‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. CraufurtChapitre 64 sur 108 · II · texte numérisé non relu

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de ce mois, il la finit par ces mots : Je vous aimerai toujours et votre gran<Tmamany mais à quoi cela sert-il?

Avez-vous lu l'extrait du panégyrique de saint Louis dans le Mercure? ne vous en a-t-il pas donné une assez bonne idée?

Je voudrais causer avec vous, mon cher abbé, j'y aurais bien plus de plaisir qu'à vous écrire. Malgré mon âge, j'abrégerais volontiers mes années de tout l'intervalle qu'il y a du moment où je suis au moment où je désire être.

Adieu, l'abbé.

Madame de Bou ville est morte. D' lissé se meurt. Madame de Sully ne donne guère d'espérance * : il y a sept ou huit femmes qui s'en désespèrent, mais madame de Poix l'emporte sur toutes les autres.

LETTRE CCCCII1

A Chanteloup, ce 14 octobre 177%.

Vous seriez effrayée, ma chère petite-fille, si vous appreniez par le public l'accident arrivé à l'abbé, vous ne devez pas l'être en l'apprenant par moi. Aurais-je la présence d'esprit nécessaire pour vous écrire, aurais-je le courage de vous rassurer si les suites de cet accident étaient inquiétantes? Croyez -en donc à ma tendresse pour lui et à ma vérité pour vous du récit que je vais vous en faire. Hier l'abbé étant à la chasse, arrêté sur son cheval , il s'est avisé de vouloir faire le joli cœur et de passer sa jambe sur l'arçon de sa selle à la manière des femmes, il a glissé dans cette position et est malheureusement tombé à faux sur l'épaule et s'est cassé la clavicule; c'est, à ce qu'assurent tous les médecins et chirurgiens, la moindre des fractures

1. La duchesse de Sully, mademoiselle de Poyanne; elle mourut à vingt ans, de suites de couche. La princesse de Poix était son amie intime, et lui rendit les plus tendres soins.

par son danger qui est nul, par ses suites qui sont sans inconvénients et par sa douleur qui est la plus légère que Ton puisse éprouver dans une fracture. La sienne est simple, on y a remédié tout de suite, et du moment où il a été pansé, il n'a plus souffert du tout ; après son pansement et la saignée faite, on Ta mis au lit où il a passé une nuit fort tranquille, quoiqu'il n'ait pas beaucoup dormi. 11 est sans fièvre et si bien que Ton croit même qu'on ne sera pas obligé de le ressaigner ce soir, quoiqu'il soit d'usage de saigner beaucoup dans les fractures. Si celle-ci se passe sans fièvre, cela sera fort extraordinaire, parce qu'on dit qu'il doit toujours y en avoir le second ou le troisième jour. Ainsi vous ne devriez pas être effrayée si vous appreniez par les nouvelles de demain qu'il y en aurait eu ce soir ou la nuit prochaine. Pour le moment l'abbé est très-gai et ne souffre absolument que de ses ligatures et de la contrainte de sa situation qui est pénible. Ne suis-je pas bien malheureuse, ma chère petite - fille, qu'il arrive un pareil accident à Chanteloup et que ce soit mon meilleur ami qui l'éprouve ?

DE MADAME DU DEFPAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce vendredi f ltj octobre 1772.

A mon réveil je reçois quatre lettres de Chanteloup: une du grand-papa, une de l'incomparable et deux de vous, chère grand' maman. Ah! je n'ai pas envie de rire, ainsi je remets ma réponse au grand-papa quand je serai entièrement rassurée sur l'abbé. Ma grand'maman, quelle peur vous avez eue et quelle bonté à vous de penser à moi, de prévenir mes alarmes! Je sens cette marque d'amitié jusqu'au plus profond de mon cœur. Si je m'en croyais, ou plutôt s'il était possible, je partirais tout à l'heure pour vous aller trouver, je ne puis pas vous savoir dans la peine et dans l'inquiétude, en avoir infiniment

moi-même et rester séparée de vous ; mais je ne me porte point bien. N'allez cependant pas croire que je sois malade, mais je ne serais pas en état dans ce moment- ci de faire un voyage. Que cette goutte d'eau ne fasse pas répandre le verre. Mon plus grand mal est mon âge, et les insomnies qui s'y joignent me rendent très-faible de corps et d'esprit.

