalier de Boufllers est fort bien, j'attends celui qu'il aura fait de vous.
La grand'maman vous annonce, diles quand vous viendrez; j'ai, je vous assure, bien de l'impatience de vous voir.
DE LA DUCHESSE DE CfîOISEUL A MADAME DU DR^AND
A Chanteloup, ce 14 avril 1*72.
Je vais commencer ma lettre par tout ce que j'ai d'ennuyeux à vous dire , ma chère petite-fille , afin d'en être débarrassée* D'abord la lettre de Voltaire que vous avez envoyée à l'abbé et à laquelle il faut que je vous fournisse une réponse : il faut lui mander que comme la disgrâce n'ôte pas le goût, nous avons conservé la môme admiration pour lui; mais que la circonspection que notre position exige ne nous permet pas d'être en commerce avec un homme aussi célèbre, et qu'elle nous fait désirer qu'il ne parle de nous ni en bien ni en mal dans aucun de ses écrits publics ou qui peuvent le devenir, que son silence est le plus grand égard qu'il puisse marquer à notre situation et la marque d'amitié qu'il puisse nous donner à laquelle nous serons le plus sensibles.
Ensuite je vous dirai que je ne me soucie pas du tout que mon bureau n'ait pas été vendu ; mais ce à quoi je ne suis pas indifférente, c'est à la bonté que M. de Walpole a eue de s'occuper de me le faire vendre et dont je vous prie de le bien remercier de ma part. Vous pourrez rendre le tiroir à l'abbé quand il ira à Paris, et il part mercredi, dont bien me fâche et bien vous duit. Voilà comme on ne peut pas contenter tout le monde à la fois, et ce qui prouve qu'il faudrait que tous les gens qui s'aiment se réunissent une bonne fois pour toutes pour ne se plus séparer. Moi qui ne connais plus d'autre bien que de vivre en paix et aise dans mon château, au coin de mon feu,
au fond de ma province, je n'aspire qu'au bonheur d'y réunir tous mes amis.
La réconciliation des princes est très-certainement manquée, et on assure qu'elle n'aura plus lieu; malgré ce qu'on en dit, je ne répondrais pas que par la suite ils ne réalisent vos spéculations.
Une bonne fois pour toutes je vous demande en grâce, ma chère petite-fille , de ne jamais me dire : vous savez, parce que je ne sais jamais rien ; il faut au contraire me dire : Je vous apprends, et l'expression sera presque toujours juste et l'annonce me fera toujours plaisir, parce que je suis curieuse. Tout le monde s'est donné le mot pour nous écrire : « vous savez l'histoire de madame de Tavannes, » comme si chacun était convenu de ne point nous la dire , de sorte que sans le baron de Talleyrand, qui vient d'arriver et à qui nous l'avons demandée, nous ne la saurions pas encore, car on avait beau nous mander que nous la savions, cela ne nous l'apprenait pas. A propos de madame de Tavannes, il est pourtant trèsvrai que le vicomte Adolphe x épouse mademoiselle de Lévis et qu'il est premier écuyer ; quelle infamie!
Je n'ai jamais rien vu de si joli que votre chanson, il faut avouer mon indiscrétion. Je n'ai pas pu me tenir de la chanter au grand -papa, et le grand-papa de la chanter en plein salon où elle a reçu un applaudissement universel; mais j'ai défendu qu'on en prît des copies et personne ne sait qui me l'a envoyée. Gardez-vous bien de changer sœur Louison, c'est le trait. Ce que vous proposez d'y substituer serait une injure. Nous nous sommes seulement permis une petite correction : vous faites Louison de deux syllabes, il est de trois, de sorte que nous retranchons l'article pour retrouver la mesure, et cette suppres-
i. Du Barry, neveu du mari de la favorite; il épousa mademoiselle de Tournon , qu'il laissa veuve. Elle quitta alors les armes et les livrées de cet ignominieux mari. Un procès lui fut intenté par la famille pour l'obliger à les reprendre.
sion fait très-bien parce qu'elle ajoute au dénig rement , ainsi chantez donc Sœur Louison et son audace, au lieu de la Sœur lmison et je vous réponds que la chanson et vous, vous en trouverez fort bien.
