‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. CraufurtChapitre 50 sur 108 · DE L'ABBÉ BARTHELEMY · texte numérisé non relu

DE L'ABBÉ BARTHELEMY

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Chanteloup , ce 5 juillet 1772.

J'ai à peine le temps, ma chère petite-fille, de vous écrire quatre mots tout en courant. Je vous avais gardée pour la bonne bouche ; mais ma journée a passé presque aussi vite que quand vous étiez à Chanteloup. Nous avons ici un peintre qui attrape la ressemblance à merveille. C'était à mon tour à me faire peindre. Je me suis mise avec tous mes atours, et après tous ces frais, je ne me suis pas trouvée assez jolie, et le peintre a employé toutes ses forces sur madame de Tingri. Je n'ai pas moins été obligée de passer toute l'après-dînée à voir cette opération. Après cela sont arrivés M. de Poix et M. de Lauzun, qui m'a apporté une lettre charmante de ma petitefille. Le temps s'est passé en demandes et en réponses, et comme je n'avais personne pour arrêter le soleil, il s'est couché tout d'un coup. On a sonné le souper, et me voilà obligée de faire une comète pour amuser tout le monde. On m'appelle; j'y cours; mais laissez-moi donc le temps de dire à ma petitefille que je l'aime, moins à la vérité qu'une certaine personne, mais plus que toutes les autres.

L'abbé vous aura peut-être écrit que je suis fort enrhumée ; ne le croyez pas. 11 prend souvent son cul pour ses chausses.

Vous croyez bien que ce n'est pas moi qui ai dicté cette dernière phrase * !

4. Ce dernier paragraphe est de la main de la duchesse de Choiseul.

LETTRE CCCLIX

DE MADAME DU DEPPAND A L'ABBE BARTHÉLÉMY

Paris, ce 9 juillet 1772, à 0 heures du matin.

Vous voyez quelle heure! Depuis que je suis de retour, il en est tous les jours de même. Joignez à cela plusieurs chagrins ; voilà mon histoire ! . . .

Je reçus enfin hier une lettre de notre baron; il est de retour chez lui, en très-mauvaise santé. Les nouvelles qu'il reçoit de Danemark ne lui laissent aucune espérance : il ne sera ni employé ni récompensé. 11 dit qu'il viendra passer l'hiver à Paris. Il ira le printemps à Chanteloup; après cela il se retirera comme un vieux chat dans quelque coin pour y mourir. Je tâcherai de détruire ce beau projet. 11 veut que je parle sans cesse de lui à la grand'maman et au grand-papa, et que je vous dise mille injures; écrivez-lui, envoyez-moi votre lettre. H faut avoir pitié des malheureux et leur dire de douces paroles quand on ne peut pas faire mieux.

Madame de Gèvres part aujourd'hui et vous mène madame Rouillé. Cette dernière ne jette-t-elle pas quelque ridicule sur mon voyage? Je ne m'en embarrasse pas. On m'a trop bien reçue, on m'a trop bien traitée, pour que je sois en peine du ridicule; bien loin de m'en repentir, je dis sans cesse : Pourquoi n'y suis-je pas encore?

Monsieur de Boisgelin * vous porte ma lettre. Vous aurez les Beauvau mardi 14 ; vous garderez le prince jusqu'au & ou 6 d'août, la princesse jusqu'au 27 ou 28. L'archevêque de Toulouse, entre le 20 et le 25 de ce mois-ci, vous rendra une visite de cinq ou six jours; l'archevêque d'Aix et sa sœur kchanoinesse feront de même.

i. L'archevêque d'Aix.

De toutes mes connaissances de Chanteloup, je n'ai encore vu que le petit Sénac et madame Cbauvelin. Le duc de Noailles m'a envoyé trois gros volumes in-folio de lettres de madame de Maintenon. Celles que j'ai lues sont sur les affaires du quiétisme. Je serais bien aise de voir M. du Bucq; je négocierai avec lui pour les autres manuscrits.

On dit que la division est plus forte que jamais entre les deux chefs, et que Thémis a bien plus beau jeu. On parle mal de Neptune. Mars paraît triomphant. Il n'a pas voulu que l'on mit sur le pied des grands gouvernements celui de Corse. J'admirais, mais je n'admire plus. C'est qu'il aime mieux garder celui qu'il a, qu'il aurait fallu qu'il rendît, et qu'il ne veut pas courir le risque de tout perdre un jour. La sœur a l'abbaye de Saint-Pierre de Lyon qui vaut,cent mille livres de rentes.

M. de Beauvau vous portera ses discours *. Vous me manderez lequel vous trouverez le meilleur ; les Systèmes seraient bons si on en retranchait une vingtaine de vers. Il y a du même auteur une ancienne comédie qu'il a rapetassée ; son titre est : le Dépositaire. Je n'en ai lu que les premières scènes, qui ne me donnent pas envie de continuer.

L'abbé, j'aimerais bien mieux causer avec vous que de vous écrire. J'aurais un million de choses à vous dire, et je ne trouve rien à vous écrire. Dire que je vous aime, que j'admire le grand-papa, que j'adore la grand'maman, c'est toujours chanter la même note!... Adieu donc.

1. Les réponses aux discours des deux nouveaux académiciens, Beauzée et Brequigny. Ceux qui assistèrent à leur réception disaient que le discours de Beauzée était long et plat, et que celui de Brequigny n'était pas long.

A Chanteloup, co 9 juillet 1772.