J'attends de votre tendresse, chère grand'maman, d'avoir des nouvelles de l'abbé, non pas des lettres, gardez-vous-en bien, mais des bulletins, le premier venu sera bon pour les écrire. Je suis si troublée aujourd'hui que je ne saurais vous rien dire de plus. J'embrasse le grand-papa, et quand je serai parfaitement tranquille, je tacherai de tirer du creux de mon cerveau quelque trait naif pour répondre à son factum.

J'écrirai aussi à l'incomparable, mais pas dans ce moment, je ne puis rien dire de plus. Ce pauvre abbé! je voudrais être auprès de lui.

Votre lettre du 8 et celle du grand-papa, sans date, m'ont été rendues en même temps que la vôtre du 14 et celle de l'incomparable qui sont venues par la poste.

LETTRE CCCCV

DE MADAME DU DEFPAND A LABBE BARTHELEMY

Ce dimanche, 18 octobre 1772.

Vous êtes indigne de l'amitié que j'ai pour vous, si vo n'avez deviné l'effroi et la douleur que j'eus en apprenant vofc*e accident; heureusement je suis rassurée sur ses suites, mais il est impossible que vous ne souffriez pas; la contrainte et h gêne sont insupportables, et c'est cependant, mon cher abbé, votre moindre mal. Je vous plains, je plains la grand'maman, je voudrais être avec elle auprès de vous et y rester sans elle quand elle est obligée de vous quitter. Ayez soin qu'on me donne de vos nouvelles tous les jours ; mandez-moi combien

de temps vous serez lié et garrotté; ne me laissez ignorer aucun détail. La petite sainte envoie chez monsieur votre neveu et elle m'informe de ce qu'il lui mande. J'eus hier un bulletin, j'en attends un aujourd'hui. Dictez-les vous-même et n'y omettez rien.

LETTRE CCCCV1

DF. MADAME DU DKPFAND A LA DUCHESSE DK CHOISEUL

Ce dimanche, 18 octobre 1772, à 6 heures du matin.

Cette lettre ne partira que demain par M. de S tainville. Je devrais naturellement attendre pour vous écrire l'arrivée du facteur qui apportera sans doute de très-bonnes nouvelles de l'abbé, mais, ma grand' maman, il m'en apportera peut-être d'un lointain pays qui m'attristeront beaucoup et ni'ôteront le pouvoir d'écrire. M. Walpole a un grand accès de goutte. Ce mal, qu'on ne regarde pas comme dangereux, l'est infiniment pour lui, il en a deux fois pensé mourir. Vous n'avez pas les mêmes sujets d'être inquiète pour l'abbé, mais c'est encore trop de ne pouvoir vivre avec lui comme à l'ordinaire, et de le voir dans la souffrance et la gêne. Je donnerais toute chose au monde pour être avec vous tant que durera cette triste situation. La visite de l'incomparable se trouve bien placée, c'est un petit supplément. On ne peut être que cela au défaut de l'abbé. Car qui pourrait le remplacer ?

Qu'avez-vous dit du billet du grand-papa ? Y en a-t-il jamais eu d'aussi charmant? Sa parodie est un chef-d'œuvre. C'est un parfait échantillon de la gaieté, de la grâce et de la justesse de son esprit; il est de toute impossibilité d'y répondre; l'entreprendre serait rappeler la fable de l'âne et du petit chien. Je l'ai montré à la petite sainte qui en a été ravie. Je la vois souvent, chère grand'maman, je me plais infiniment

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avec elle; vous êtes le sujet de nos entretiens et nous ne tarissons jamais.