Qui vous a donc révélé le mécanisme du portrait du chevalier de Boufllers? J'étais bien sûre que vous ne l'aviez pas dé* couvert, puisque vous n'aviez pas entendu la fin de ma lettre. .Ne trouvez-vous pas aujourd'hui avec moi que c'est la plus petite chose du monde? L'abbé a reçu hier votre lettre sans monosyllabes qui nous a tous fait rire , mais il y a une faute, Quelques-uns.
Savez-vous que le grand-papa et madame de Grammont se demandaient, l'autre jour, pourquoi vous ne veniez pas, et que le grand-papa, sans avoir lu votre lettre que je n'ai montrée qu'à l'abbé, répondait précisément tout ce qu'elle contient? Je parie, disait-il, que c'est par timidité, par enfantillage, parce qu'elle se fait des fantômes de tout, qu'elle croit qu'elle ennuierait, qu'elle importunerait, et madame de Grammont de combattre victorieusement tous ces fantômes, et tout le monde de convenir qu'il n'y a personne qui ne vous désire, qui ne fût charmé de vous voir, qui ne s'occupe de vous pour son plus grand plaisir, et pour conclusion que vous aviez très-grand tort de n'y être pas, parce que vous y seriez fort bien pour vous et encore mieux pour nous. L'abbé vous contera tout cela, ma chère petite-fille; mais ce qu'il ne vous dira jamais assez, c'est combien nous vous aimons.
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CIIOISEUL
Pari», ce 18 avril 17*2.
Oh ! l'indiscrète grand'maman , qui a montré la chanson ! et comment l'abbé n'en a-t-il pas fait la critique? Gomment n'a-
t— il pas vu que place et garce ne rime point? je l'ai reconnu, moi qui ne suis qu'une ignorante, je l'ai corrigé. Voici deux façons à choisir :
Du d'À***, du Ch***,
Lequel pendra-t-on le premier?
Comment finira cette farce?
Le reste de même. Voici l'autre :
Du C***, du D***,
Le règne sera-t-il bien long?
Combien durera cette farce?
Le reste de même.
Sans doute qu'il est fort heureux qu'il y ait trois syllabes à Louison, cela vaut cent fois mieux.
Je vous envoie, chère grand'maman, un écrit théologique qui vous fera plaisir. Vous en reconnaîtrez bien l'auteur.
J'attends l'abbé avec impatience, j'aimerais mieux le partager avec vous que de vous l'enlever, je ne suis que trop persuadée de la satisfaction que j'aurais auprès de vous. Le grandpapa se trompe en pensant que la timidité m'arrête: ce n'est pas le sentiment qu'on a quand on est vieille et aveugle, on n'a plus la prétention de plaire, on ne craint plus le ridicule; mais on ne veut occuper personne , on est mal à son aise de sentir qu'on n'est bonne à rien, on se croit déplacée dès qu'on est hors de chez soi. Mais je remets tout raisonnement pour l'arrivée de l'abbé.
J'ai reçu une seconde lettre de Voltaire fort semblable à des articles de son Encyclopédie : il répète encore qu'il parle sans cesse de son attachement pour vous et le grand-papa, et cette personne, considérable à qui il en a fait la déclaration c'est M. de Richelieu. Je lui envoie la copie de ce que vous m'avez écrit.
DK MADAME DU DEPFAND. 474
J'ai lieu de croire que Ton fera quelque chose pour M. de Beauvau; j'espérais que cela allait être tout à l'heure: le retardement me déplaît, mais on assure qu'on ne changera pas d'intention et qu'elle est actuellement telle qu'on peut la désirer. Je vous promets, chère grand'maman, de vous dire tout ce que je saurai, et de ne plus écouter la crainte de vous redire ce que vous pourriez déjà savoir; pour aujourd'hui je ne sais rien, sinon que je n'ai pas plus dormi cette nuit que les autres et que je suis un peu plus stupide qu'à l'ordinaire.
