Mort assassiné dans la nuit du 15 mars
qu'il n'en reste pas le moindre souvenir. Je me hâte, mon cher comte , de vous instruire d'une chose si consolante pour l'humanité, si glorieuse pour la nation qui en donne l'exemple.
LETTRE CCCXCII
DE L'ABBÉ BARTHÉLÉMY A MADAME DU DEFFAND
24 septembre 1T72.
M. le général Burgoyne part ce soir. Il n'a passé que trois jours ici. La grand'maman a été ravie de le voir et très-fâchée de le perdre. Elle se porte mieux depuis quelques jours. Sa principale occupation à présent est de prendre des leçons de clavecin. Balbatre est ici depuis quinze jours, il est venu avec son piano -forte organisé. C'est le plus joli instrument du monde, surtout lorsqu'il en joue.
M. et madame de Chabot sont partis aujourd'hui; demain madame la duchesse d'Enville et M. le duc de La Rochefoucauld. 11 restera encore beaucoup de monde , et Ton attend l'univers entier dans les mois d'octobre et de novembre. Savezvous qui doit venir dans ce temps-là? Madame la comtesse de Boufflers. J'entends parler de ses perfections, de ses vertus et de la sublimité de son esprit. Je fais réellement un cours d'esprit et de vertu. Tout cela passe devant mes yeux comme les petits marmousets qu'on voit dans la lanterne magique; la comparaison n'est pas tout à fait juste et demande des exceptions.
Une grande nouvelle pour Chanteloup ! Il est arrivé hier quinze vaches suisses ; elles sont du canton d'IJnderwald ; elles sont de l'Hermilage, d'un lieu d'où il n'en sort jamais. Le grandpapa alla au-devant d'elles; nous y avions été la veille, et nos espérances furent trompées; elles couchèrent à deux lieues d'ici. Ceux qui les conduisaient arrivèrent hier matin, chantant des chansons suisses pleines de finesse et de goût. Les soixante-
dix vaches qui étaient dans l'écurie les accueillirent avec des mugissements pleins de la plus douce harmonie. Elles reçurent des visites toute la journée. On les fera peut-être promener aujourd'hui devant le salon pour les montrer aux dames. Le grand Christophe, depuis cette augmentation de sujets, croit valoir quinze fois plus qu'il ne valait, et que sa nation vaut quinze fois les autres. Je voudrais avoir leur poitrine, celle des anciennes vaches , celle des taureaux et des veaux , pour faire entendre ma voix à Saint-Joseph, et vous dire hautement, doucement et tendrement combien je vous aime.
LETTRE CCCXCI1I
A Chante loup, ce 25 septembre 1772.
Vous m'avez fait un honneur infini, ma chère petite-fille, en m' envoyant les lettres des comtes d'Eisestein et de Scheffer; personne ne les connaissait ici; j'ai été entourée, recherchée, écoutée, elles m'ont donné une grande considération. Et c'était à vous que je devais tout mon mérite. Je ne comprends pas plus que vous la lettre du comte d'Eisestein ; le commencement a l'air d'une belle chose et la fin est un amphigouri; il a voulu se donner l'honneur de la résistance; quand on n'a pas celui du triomphe, on se console par la gloire de résister. Je n'entends guère mieux cette liberté que le roi de Suède a rendue à sa nation en se réservant à lui le droit de tout proposer, de tout faire, de tout empêcher. N'avez -vous pas ri comme moi de cette phrase du comte de Scheffer qui dit que le peuple ne se plaint que de ce que le roi n'ait pas gardé le pouvoir absolu? Pauvre peuple ! comme on le fait parler partout, ou comme on l'interprète! Quelle plate lettre, que cette lettre ! quel faux et froid enthousiasme, quelle basse adulation ! Oh ! oui, je crois bien que le comte de Creutz est enchanté
parce qu'il se croit bien aise, mais je voudrais demander à tous ceux qui aiment tant le pouvoir absolu , s'ils ont parole d'y avoir part comme ils l'ont à la liberté publique, et s'ils ont sûreté de garder celle que le hasard leur y donnerait. Cependant en supprimant mes réflexions aux Suédois, faites de ma part au comte de Creutz tous les compliments que la circonstance exige. Rendez à M. de Liéven tous ceux dont il vous a chargée pour moi et cachez -lui soigneusement que je n'ai nul souvenir de sa personne.
Je suis charmée que notre pauvre baron soit à Paris. Je suis très-fâchée qu'il y soit malade. J'ai le plus grand désir de le voir, vous ne pouvez pas lui dire trop de tendresses de ma part.
Dites, je vous prie , à madame de Caraman combien je suis sensible à son souvenir.
Vous m'annoncez toujours votre incomparable et il n'arrive pas; je ne me lasse pas de l'attendre , il ne me blasera pas sur le plaisir de le voir et s'il m'en prive entièrement, je ne l'aimerai pas moins, car il m'est prouvé qu'il n'y a d'autre parti à prendre avec lui que de le prendre comme il est.