Je ne fermerai cette lettre que cette après-dînée , je vais actuellement tâcher de dormir.

A 2 heures.

Je n'ai point eu de lettre d'Angleterre, mais j'ai reçu le bulletin de l'abbé ; je n'en suis pas contente; sans doute cependant qu'on a un bon chirurgien. Que de troubles et d'inquiétudes, et que je souffre de n'être point avec vous !

LKTTRE CCCCVI1

DR L'ABBK BARTHÉLÉMY A MADAME DU DEFFAND

24 octobre 17».

Ma fracture va très-bien, il ne faut plus que de la patience, vous allez juger si elle est difficile. La grand'maman a la bonté de passer une grande partie de la journée avec moi ; le reste de la compagnie , sans aucune exception, y vient tous les jours successivement, ou ensemble. Je reçois de la part de mes amis beaucoup de lettres pleines de l'intérêt le plus tendre; je ne doutais pas du vôtre et je n'en suis pas moins touché. Je conclus de tout ce détail qu'il n'y a rien de si avantageux^ pour se garantir de l'ennui que de se casser la clavicule. J» n'écris plus à M. le baron , je vous prie de lui en faire mes excuses.

Votre réponse au problème du grand-papa est charmante, il en a été ravi ainsi que la grand'maman , cette grand'mamau qui vous aime tant, et qui dans cette occasion me paraît la meilleure dame de charité, la meilleure sœur grise et la plus adorable femme qui ait jamais été. Je vous raconterai quelque jour tout ce que sa bonté pour moi lui a inspiré de soins, d'inquiétude et de vigilance.

LETTRE CCCCVIII

A Chanteloup , ce 25 octobre 1772.

Oui, assurément, ma chère petite-fille, je crois que vous avez été bien effrayée, bien affligée, bien inquiète de l'accident de l'abbé; je crois que vous avez eu pour lui les sentiments qu'il mérite et que sa situation inspirait, et je suis sûre que vous avez partagé tous les miens. Le désir que vous avez eu de partir sur-le-champ pour nous venir trouver dans ce cruel moment est bien touchant pour tous deux, pourquoi ne l'avez- Vous pas satisfait? nous nous en serions mieux trouvés et vous aussi : continuellement auprès de lui, j'ai toujours vu qu'il ne Souffrait pas, et on me répétait sans cesse qu'il n'y avait nul danger à son état. De Saint-Joseph, vous avez dû toujours le Voir souffrant et le croire en danger; pour moi, le premier moment passé, mais ce moment, en effet, a été horrible, je n'ai point été aussi malheureuse que l'ont dû être ses amis de Paris. Pour à présent, je vous crois parfaitement tranquille sur son compte, il vous écrit lui-même et je crois n'avoir rien à ajouter aux bonnes nouvelles qu'il vous donne de sa santé; mais il fallait que vous eussiez la tête tournée; à la première lettre que vous lui avez écrite, vous lui mandez que madame de Choiseul vous envoie tous les jours de ses nouvelles qu'elle envoie chercher chez lui à Paris de son neveu l'abbé. 11 n'y a point eu de nouvelles de l'abbé chez lui; ainsi on n'a pas pu y envoyer pour cet objet; ce neveu abbé est en Provence, ainsi il n'a pas pu en donner, madame de Choiseul n'avait pas besoin d'en envoyer chercher nulle part parce que je lui en envoyais tous lesjours, et vous n'aviez pas besoin d'en avoir par elle, puisque je vous envoyais aussi un bulletin tous les jours. Ainsi, voyez,

ma chère petite-fille, que d'absurdités vous avez dites dans une seule phrase.