Au nom de Dieu, le plus grand secret pour cette misérable chanson. Voyant assez souvent la mère , je serais cent fois plus coupable. Adieu, chère grand'maman. J'aime beaucoup le grand-papa. J'achèterais bien cher le plaisir de me trouver entre vous et lui.
Le marquis de Boufflers soupa hier chez moi , je le questionnai beaucoup ; il n'est pas tout à fait aussi abondant que son frère le théologien '.
LETTRE CCCXLI
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CIIOISEUL
Ce samedi , 18 avril 1T72, à 5 heures du soir.
Les espérances que je vous ai données dans ma lettre de ce matin n'ont pas tardé à être remplies. Je viens d'apprendre par le prince que le roi lui accorde vingt-cinq mille francs de gratification annuelle, en attendant un grand gouvernement. Ce fut hier au soir, au travail de M. de Monteynard. La maréchale m'avait dit, mardi dernier, que cette grâce serait accordée; mais elle m'en avait demandé le secret. Je suis persuadée qu'elle a rendu de très-bons offices.
i. bc chevalier de Boufflers avait porté le petit collet.
On s'attendait à plusieurs distributions de grâces , c'est-àdire de places, auprès de M. le comte d'Artois. 11 n'en est pas question dans ce moment.
Je ne me porte pas bien , chère grand'maman, je ne puis écrire plus longtemps.
LETTRE CCCXLII
A Chanteloup, ce 19 avril 1772.
Je vous écris aujourd'hui, ma chère petite-fille, quoique je n'aie pas de lettre de vous et que je n'aie rien à vous dire, parce que je ne veux pas vous écrire par l'abbé, qui vous verra cette semaine; il sera ma lettre et vaudra beaucoup mieux qu'elle. Il ne faut pas vous jouer à tous deux le mauvais tour d'interrompre par mon bavardage les premiers moments du plaisir que vous aurez à vous revoir.
Que dites-vous de votre incomparable, que j'attendais il y a eu hier huit jours, puis mercredi dernier; qui avait juré ses grands dieux qu'il passerait sa semaine sainte avec nous, et qui prétend être retenu par des affaires , et que je ne verrai plus que quand il plaira à Dieu ou aux beaux yeux de sa belle? Ah ! votre incomparable est incomparablement faible et insupportable pour ceux qui, comme moi, ont du faible pour lui; mais il faut le prendre comme il est, avec ses défauts, et l'aimer en dépit d'eux.
M. de Gontaut m'a encore envoyé des bouquets de parfilage, et à madame de Grammont un oignon; son imagination est intarissable ; je suis bien aise de la liaison qui s'est établie entre vous. 11 doit vous amuser, et je suis bien aise quand je crois que ma chère enfant s'amuse, car je l'aime comme il faut aimer, avec détail.
LETTRE CCCXLJII
DK MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce dimanche, 26 avril 1772.
L'abbé m'arriva vendredi, à trois heures. J'en fus surprise; je ne l'attendais plus que dans le courant de cette semaine. Mon petit doigt m'avait dit que vous étiez enrhumée. Sa présence, avant qu'il m'eut parlé, m'apprit que vous vous portiez bien; il me l'a confirmé. 11 soupa hier chez moi avec mesdames de Luxembourg, de Lauzun, et M. de Gontaut.
Mais, ma grand'maman, vous ne m'avez point confié tous vos bonheurs. Vous aurez mercredi au soir madame de Luxembourg; rien n'est si plaisant! je prévois qu'elle deviendra aussi fort amie de madame d'Enville. Elle va de conquête en conquête. Vous la garderez trois semaines ou un mois. Je vous demande en grâce qu'il ne soit pas question du couplet. L'auteur serait inconsolable s'il courait; il m'avait extrêmement recommandé de ne le confier qu'à vous; rien n'est plus important pour lui que personne n'en ait connaissance.
L'abbé me parait avoir bien des affaires, et je ne prévois pas le voir autant que je le voudrais. 11 soupera jeudi chez moi avec madame de Beauvau , et le lendemain vendredi peut-être tète à tête.