Je ne sais comment il se fait, ma chère petite-fille, que tout le monde se plaigne de mon inexactitude à écrire, et que cependant j'écrive toujours et surtout à vous. En vérité ce ne serait pas vous que j'aurais envie de négliger; l'abbé vous dira de mes nouvelles, c'est-à-dire que je me porte fort bien , mais un peu fatiguée de cette brillante compagnie dont l'aflluence est si flatteuse pour M. de Choiseul, et c'est à cause de cela qu'il ne faut jamais convenir que j'en sois fatiguée. Ah ! je le suis bien pourtant ! et mon abbé me quitte, et me voilà seule au milieu de l'univers. Jouissez-en du moins, ce sera une consolation pour moi ; je l'ai chargé de toutes mes commissions à madame Poirier, dont j'ai reçu toutes les porcelaines et une fort jolie lettre, mais un grand pot affreux que je lui renvoie. Vous vous êtes occupée de toutes ces commissions d'une façon charmante pour moi; je meurs d'envie d'en avoir encore à vous donner, pour le plaisir que j'aurais à vous occuper de votre grand' maman.

A propos, dites-moi, je vous prie, pourquoi vous ne vous êtes pas donné la peine de m' écrire par M. de Gontaut à qui vous aviez promis une lettre? 11 m'a apporté de vos nouvelles, et c'est beaucoup; mais comme vos lettres sont quelque chose, et quelque chose de fort bon, on n'a pas tout quand elles mandent. Que trouvez-vous donc de si joli à celle que j'ai écrite * madame de Luxembourg? Elle m'a donné une peine affreuse, Parce que je n'avais rien à dire ; il n'en est pas de même avec vous, ma chère petite-fille; je peux très-bien n'y savoir ce que

je dis, mais je sais parfaitement bien ce que je sens quand je

vous parle ou quand je parle de vous , et vous le savez aussi parfaitement bien, à ce que j'espère.

A propos, vous avez dû croire que je radotais quand je vous ai annoncé une lettre que madame de Gèvres devait vous envoyer pour l'Angleterre, mais je ne faisais que répéter le radotage de madame Rouillé. Madame de Gèvres avait pris la lettre pour la donner au secrétaire de milord Harcourt, qui n'était pas encore parti.

M. de Choiseul ne sait pas pourquoi vous vous plaignez de son oubli; il est certain que je suis témoin de sa tendresse et de son occupation de vous, car il m'en parle sans cesse, et c'est ma faute si je ne vous parle pas de lui.

LETTRE CCCLXI

DE MADAMK DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce samedi, 11 juillet 1772.

Que n'est-ce moi qui porte les lettres des autres! que je leur envie le service qu'ils me rendent! Vous voilà donc, chère grand'maman, avec la meilleure compagnie du monde, quoique fort peu semblable à celle que je vous avais laissée. Votre théâtre change souvent de décoration. Elles me seraient toutes parfaitement égales, si je pouvais y être fixée et que mon tonneau pût tenir sa place au-dessous des trônes, des principautés et des dominations. Je suis dans le désert, chère grand'maman, jamais je n'ai senti si vivement la désolation d'être séparée de vous; j'ai des moments de désespoir, je serais toute prête à prendre la poste et à vous aller demander un petit coin dans votre château, à m'y établir, et à renoncer à tout ce que je connais dans le monde, pour ne m'occuper que de vous. Ah! je comprends bien le bonheur de l'abbé, il en est si digne que je ne voudrais pas l'avoir, si c'était à la condition qu'il le perdît. Mais je voudrais le partager. Je suis persuadée, chère grand'-

maman, qu'il n'y a que vous, l'abbé et moi qui sachions aimer. Quelle funeste science pour qui est séparé de ce qu' il aime! J'ai le cœur bien gros, chère grand'maman! il aurait grand besoin de s'épancher, ce qui ne peut se faire par écrit. Votre petite-fille est bien malheureuse, et elle ne le serait pas si elle était avec vous. Mais c'est trop me laisser aller à vous parler de moi, c'est un sujet trop ennuyeux. La princesse, qui vous rendra cette lettre, vous communiquera peut-être la plénitude du bonheur dont elle jouit. Tant mieux! je souhaité qu'elle efface l'impression de tristesse que je crains de vous avoir faite.

Vous aurez les premiers jours du mois prochain un archevêque et sa sœur la chanoinesse ; elle a toute la dignité chapitrale, qui, jointe à la protection des puissances et des dominations, la rendent une personne des plus importantes; de plus, on lui dit qu'elle ressemble à mademoiselle d'Hénin. Elle ne pourra vous donner que peu de jours cette année. Elle aime fort madame de G... Je lui ai demandé si elle vous connaissait ; m'ayant répondu que non, je fus fort tentée de lui demander comment elle imaginait d'aller chez vous. Les gens qui ne doutent de rien me surprennent toujours. Je recommande à l'abbé de la persifler, je suis sûre qu'il l'en trouvera digne.

Est-il vrai que vous allez avoir Gatty? Tant mieux si vous pouvez le garder cet hiver ; j'aimerais mieux qu'il eût choisi cette saison-là que celle-ci, s'il ne peut être que quelques mois avec vous.

Je ne sais rien de nouveau ; les divisions durent toujours, mais l'égalité des talents et du mérite maintient l'équilibre. Le vieux chancelier * doit être mort à l'heure que j'écris. Son fils n'en sera guère plus riche : il a mangé le bien de sa mère et il ne le retrouvera pas dans celui de son père; il laissera à peine de quoi payer ses dettes. Et l'on a passé pour honnête homme

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