Je suis bien affligée de la goutte de M. Walpole. Je le suis pour lui, je le suis pour vous, je partage toute votre inquiétude, et je vous prie de me donner les nouvelles que vous en recevrez.

Vous avez écrit au grand-papa un mot qui est le sublime du génie, on ne peut pas se tirer avec plus de grâce et plus d'adresse d'une question à laquelle on ne veut pas répondre. Il en a senti tout le trait, mais il me charge de vous dire que la traduction de votre petite phrase est qu'on ne répond pas aux lettres de province. 11 est un peu enrhumé, ce grand-papa, mais ce n'est rien puisque je n'en suis pas inquiète. Ne vous enrhumez pas, ma chère petite-fille ; dormez, digérez et aimez toujours votre grand'maman qui vous aime de tout son cœur.

LETTRE CCCCIX

DE MADAME DU DKPFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce mardi, 27 octobre 1T72.

J'ai différé à vous remercier, chère grand'maman, de l'exactitude que l'on a eue à m'envoyer des bulletins, ne voulant pas vous faire venir la pensée de m'écrire. Je sais ce que coûtent les moindres soins, quand ils détournent de ce qui occupe fortement. Dieu merci, vous voilà plus tranquille; mais il me reste des doutes dont je voudrais être éclaircie. On a donc levé trop tôt l'appareil , puisqu'on a été obligé de le remettre, et qu'il faudra le laisser plus de trente jours? La fracture n'était donc pas reprise ou elle était mal remise? Cependant, comme l'on marque que l'état présent est des plus satisfaisants , je ne me permets pas l'inquiétude.

Je ne puis vous exprimer, chère grand'maman, combien j'ai ressenti votre situation. Elle aurait suffi pour me causer

bien du chagrin, et dans ce même temps j'en avais de particuliers qui m'étaient bien sensibles et qui subsistent encore. Depuis plus d'un mois M. Walpole est pris de la goutte de la tète aux pieds; ses souffrances sont affreuses; les nouvelles du 20, qui sont les dernières , disent que depuis deux jours elles sont un peu diminuées.

Je n'ai pas la force de soutenir de grands malheurs, mon esprit en est accablé; je ne saurais écrire, parler ni écouter. Ah ! chère grand'maman , ces derniers événements m'ont fait faire une enjambée vers l'imbécillité de la vieillesse. Ne soyez pas étonnée si je vous écris plus rarement; mes sentiments sont toujours les mêmes quant à la vivacité, mais ils ne produisent plus dans ma tête que des idées confuses, je ne trouve plus d'expressions.

Voilà l'état de votre petite-fille; qu'il ne vous empêche pas <ïe l'aimer toujours, et d'engager le grand-papa à lui vouloir Nubien.

Je ne sais pas ce qu'est devenue l'affaire de l'arsenal, je me tiens pour battue; le grand-papa plaide trop bien pour qu'on puisse y répondre.

Vous a-t-on raconté le testament de d'Ussé? Comme vous tie craignez pas les répétitions, le voici; il ressemble au mémoire d'Arpagon dans F Avare1.

Il laisse à mademoiselle de l'Espinasse un Moreri, nouvelle édition; une jatte de porcelaine, son violon et quelques cahiers de musique à la petite sainte ; son pupitre à M. d'Aumont; ses chenets à madame Rondet, etc., etc. Je vous fais grâce des autres legs. Sa sœur, qui est une sainte et qui est à

1. M. d'Ussé avait été fort lié avec madame du De flan d et le président Hénault, qui , dans un portrait qu'il a écrit de lui , fait connaître son mérite, son esprit et ses continuelles distractions. Ses lettres, dit-il , sont pleines de ratures, comme ses conversations de parenthèses. Il finit par ce trait qui donne l'idée la plus avantageuse de M. d'Ussé : «Tout le monde l'aime, les uns par goût, les antres par air; heureux l'homme né assez vertueux pour l'aimer par sentiment. »

Lisieux avec l'évêque , son directeur, le sachant à l'extrémité, écrivit qu'elle ne pouvait pas le venir trouver parce qu'elle avait une fluxion sur les dents, et que s'il mourait elle ne voulait pas qu'on mît le scellé.