Ce sera M. de La Rochefoucauld qui vous rendra cette lettre. Il est le plus assidu courtisan de mademoiselle de l'Espinasse1; je ne sais si c'est cette liaison qui a nui à ma connaissance avec lui et avec madame d'Enville , mais je les vois
1. Il est curieux de remarquer combien le souvenir de son ancienne compagne est désagréable à madame du Deffand, et avec quel soin elle évite de le rappeler. Voilà la première fois que son nom se trouve prononcé dans la correspondance avec la duchesse de Choiseul; il ne Test pas une seule fois avec Voltaire, « rarement avec Walpole.
plus rarement qu'autrefois. L'abbé, à qui je confierai tout, vous rendra compte de tout. Peut-être vous écrirai-je encore demain. Je suis pressée aujourd'hui, parce qu'il faut que je donne cette lettre cette après-dinée à M. de La Rochefoucauld qui viendra la chercher, et que mon secrétaire est prié à dîner et qu'il est plus de deux heures.
Au nom de Dieu , un grand secret sur le couplet.
DE MADAME DU DEPPAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce lundi, 27 avril 1772.
Je devrais ne vous point écrire, chère grand'maman ; je suis dans une disposition de corps et d'esprit fort contraire à pouvoir rendre une lettre agréable. Je n'ai que des pensées tristes, des regrets du passé, un dégoût affreux du présent et nul espoir pour l'avenir. Je vois partir tous ceux qui vont vous trouver, avec une douleur extrême; je voudrais être à leur place. Sentiront-ils le bonheur d'être avec vous? Quel sentiment les y conduit? Pourquoi faut-il que moi qui vous aime si véritablement, tendrement, sois la seule condamnée à ne vous point voir? Venez! me direz- vous. Vous me répéterez ce que vous m'avez dit cent fois dans vos lettres, et que je crois très-sincère. Mais, malgré cela, si vous ne revenez pas bientôt, je suis condamnée à ne plus vous revoir. Je n'aurais pas la force de faire le voyage, et si j'arrivais, ce ne serait vraisemblablement que pour vous donner le plus triste spectacle. Non, non; il n'y faut plus penser !
Je n'ai point encore eu le moment de causer avec l'abbé. Je le vis vendredi environ une demi-heure. Il arriva chez moi le samedi comme on allait se mettre à table, H ne s'y mit pas; après souper la conversation fut générale , je ne le vis point hier. Il devait souper avec moi jeudi avec madame dé Beauvau;
mais elle vint me prier hier au soir de remettre ce souper au samedi, à cause de quelque changement dans les voyages du roi. Voilà mon histoire par rapport à l'abbé. Ainsi que vous voyez, je n'ai pas tiré jusqu'à présent grande consolation de
lui. Gardez-vous bien de lui en faire le plus petit reproche. 11
est accablé d'affaires, et certainement il me verra dès qu'il aura des moments de libre. 11 a de l'amitié pour moi; et puis avec qui pourrait-il parler de vous comme il aime à en parler? Ainsi, je vous le répète, gardez-vous de lui dire un mot qui puisse le contraindre à se gêner. Tous les moments qu'il passerait avec moi pourraient apporter du retardement à l'expédition de ses affaires, et retarder son retour auprès de vous; et en jugeant de vous par moi-même, je sens que le plus grand des malheurs est d'être privé de ceux dont on est parfaitement aimé, et dans lesquels on a une entière confiance.
Vous allez donc avoir la maréchale avec les La Rochefoucauld. On ne" peut pas dire que tout ce qui s'assemble se ressemble. Je pense souvent à la fermeté de votre caractère, à votre courage. 11 me paraît incompréhensible qu'avec autant de sensibilité on puisse se soumettre si absolument et si entièrement à la raison, se rendre heureuse en se rendant indépen# dante de tous les événements, de toutes les situations, de toutes les circonstances. Ne serait-ce pas parce que votre cœur est parfaitement satisfait? Mais est-il possible de jouir d'un tel bonheur? S'il vous a été réservé, il ne pouvait l'être pour personne qui le méritât plus que vous !
