La Bégueule, un des jolis contes de Voltaire
à sa petite-fille, même au marquis de Boufllers, et cent mille amours au grand-papa, mais à la condition qu'il ne verra pas cette lettre.
Ma grand'maman , je vous écris au milieu de ma nuit; je voudrais bien que ce fût entre deux sommeils : le premier a été bien court, et le second est bien douteux.
LETTRE CCCXLV1I
A Chanteloup, ce 6 mai 1TJ2.
Je trouve très-bon, ma chère petite-fille, que vous ne m'écriviez pas quand vous n'avez rien à me dire, pourvu que je sache de vos nouvelles , et j'en ai toujours su. Et qu'estr-ce qui a quelque chose à dire? Ce n'est pas moi, en vérité; je ne sais rien; et quand je sais quelque chose, je ne pense rien. Je suis donc très-indulgente sur les absences de l'esprit, mais non pas sur celles du cœur. Le marquis m'avait dit que vous ne m'aviez point écrit par lui parce que vous étiez fâchée contre moi, à cause qu'il y avait longtemps que je ne vous avais écrit. J'aime bien mieux l'explication que vous me donnez de votre silence par la lettre que m'a apportée madame d'Achy, que celle-ci. Il ne faut pas , ma chère petite-fille , que vous soyez lâchée contre moi quand vous êtes longtemps sans recevoir de mes lettres. J'écris quand je le puis , c'est-à-dire quand il y a des occasions , et jamais par la poste. Je ne veux rien changer à ma méthode, pour me laisser oublier entièrement de ces messieurs de la poste, qui vraisemblablement ne pensent plus à moi depuis qu'ils ne voient plus mon écriture. Vous m'avez écrit une lettre si triste par la maréchale, que j'avais besoin de celle que m'a apportée madame d'Achy pour me tranquilliser, non pas sur votre santé, car je sais certainement qu'elle est bonne, mais sur votre état. Vous avez des vapeurs, des insom-
m CORRESPONDANCE
nies. Ma chère petite-fille, tout cela m'afflige infiniment, parce que tout cela est infiniment triste ; mais tout cela ne m'inquiète pas , et je vois que vous êtes mieux à cet égard , à en juger pair les différences de votre style. Vous voulez donc renoncer absolument à nous venir voir ici. Ce parti me mettrait au désespoir, si jet n'avais passé ma vie à me sacrifier pour ce que j'aime. J'avais attaché mon bonheur à l'espérance de ce voyage ; j'aime mieux y renoncer que de hasarder votre repos, votre tranquillité et votre santé. Mais croyez que mes regrets sout proportionnés à mes désirs passés, et que ceuxci Tétaient à mon sentiment pour vous, qui est infiniment tendre.
Vous avez bien peur que je ne parle de ce couplet. Au nom de Dieu, rassurez-vous, il est déjà oublié, hors de moi. Je n'eb ai parlé qu'avec le plus profond secret, et passé le premier moment, il n'en a plus été question.
Vous avez bien fait d'ôter l'amour de votre bouquet, car, comme vous dites fort bien, il n'a plus que faire là. Je suis fâchée que vous ne me donniez qu'une esquisse des Alléluia; ils doivent être fort piquants ; envoyez-m'en la suite par l'abbé. Non , je n'ai point fait de reproche à l'abbé de ce qu'il ne vous avait pas vue davantage , parce que je ne suis point une indiscrète, puis parce que j'étais bien sûre qu'il n'avait pas tort, et que ce pauvre abbé était plus malheureux que vous de ne vous pas voir.
La chatte rose ' est tout aussi douce et aussi aimable cette année que l'année passée. Je ne vous dirai point si madame d'Enville s'en accommode; je puis seulement vous assurer qu'elle s'y prête fort bien. La discordance ne s'est point fait sentir encore, mais je ne puis me flatter d'être, comme vous dites, la base de l'accord.
Je suis assez de votre avis sur ce que vous pensez de l'union