Notre baron prétend être plus malade que jamais; il part demain ou après-demain pour Fontainebleau ; il espère y terminer son affaire, qui est réduite à la moitié. De là il ira à Montpellier, où il restera trois ou quatre mois; après il en passera un à Chanteloup, et puis il reviendra ici. 11 y a un peu de confusion dans sa tête. Je compte, chère grand'maman, que vous donnerez à l'incomparable des instructions qui lui donneront la possibilité de répondre à toutes les questions que je lui ferai. Parlez de moi quelquefois avec l'abbé, dites souvent ensemble : La petite-fille nous aime bien et nous sommes obligés de l'aimer.

Voulez-vous bien que je fasse mes compliments à madame de Lindre, et que je la prie de se souvenir de mes dentelles?

LETTRE CCCCX

A Chanteloup, ce 31 octobre 1772.

Le prince vous portera d'excellentes nouvelles de l'abbé, ma— chère petite -fille ; chaque jour il fait des pas vers la guérison^ et je vois insensiblement approcher le moment où son accident; sera réduit à zéro. Vous vous êtes inquiétée mal à propos sur la levée du second appareil et sur ce que celui qu'on lui a substitué ne doit être levé que le trentième ou le trente-cinquième jour, pour n'en plus remettre d'autre. Je croyais cependant qu'en vous détaillant les raisons qui avaient fait prendre ce parti , je vous aurais évité l'inquiétude que cause un incident imprévu, et je suis bien fâchée de n'avoir pas réussi, car il n'y a point de peines dont je ne voulusse vous garantir. Dans ces

sortes de blessures,' il n'y a jamais que trois appareils, que Ton lève de huit jours en huit jours, ou de dix jours en dix jours; le premier avait été levé au bout des huit jours; l'abbé ayant fait le lendemain un mouvement qui lui avait causé un peu de douleur, on craignit que ce mouvement n'eût dérangé quelque chose à sa fracture, et l'on résolut de lever le second appareil le jour suivant, pour s'en assurer et y remédier tandis qu'il en était encore temps, car quelques jours plus tard la solidité du cal n'aurait pas permis de replacer ce qui eût été déplacé, et dans le cas où il n'y aurait pas eu de déplacement, cette précaution n'avait d'autre inconvénient que l'importunité qu'elle occasionnait momentanément au malade et dont on était déterminé à le dédommager en laissant cet appareil jusqu'à la fin. En effet, on n'a trouvé aucun déplacement, et l'on a même trouvé dans l'intervalle de ces deux jours des progrès fort avantageux dans la solidité du cal; de sorte que ce qui vous a tant effrayée, ma chère petite-fille, a été pour l'abbé et pour ses amis, l'occasion d'une très-grande satisfaction. Je souhaite que l'explication que je vous donne à ce sujet arrive trop tard; j'aime mieux tomber dans l'inconvénient du rabâchage , que de savoir que vous ayez conservé aussi longtemps une inquiétude mal fondée. Ah ! je voudrais bien que les nouvelles que vous recevez d'Angleterre de votre ami , M. Walpole, fussent aussi bonnes que celles que je puis vous donner de notre cher abbé ; il me semble que les dernières ont dû commencer à vous rassurer; le dangçr de cette maladie est ordinairement passé quand les accès commencent à s'affaiblir. Je vois combien ces malheurs réunis vous ont affectée , et votre douleur pénètre mon cœur; mais je ne puis souffrir que vous renonciez à m'écrire quand vous êtes dans le malheur: mon amitié adoucirait les impressions douloureuses que vous me communiqueriez, en les partageant; elle en aie droit, du moins par sa vérité et sa sensibilité.