Changeons de propos. Il m'est venu une idée sur l'abbé, que je n'ai pu encore lui communiquer. Pourquoi ne penseraitil pas à l'académie? ne m'allez pas dire que le moment n'est pas favorable; pardonnez-moi, il l'est, et mille choses peuvent vous le prouver. Votre disgrâce, si on peut l'appeler ainsi, loin de refroidir pour vous vos amis , a redoublé l'amour et la vivacité de ceux qui vous étaient attachés , et vous a fait un nombre infini de nouveaux prosélytes qui se servent de vous
pour faire sentir leur haine pour les autres. La plus grande partie de 1* Académie embrasserait avec ardeur un choix qui ferait honneur à leur discernement et prouverait leur courage et leur fierté. 11 est très-possible que la cour , par de certains motifs, se fît honneur de laisser les suffrages libres. Enfin c'est une idée qui m'a passé par la tête, et que je vous communique. Il faudrait sans doute sonder les esprits avant de laisser soupçonner qu'on y pense. Peut-être ceci vous paraît une vision? Mais je vous dis tout, et si je m'interdisais ce plaisir et cette liberté, je deviendrais automate.
Je crois cette lettre abominable , mais elle ne vous dégoûtera pas de moi. Votre amitié est plus solide ; on ne la perd pas pour quelques moments d'ennui qu'on vous donne.
Adieu, chère grand'maman. Vous avez une petite-fille bien tendre ; mais cela ne l'empêche pas d'être bien sotte.
Je suis bien étonnée de n'avoir point encore eu de réponse à la lettre dans laquelle je vous ai envoyé les monosyllabes du chevalier.
LETTRE CCCXLV
A Chanteloup, ce 28 avril 1772.
En m'envoyant la girandole des monosyllabes, vous m'avez envoyé aussi la girandole de vos lettres ; il y en avait trois à la fois, et par conséquent celle où vous m'annonciez la gratification de M. de Beauvau. Mais j'en avais déjà fait compliment et reçu la réponse. J'ai été charmée, comme vous croyez bien. Je craignais seulement que la grâce ne fût pas suffisante; mais comme elle n'est qu'en attendant mieux, tout est bien, et je souhaite que le mieux que j'attends soit le gouvernement de Lyon , car on nous menace de ne pouvoir pas encore conserver longtemps le duc de Villeroy.
M. de. Boufflers m'a raconté votre embarras à l'apparition de madame de Valentinois, et la séparation qui s'était faite dans la chambre. Vos vues ont été remplies, car votre embarras vous a fait beaucoup plus d'honneur que sa visite ne vous aurait fait tort1.
Comme j'avais montré la chanson au grand-papa, je lui ai aussi montré les variantes; mais nous préférons toujours la faute aux corrections. N'ayez pas peur, cette chanson ne fera pas plus de chemin que celui que je vous ai avoué. Je n'ai pas montré l'autre chanson au grand-papa, parce que je suis discrète ; mais j'ai ri et de ce que vous l'aviez faite, et de ce que vous ne voulez pas la donner à celle pour qui vous l'avez faite. Vous avez eu peur qu'elle ne se reconnût qu'aux épines *. On dit qu'elle va venir ici, cette rose ou cette chatte. Elle n'a point eu d'épines l'année passée; je souhaite qu'elle fasse patte de velours cette année-ci. Oui, nous allons avoir assez de monde , et dans tout cela, comme vous dites, ma chère petitefille, je ne vous trouve pas. J'espère que l'abbé vous dira bien, d'après lui et pour moi, que tout ce que vous dites sur votre voyage n'a pas le sens commun.
A propos de voyage, je sais pourquoi vous ne voulez pas croire à celui de madame de Grammont à La Ferté : c'est qu'on dit dans le tripot de la cour qu'elle et moi sommes brouillées; que madame de Mirepoix vous aura rapporté cette nouvelle, et que vous aurez cru que le voyage de La Ferté en était une preuve et une suite. Mais madame de Mirepoix ne sait ce qu'elle
1. On a vu que madame de Valentinois était de la petite cour de madame du Barry.