Je suis bien aise que vous aimiez mon général Burgoyne, c'est le meilleur et le plus honnête homme du monde, ce n'est peut-être pas le plus saillant pour les agréments de la société, mais il doit vous plaire parce que c'est un des plus raisonnables ; parlez-lui beaucoup de moi, et dites-lui combien nous sommes touchés du voyage qu'il a fait ici pour nous voir, et combien vous m'avez entendue parler de ma tendresse pour sa femme.
Ne me laissez point oublier de M. l'archevêque de Toulouse; M. de Choiseul me lit à l'instant une lettre de lui, par laquelle il mande qu'il a fini l'affaire de notre chapitre, c'est un trèsgrand service qu'il nous a rendu et il l'a arrangé de la façon qui nous convenait le mieux à tous égards; je charge M. de Choiseul de le remercier pour moi pour lui éviter l'importunité d'une lettre, mais je vous prie de lui marquer encore ma sensible reconnaissance. Je suis enchantée qu'il se prépare à nous
donner plus de temps cet hiver qu'il ne nous en a accordé cet été, assurez-le bien que je ne serai pas celle qui jouira le moins du bonheur que nous procurera sa présence. M. de Choiseul vous embrasse bien tendrement, et moi, ma petite-fille, je vous aime de tout mon cœur.
LETTRE CCCXC1V
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce dimanche, 27 septembre 1772, à 6 heures du matin.
J'appris hier à minuit qu'il partait aujourd'hui à midi quelqu'un pour Chanteloup. Je serais bien fâchée qu'il ne vous portât pas un billet de votre petite- fille; j'ai été charmée, chère grand'maman, de celui du grand-papa, remettez-lui, je vous supplie, ma réponse et mandez-m'en le succès.
Je causai hier une heure tète à tête avec la petite sainte; nous parlâmes toujours de vous et nous convînmes que nous nous aimions en vous, par vous et pour vous; si nous avions eu l'abbé, au lieu d'un duo c'aurait été un trio; mais non pas de ceux où les paroles sont différentes. Cette petite sainte se porte assez bien , sa belle-fille comme le Pont-Neuf.
Quelle compagnie avez-vous à présent? Si c'est madame d'En ville, daignez lui dire un mot de moi. Je compte que le général Burgoyne répondra à toutes mes questions; je lui en ferai sans nombre. J'espère qu'il m'apportera un petit billet de vous et une grande lettre de l'abbé; je vais lui écrire un mot.
Adieu, chère grand'maman, je vais tâcher de dormir. Je voudrais que ce sylphe dont vous m'avez entendu parler prît votre forme et rendît mes nuits aussi agréables que mes journées le sont peu.
LETTRE CCCXCV
DE MADAME DU DEFFAND A L'ABBE BARTHELEMY
Ce dimanche, 27 septembre 1772, à 7 heures du matin.
Je ne doute pas que le général Burgoyne ne m'apporte aujourd'hui ou demain une lettre de vous ; j'en ai besoin pour me mettre en train d'écrire ; ainsi, mon cher abbé, n'attendez jamais rien de moi qu'en réponse à ce que je recevrai de vous. Je n'entends plus parler de Voltaire, je ne m'en soucie guère. Je vous prie de me dire très-sincèrement comment mon billet au grand-papa aura réussi; M. de l'Isle ne sera-t-il pas tenté d'y répondre?
Je n'entends point parler de M. du Bucq. J'aurais eu le temps de faire copier les cinq volumes in-folio depuis que je lésai entre les mains, mais indépendamment de la fidélité que l'on doit ils n'en valent pas la peine.
On m'a dit de belles anecdotes de la cour des Hottentots; Sa Majesté Hottentesse est devenue éprise de son maître à danser. Et le premier magistrat de cet empire, voulant faire ajuster sa cabane, et n'ayant pas de fonds pour cela, a donné un repas aux maçons, manœuvres et charpentiers, espérant qu'ils se contenteraient de cette affabilité. C'est un charmant pays ; l'égalité y est établie, comme vous voyez.
Adieu, l'abbé, quand je vous écrirai en réponse, cela ira mieux.
Je vous adresse mon paquet, distribuez mes lettres et mes compliments. Dites quelquefois un mot de moi à madame de Grammont; je voudrais qu'elle me conservât un peu de bonté.
LETTRE CCCXCVI
A Chanteloup, ce 29 septembre 1778.
Eh ! mon Dieu ! j'allais écrire une grande lettre à ma chère petite- fille I J'allais donner carrière à mon imagination et à mes sentiments ; et voilà le cardinal de Rohan1 qui arrive. Je l'ai établi dans un fauteuil dans le salon ; il est impotent ; il faut que j'aille le rejoindre. M. de Choiseul m'en fait presser. Je me coiffe, on m'étourdit, on me tiraille, on me désespère.