Le testament de d'Ussé est ridicule, mais la conduite de sa

sœur est pitoyable ; je suis fâchée de la mort de ce pauvre homme à cause de madame de Choiseul, qui en est au désespoir. Faites-lui donner, je vous prie, des nouvelles de l'abbé; je ne lui écris pas aujourd'hui, parce que je lui ai écrit il y a deux jours et que M. de Choiseul lui écrit aujourd'hui; elle serait trop ennuyée de nous.

Je perds le prince avec regret, mais je vous le renvoie avec plaisir. Telle est la nature de mon sentiment pour vous, ma chère petite-fille , qu'il n'y a point de privation qui ne puisse me devenir une jouissance, quand elle tourne à votre profit.

LETTRE CCCCXI

DE MADAME DU DEFKAND A LA DUCHESSE DE CHOISEL'L

Ce l«r novembre 1772.

Ma grand'maman, vous avez toujours votre esprit, vous n'y sentez jamais de diminution; vous êtes abondante en idées, en expressions. Votre petite-fille n'est pas de même? non-seulement elle a un pauvre génie, mais ce pauvre génie devient continuellement un pur néant. Voilà son état présent.

La maréchale de Luxembourg part après-demain pour vous aller trouver. Ce serait une belle occasion pour causer avec vous. Hé bien ! chère grand'maman, il est honteux de l'avouer, je ne sais que vous dire. Vous parler de ma tendresse ne voue apprendrait rien de nouveau, et puis quand je suis dans l'abat tement, je ne sais plus m'exprimer. Abandonnons donc c« sujet, je ne suis pas digne de le traiter; moquons-nous notre prochain. La matière ne manquerait pas, mais il faudra l'adresse et la grâce du grand-papa.

La maréchale prétend qu'elle sera très-fâchée de rencontr»— er l'évêque d'Orléans, et moi je lui ai prédit qu'il serait dans pm^u son meilleur ami, et qu'elle lui rendrait des visites à Meui vous la garderez vraisemblablement un mois.

Paris est désert, mais la semaine nous ramènera bien du monde. Le pauvre baron me manque beaucoup; mon rôle était d'être la consolatrice de Job. Je suis déplacée avec les gens heureux. Je suis toujours fort inquiète de mon ami, j'en attends des nouvelles cette après-dînée , et je les ajouterai à cette lettre. Est-ce que vous n'avez pas encore vu le Stanley? il est ici depuis plusieurs jours, il me dédaigne.

Wiart, qui avait fait une grande absence, revint hier; il ne reprend pas encore son office de secrétaire parce qu'il est dans la plus grande inquiétude de sa femme qui est assez malade, ce qui me fâche beaucoup.

J'ai reçu depuis peu une lettre de Voltaire. Il me dit qu'il ne reviendra pas à Paris tant qu'il sera mal avec vous, qu'il a le cœur vraiment ulcéré; il m'envoie un billet pour Lekain, il le prie de me venir lire ses Lois de Minos, parce que, dit-il, il croit que j'aime le roi de Suède, et même un peu le roi de Pologne. Je comprends ce qu'il veut dire : il veut détourner les applications que l'on ne manquera pas de faire de plusieurs traits de cette pièce à tout ce qui se passe ici. C'est le sénat de Suède qu'il a eu en vue et non notre Parlement; voilà sa pensée, si je ne me trompe.

Je crois que j'écrirai demain à l'abbé ; pour aujourd'hui on tirerait plutôt de l'huile d'un mur que le plus petit billet de ma main. Adieu, chère grand'maman ; à tantôt.

Ce lundi 2.

Point de courrier d'Angleterre, et par conséquent point de nouvelles.

Je viens de recevoir dans le moment la lettre que le prince m'a apportée. Que vous êtes bonne, chère grand'maman, et que je suis touchée des détails que vous me faites sur l'état de l'abbé ! ils étaient nécessaires pour ma tranquillité parfaite ; ils me sont une Nouvelle preuve du sensible intérêt que vous prenez à vos amis; il n'y a point de cœur comme le vôtre.

