‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. CraufurtChapitre 43 sur 108 · II · texte numérisé non relu

II

dit. Madame de Grammont et moi ne sommes pas. brouillées ; elle ira à La Ferté , et alors il vpus paraîtra tout simple qu'elle y aille.

Je finis, parce qu'on m'appelle ;. puis vous avez l'abbé; avec lui vous n'avez besoin de rien; il ne faut pas vous en détourner : renvoyez-le-moi pourtant le plus tôt que vous pourrez. Adieu, cbère petite-fille, ni lui ni moi ne pourrons jamais assez vous dire combien je vous aime.

N'avez -vous pas réellement été bien contente de la petite pièce de monosyllabes? Je la trouve charmante; je la garde à l'abbé.

LETTRE CCCXLV1

DE MADAME DU DEPFAND A LA DUCHESSK DE CHOISEUL

Ce dimanche, 3 mai 1772.

Après avoir passé une occasion d'écrire à ma grand* maman, je serais indigne d'être sa petite-fille d'en laisser passer une seconde. Je voulais écrire par M. de Castellane; j'avais commencé une lettre, mais il ne plut pas à mon indigne génie de me la faire continuer, il me refusa toute expression, toute pensée. Je ne sais pas ce qu'il fera aujourd'hui; je suis dans sa dépendance , et c'est un sot et fantasque gouverneur. Vous croirez aisément tout le mal que je vous en dis..

Savez-vous, chère grand' maman, que depuis que l'abbé est ici je ne puis plus vous écrire ? Je n'aime point que mes lettres arrivent avec les siennes ; vous recevez par lui la fleur de toutes choses, et moi je ne vous donne que le marc et la lie. Mais laissons cela.

Ce n'est pas madame de Mirepoix qui a imaginé votre brouillerie; elle a été répandue dans Paris je ne sais par qui. Les gens sensés, du nombre desquels je suis, n'en ont rien cru, et moi, je vous assure, moins que personne; votre union avec

madame de Grammont n'est point de celles qui peuvent jamais se rompre par des caprices et des fantaisies. La convenance l'a établie et la soutiendra. Les événements l'ont formée; il n'y a que des événements contraires qui puissent y nuire; alors comme alors. Mais tant que la situation présente subsistera, je suis bien sûre qu'il n'y aura pas le moindre changement. Le voyage de La Ferté m'a surprise sans que j'en inférasse rien qui pût autoriser les bruits qui avaient couru. L'abbé vous dira comme je pense; je lui parle à cœur ouvert. Je me figure que vous entendez tout ce que je lui dis, et c'est ce qui m'ôte le besoin d'écrire.

Ah ! je ne doute pas que la chatte rose n'emploie tous ses charmes. Comment s'accordent-ils avec ceux de madame d'Eftville? Il doit y avoir de grandes dissonances; mais, ainsi que dans le duo du Déserteur, l'accompagnement produit l'accord. À propos de ce duo, j'ai changé ma chanson; elle n'est plus sur l'air de : Vive le vin, etc., j'en ai choisi un plus court; j'ai pris celui du Prévôt des marchands :

J'ai préféré, dans ce bouquet,

La marjolaine et le muguet

A la fleur dont on craint l'épine.

Ce choix n'a rien de surprenant ;

L'emblèmo aisément se devine :

On ne veut point craindre en aimant.

C'est là tout ce que je voulais dire. Le premier air, qui a un vers de plus, m'avait forcée à y ficher l'amour, qui n'avait que faire là.

' L'abbé vous dira des couplets où l'on en peut ajouter

mille.

En voici un sur O filii et filiœ :

Lequel est le plus grand fripon ,

Du Ch***, dud'A*'*?

C'est celui-ci, c'est celui-là. Alléluia.

En conservant le refrain , on peut passer en revue les sept péchés mortels, etc., etc.

L'abbé soupa hier chez moi avec douze ou treize personnes, la dominante des dominations1, sa belle-fille5, son petit frère, sa belle-sœur, la fille de cette belle-sœur, MM. de Ligne, de Caraccioli, etc. Ce dernier est un drôle de personnage; c'est toute la comédie italienne : bonhomme franc, gai, naturel, assez d'esprit pour en paraître beaucoup à ceux qui n'en ont guère, et le plus grand admirateur de la dominante, qui est extrêmement flattée de cette nouvelle conquête.

Le monde est bien sot, chère grand'maman; il le devient tous les jours de plus en plus. Je me plairais bien à en faire la critique avec vous et avec M. de Castellane. J'ai la superbe de croire que nous ferions souvent chorus. Je sens tous les jours combien un trait qui est dans une comédie de feu M. de Forcalquier, est excellent. Un valet de chambre, en parlant de la conduite de son maître avec les femmes, dit : « N'en pouvant estimer aucune , il a pris le parti de les aimer toutes. »

C'est un sentiment pareil qui fait supporter tout le monde.

Je vous envoie un nouveau conte de Voltaire8; il fait l'admiration de tous nos beaux-esprits, tant mâles que femelles. Nos seigneurs et maîtres les encyclopédistes le trouvent admirable.

Adieu, chère grand'maman; je ne suis qu'une bavarde. Je vous donne mon blanc-seing pour dire tout ce que vous voudrez à M. de Castellane; ne donnez point d'autres bornes au bien que je pense de lui que la connaissance que vous aurez de ce qu'il pense pour moi.

Je n'aime pas cette phrase, je ne la trouve ni facile, ni ni claire; mais vous me traduirez. Il serait peut-être convenable que vous dissiez quelque chose de moi à la chatte rose et

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