M. de Choiseul se vante d'avoir reçu un billet charmant de
vous, la parodie de :
« Et rendez-lui ses droits usurpés par l'amour. » Il m'a promis de me le montrer. Je vous en parlerai une autre fois, je ne puis que vous embrasser aujourd'hui, ma chère petite-fille ; mais je vous embrasse tendrement.
LETTRE CCCXCVII
DE L'ABBÉ BARTHÉLÉMY A MADAME DU DEFPAND
29 septembre 1T72.
Le quatrain a eu le plus grand succès. Le grand-papa et la grand'maman en ont ri de tout leur cœur, et l'ont trouvé charmant. M. de l'Isle vous en parlera; il s'en va, je ne sais où, ni pourquoi, ni pour combien de temps. 11 vous instruira du flux et reflux du monde qui passe sans cesse sous nos yeux. C'est un théâtre mobile. Je m'y regarde comme une statue de carton, placée à demeure dans un des coins. Cette statue, qui ne
1. Le prince Louis-Constantin de Rohan, cardinal-évêque de Strasbourg, né le 24 mai 1697.
pense guère plus que celles de bronze et de marbre, a pourtant imaginé un projet qui lui plaît infiniment. C'est d'écrire la gazette du jour, et de vous l'envoyer à chaque occasion. Je vous nommerai ceux qui vont et viennent. Avant-hier matin, par exemple, il arriva quinze vaches suisses; le lendemain il arriva un tel ou une telle. Cette variété d'espèces en jettera dans le style. L'auteur attend que le lecteur éclairé voudra bien lui donner des avis sur l'exécution de son projet. Il le remercie de l'histoire des Hottentots dont il avait déjà quelque notion.
LETTRE CCCXCVIII
DE MADAME DU DBFPAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce 1" octobre 1T78.
Tout le monde est envolé ! Monseigneur de Toulouse est à Brienne, il est peut-être déjà parti pour Toulouse; les premiers jours de novembre il sera à Montpellier pour les États. Je lui écrirai exprès pour lui apprendre que vous êtes contente de lui. Je ne reverrai plus les Caraman de longtemps ; le mari part pour le Languedoc et la femme va à Bruxelles ; je m'accommode infiniment de leur société; je leur ai, cet été, rendu visite presque toutes les semaines; je suis persuadée que vous vous accommoderiez fort de madame de Caraman, et elle serait enchantée de vivre avec vous.
Vous aurez enfin l'incomparable, on n'en peut plus douter; il part aujourd'hui , il va d'abord chez M. de Jaucourt et puis chez M. de La Vrillière ; vous l'aurez dans le courant de la semaine prochaine et vous le garderez jusqu'à la Toussaint. Sa dame aura pour la consoler de son absence ses chevaux à sa disposition.
Madame de Luxembourg partira aux fêtes de la Toussaint pour vous aller trouver. L'abbé me mande que vous attendez
la comtesse de Boufflers. Vous n'avez pas le temps de respirer.
Je vis hier M. de Chabot1, il me plaît et j'eus beaucoup de plaisir à lui parler de vous. Je n'ai point encore vu le général Burgoyne, ce n'est pas sa faute, j'étais à Roissy quand il m'est venu chercher.
Vous avez très-bien jugé , chère grand' maman , les lettres des comtes suédois. Le Creutz est toujours en extase.
Notre pauvre baron est plus triste que jamais, il est souffrant, il est inquiet, il est très-malheureux; sa fortune n'est pas aussi mauvaise que je le craignais, il a vingt-quatre mille livres de rentes. Il pourrait s'établir ici , mais il est indécis, il y restera du moins jusqu'après Pâques.
Je vis hier M. Gayot, il ira la semaine prochaine à Chanteloup. Qui n'aurez-vous point cet automne? Hélas ! moi, ce dont je suis assurément bien fâchée. Je voudrais avoir une petite loge à Chanteloup; l'abbé y aurait une place, vous y auriez aussi la vôtre quand vous voudriez, vous seriez tantôt avec les acteurs, tantôt avec les spectateurs. L'abbé et moi serions toujours spectateurs; je ne laisse pas de l'être, quoiqu'ici, dans mon tonneau. Je compte que la comtesse de Boufflers aura les premiers rôles. C'est un grand théâtre que celui de Chanteloup.
Je crois avoir perdu Voltaire, il ne répond point à ma dernière lettre, elle lui aura déplu; je m'en console. J'ai entendu quelques tirades de ses Lois de Minos dont l'application est très-claire ; nous verrons comment cela sera reçu du public. Si l'on m'en donne une copie comme on me Ta promis, je vous l'enverrai.
Adieu, chère grand' maman , ayez bien soin de votre santé, parlez quelquefois de moi avec l'abbé, et soyez bien persuadée que vous êtes aimée de moi plus que de personne au monde.