Quand vous rentrez en vous-même et que vous vous rendez compte de vos pensées, paroles et actions, vous devez être bien contente et vous vous devez trouver plus heureuse que qui que ce soit au monde.

Maintenez-moi bien avec le grand-papa, je l'aime plus que jamais.

LETTRE CCCCXII

DE L'ABBÉ BARTHELEMY A MADAME DU DEPPAND

Chanteloup, 11 norembre 1772.

Je ne puis pas encore vous écrire moi-même, ce ne sera guère que dans une quinzaine de jours que je pourrai me servir de ma belle main , et vous prévoyez aisément quel est le premier usage que j'en ferai. En attendant, ma fracture va aussi bien qu'elle peut aller. On leva hier l'appareil; la clavicule, que l'abbé Béliardi appelle canicule par une licence italienne , est tout à fait rejointe. En y passant le doigt, on n'y trouve aucune inégalité; il ne reste plus qu'à laisser consolider.

Il est certain que les diamants ont été vendus ou exposés en vente. On n'a conservé que quelques bagues, des boucles d'oreille qu'on appelle boucles de chiens ou de chats, et quelques autres petits objets.

Le grand-papa est fortement enrhumé depuis trois semaines, c'est une toux et des quintes continuelles; ce qui ne l'a pas empêché de paraître à l'audience dans le salon , et même de sortir un peu quand il faisait beau. Il va mieux depuis un ou deux jours.

LETTRE CCCCXII1

A Chanteloup, ce 11 novembre 1772.

Mon Dieu, ma chère petite-fille, comment pouvez- vous dire que je possède toujours tout mon esprit? Premièrement, je ne posséderais pas grand' chose; mais ce peu de chose que vous me vantez, m'échappe à tout moment. La moindre affection l'égaré ou le moindre dîner l'anéantit. Par exemple, aujourd'hui, je me sens plus bête que jamais. Ce n'est pas que le grand-papa ne soit mieux de son rhume qui m'a passablement inquiétée; que le cher abbé ne soit à merveille .Vous en verrez la preuve; il vous écrit lui-même. Mais il a pris avant- hier, à propos de rien, à M. Gayot, sans rhume, sans toux, sans effort, un crachement de sang qui nous a d'abord assez effrayés. Nous espérions cependant qu'il n'aurait pas de suites funestes, parce qu'il était peu considérable. Mais après s'être arrêté, il a repris hier au soir avec tant de violence qu'il a fallu le saigner deux fois pendant la nuit. 11 veut partir à toute force malgré son état et sa faiblesse, parce qu'il ne veut pas, dit-il, mourir ici. Le voyage lui serait contraire, et la contrainte le lui serait, dit-on, encore plus. Nous ne savons que faire. M. de Choiseul est au désespoir, tout le monde est affligé et moi toute troublée. N'attendez donc rien de moi aujourd'hui. J'abandonne Voltaire, Lekain, les Lois de Minos, la maréchale, madame la vicomtesse de Clermont, autrefois madame du Choisis, 4 vos réflexions. Je voudrais seulement avoir des nouvelles de votre ami d'Angleterre, je voudrais que la femme de Wiart fût guérie, pour vous et pour lui et pour elle; je voudrais que vos sociétés fussent rentrées dans Paris, que le baron, un peu moins triste , fût assis sur sa petite chaise auprès de votre tonneau; que vous dormissiez, que vous digérassiez, que vous

aimassiez la grand* maman, que vous lui écrivissiez. Quoi qu'i lui arrive et quoi qu'elle fasse, elle n'aura jamais rien de mieu: à faire, ma chère petite-fille, que de lire vos lettres et de vou aimer.

