La maréchale de Luxembourg
n'est qu'ennuyeuse. Ah ! que je regrette la toilette de la grand'maman ! que j'étais bien là dans mon centre, mon abbé à mes côtés ! Reverrai-je cet heureux temps ?
Quand vous n'aurez rien à faire écrivez-moi quelques lignes à bâtons rompus , il n'importe quoi , ce sera vous souvenir de moi, et me nommer la grand'maman; peut-être quelque jour écrirai-je au grand-papa, quand je me sentirai en gaieté ; je crains que ce ne soit de longtemps»
Adieu, l'abbé. Vous direz, après avoir lu cette lettre : Je voudrais qu'elle ne sût pas écrire, ou bien qu'elle sût écrire.
LETTRE CCCLV11
DB MA D AMR DU DEFFAND A LA DUCHESSE DU CHOÏSEUL
Ce vendredi , 5 juillet 1772, à 0 heures du matin.
Je reçus hier votre lettre du 30. Vous alliez partir pour Heun ; vous n'en devez revenir qu'aujourd'hui, à ce que l'on m'a dit; vous y resterez donc un jour de plus que vous ne comptiez, ce sera un trait de complaisance que vous aurez eu pour l'évoque. Pour qui n'en avez-vous pas, chère grand'maman? Quand je pense à vous (et c'est sans cesse), je m'étonne qu'il y ait sur terre une personne comme vous. Je vous estimais, je vous aimais avant mon voyage, mais depuis je ne puis pas dire ce que je pense, ce que je sens; il serait impossible que je l'exagérasse, puisqu'il m'est impossible de m'en rendre raison à moi-même : tout ce que je puis vous dire, c'est que vous vous êtes emparée de tous mes sentiments. Je ne comprends pas comment je vous ai quittée ; il n'y a point de bonheur et d'agréments dont je n'aie joui à Chanteloup , c'était votre amitié pour moi qui me faisait valoir; j'étais, comme disait l'abbé, la mère éternelle. Je suis aujourd'hui réduite à ma juste valeur ; toute ma gloire est éclipsée , je suis une nouvelle Eve bannie
du paradis terrestre, sans avoir cependant écouté le serpent ni mangé aucune pomme. Ab ! ma chère grand'maman , je suis bien triste ; j'ai plusieurs grands chagrins ' et un million de petits; les insomnies, les mauvaises digestions sont les moindres : je m'afflige en pensant que l'année prochaine j'en aurai une de plus. Je suis au désespoir quand les personnes à qui madame la D. de Grammont écrit, viennent me dire qu'elle n'a pas remarqué en moi les sentiments qu'elle inspire à tout le monde , quoique je les aie ressentis plus que personne. Ma grand' maman, mon grand-papa, mon grand abbé, détruisez cette injuste prévention. Comment pourrais-je jamais conserver l'espérance et bâtir le château en Espagne de me retrouver encore une fois en ma vie dans celui de Chanteloup? Si j'osais, je me plaindrais à elle-même de son injustice; mais elle m'ôte toute confiance en jugeant si mal de moi.
Il faut, chère grand'maman, que je vous fasse un aveu : j'ai quelque ressemblance à l'inquiet, dont le grand-papa lut si bien le rôle ; je suis donc inquiète qu'il ne se soit moqué du portrait que j'ai fait de lui dans ma lettre à l'abbé. Tout ce que j'ai dit de lui est ce que j'en pense, et qui est bien vrai; mais n'aura-t-il pas trouvé le style recherché et précieux ? Je sais qu'il l'abhorre et il a grande raison. Je soupçonne que, sans le vouloir, j'ai pu tomber dans ce ridicule : mais n'allez pas lui dire cette crainte , ce serait un nouveau sujet de se moquer.
L'on a fait tout Paris pour trouver de jolies serviettes à café et cela a été inutilement ; vous n'en aurez que de trèscommunes, il n'y en a point d'autres; ce sera madame de Lauzun qui partira demain, ou bien M. d'Estrehan qui partira lundi, par qui vous les recevrez.
Vous me manderez ce que vous aurez jugé de tout ce que
1. Les lettres qu'elle reçut de Walpole à la suite de ce voyage à Chanteloup, dont il avait eu beaucoup d'humeur, sont d'une dureté extrême.
j'ai envoyé à l'abbé ; on m'a parlé de trente médailles avec des inscriptions latines , qu'on dit être bonnes ; si je peux les avoir vous les aurez.
Je n'ai encore vu aucune personne de celles que j'ai vues à Chanteloup, j'en suis fâchée.
A 4 heures.
Différentes heures, différent secrétaire. J'espère voir madame de Chauvelin cette après-dînée , jugez combien de questions je lui ferai. Je suis mille fois plus curieuse des nouvelles de Chanteloup que de celles d'ici; je ne suis point politique; j'interroge peu , et le peu que j'apprends je l'oublie.
Dites à l'abbé, chère grand'maman, que je parlerai à l'évêque d'Arras de madame Ménage; mais je ne sais ce qu'il fait, il ne me vient pas voir. Je souperai demain avec lui chez la petite sainte , et je donnerai à souper lundi à M. et Mrae de Beauvau et à l'archevêque. Ce sera le jour de la réception à l'Académie. Le roi a levé l'exclusion de MM. Delille et Suard; ainsi ils sont assurés des premières places, ce qui est un grand triomphe.
M. de Yillerasse n'obtiendra pas sa grâce.
Vous recevrez vos serviettes dont je ne suis pas contente; mais rien n'est si vrai qu'on n'en saurait avoir de plus belles, à moins qu'on ne les commande.
Vous aurez vos deux pots à crème et au lait et votre jatte en même temps que votre théière de Saxe, madame Poirier a dû vous le mander.
Adieu, chère grand'maman, vous savez si je vous aime.