Vous avez dû voir M. Stanley. 11 y a beau temps qu'i est de retour à Paris. Le mari d'Angélique a dû vous aile rendre compte de vos dentelles. On les attend toujours, eto pense qu'il faut que la fabricante ait été malade, puisqu'elle ne sont pas encore arrivées.

LETTRE CCCCX1V

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

A Chanteloup, ce 18 novembre 1772.

J'hésite quelle sera la suscription de cette lettre, n'en vou lant écrire qu'une; mais, soit à la grand' maman, soit au gran abbé, je puis dire également tout ce qui me passera par la tète

D'abord, je veux parler de l'inquiétude que m'a causé M.Gayot par l'amitié que j'ai prise pour lui, et puis parrappoi à vous, grand'maman , au grand-papa, au grand abbé ; nou croyons ici qu'il est hors d'affaire.

Je n'ai point grande nouvelle à mander, je n'en sais jamai aucune que vous ne les sachiez avant moi. Je puis seulemen vous apprendre un nouveau trait de la sage conduite de mademoiselle d'Ussé ; elle a écrit à M. de Maurepas qu'elle avait ét< fort tentée d'envoyer à madame de Maurepas la bague de diamants que M. de Cereste * avait laissée à son frère par son testa ment, comme une chose très-convenable, mais que, toute réflexions faites, elle avait préféré d'en faire présenta Tévèqw de Lisieux * qui la nourrit depuis cinq ans, et comme elle veu

1. Ces noms sont d'anciennes connaissances; on les trouve souvent cités dan les lettres du président Hénault à madame du Deffand, de 1712.

2. J.-M. de Cari ta t de Condorcet, précédemment évoque de Gap et d'Auxerre

pourtant leur faire un présent, elle leur envoie le catalogue de ses livres pour qu'ils choisissent ceux qui leur conviennent, et comme il n'y en peut avoir qui vaillent autant que cette lettre, M. de Maurepas s'en contente et pâme de rire.

On lut avant-hier chez moi les Lois de Minos, et ce fut Lekain qui fit cette lecture. Je n'en parlerai point, non plus que teYÉpitre à Horace; jugez de la tragédie par l'épître et vous ne vous tromperez pas1. Elles sont toutes deux de la même date2. Elles ont soixante-dix-huit ans. Mais c'est bien à moi à citer des dates, quand j'y pense je dois me taire, mais le cœur n'en a point et c'est toujours lui qui parle quand je vous écris, chère grand'maman, et à vous, mon grand abbé.

Mon ami est toujours malade et j'en suis fort inquiète, je ne lui laisse point ignorer les bontés de la grand'maman et votre amitié, cher abbé. M. Stanley est parti aujourd'hui sans m'avoir honorée d'aucune visite.

Je souperai demain chez la petite sainte et nous parlerons tout à notre aise de tout ce que nous aimons le mieux au monde.

Je n'ai pu me défendre de montrer au prince de Beauvau la lettre du grand-papa; vous ne doutez pas du plaisir qu'elle lui a fait, mais je ne l'ai montrée qu'à lui.

J'ai fait les compliments de la grand'maman à l'ambassadeur de Suède et les vôtres, cher abbé; ils ont été reçus avec onction, dévotion, enthousiasme, c'est le meilleur homme du monde, et en vérité je crois que je l'aime, mais pas autant que notre baron , de qui j'ai reçu une lettre de Lyon. Il se porte mieux, il me charge de parler sans cesse de lui aux maîtres de Chanteloup et à vous. J'ai bien envie que vous ayez la liberté de vos doigts et que votre canicule ait repris toutes ses facul-

i. Ce jugement, qui n'est que sévère pour la tragédie, est injuste pour l'épître.

2. Cette lettre et une adressée à Voltaire sont aussi de la même date, dictées le même jour, et il faut bien convenir que les éloge? prodigués dans la dernière font tort à la franchise habituelle de madame du Deffand.

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