‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. CraufurtChapitre 65 sur 108 · II · texte numérisé non relu

II

i90 CORRESPONDANCE

tés. La canicule de mon esprit est bien plus fracassée que t été la vôtre, et si cet accident n'empêche pas d'écrire, empêche de bien dire, et il n'y a point de remède.

Adieu, chère grand'maman, adieu, cher grand abbé, croy que tout ce qui vous aime le mieux gtt dans un tonneau Saint-Joseph.

LETTRE CCCCXV

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Paris, ce 20 novembre 1772.

Il y avait quinze jours que je n'avais reçu de nouvelles i Chanteloup, quand j'écrivis à l'abbé le 10 ou 11 de ce moi J'avais différé autant qu'il m'était possible de me plaindr prévoyant, ce qui en effet est arrivé, que nos lettres se croîs raient; j'ai reçu et répondu, chère grand'maman, à votre lett du 11 et à celle de l'abbé. Quand est-ce que ses doigts sero libres ?

Le rhume du grand-papa me déplaît beaucoup ; vous dit qu'il vous ennuie; oh ! ce n'est pas le mot propre ; vous n'ex gérez jamais, mais moins dans cette occasion que dans tou autre. Je voudrais avoir souvent de ses nouvelles, et cependai ne vous pas donner la peine d'écrire. Abbé, abbé, guérisse; vous donc !

J'ai bien envie pour vous que M. Gayot soit de retour ic son aventure est une triste leçon pour les septuagénaire

Je ne suis point hors d'inquiétude sur mon ami; il croys être quitte de sa goutte, et qu'il ne lui resterait plus qu'ui excessive faiblesse; les douleurs lui ont repris à un pied, aussi violentes que jamais; je n'ai de ses nouvelles qu'une fo la semaine et par les variations du vent, elles sont souvent < très-ancienne date.

Vous voulez que je sois heureuse, chère grand'maman, c'e

à vous à me le rendre, c'est votre amitié qui peut seule l'emporter sur tous mes différents malheurs. Je vous dirai ce vers de Voltaire :

Change en bien tous les maux où le Ciel m'a soumis.

Lekain vint lundi chez moi lire les Lois de Minos, par >rdre de Voltaire. Je ne vous dirai point ce que j'en pense; ut est presque une allusion à l'événement de Suède. J'ai nvoyé à la maréchale une lettre du roi de ce pays, j'en ai reçu ne très-obligeante.

Quand nous rendrez- vous la maréchale? Faut-il vous forcer nous la rendre? Faut-il aller l'enlever?

Vous ne me dites pas un mot de toutes vos belles compares. Quand l'abbé pourra bavarder, je compte qu'il me fera ^'amples gazettes.

Je soupai hier chez la petite sainte, elle se porte beaucoup

mieux; vous savez que j'aime son fils, je lui crois de l'esprit,

\lest gai et naturel ; s'il ne fréquente que bonne compagnie il

vaudra beaucoup ; mais il y a à craindre pour lui les mauvais

exemples; je crains qu'il ne soit facile, je m'intéresse à lui

parce que je le trouve aimable, et puis par rapport à madame

sa mère que j'aime beaucoup.

Mais à propos, chère grand'maman, je ne vous dis rien de madame de Gouffier. Puisqu'elle vous a oubliée , elle a bien mérité qu'on l'oublie.

Vous savez qu'à Fontainebleau rien n'a été fini ni contommé.

Les Beauvau partent après- demain dimanche. J'imagine ^e je rabâche, dans cette lettre, la plupart de ce que je vous ai dit dans les précédentes; pardonnez-le à ma jeunesse. Embrassez pour moi le grand-papa, et soyez persuadée qu'immédiatement après vous, il est ce que j'aime le mieux; l'abbé le SU|t de bien près, je l'avoue.

LETTRE CCCCXVl

DE L'ABBÉ BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND

22 novembre 1772.

Un de mes plus grands tourments est de ne pouvoir vous écrire. M. Prudhomme est souvent occupé par le grand-papa dont il est secrétaire, par la grand'maman, par madame de Grammont. Je n'ai donc d'autres ressources que ma main gauche dont la lenteur me fatigue. J'aurai bientôt l'usage de 1 droite qui est enflée ainsi que mon bras. Cela vient de ce qu'ils JT]< ne font aucun mouvement et que mon épaule a été fortemen *r^i comprimée depuis ma chute. C'est aujourd'hui le quarantièm -«-^e jour. Je garderai mes fers pendant une semaine encore, a quoi ma belle main vous écrira toutes les bêtises qui me

ront par l'esprit sans avoir la peine d'y penser, ce qui est i Jlt

grand avantage. A présent ma plume va si lentement que j**V l'air de composer, et cet air m'embarrasse.

Le rhume du grand-papa est sur sa fin. La grand'mama/? se porte bien depuis une quinzaine de jours, c'est-à-dire beaucoup mieux qu'à l'ordinaire. Si cet état pouvait durer je serais trop heureux ; je lui dois ce sentiment. Si vous saviez les inquiétudes, les soins, les attentions, que lui a causés mon accident, vous verriez que je ne pourrai jamais en avoir trop pour elle. M. de Creutz a raison. C'est un anche. Nous reçûmes hier au soir votre lettre qui nous fit grand plaisir. Madame la maréchale, qui m'a souvent parlé de vous* partira le 1er du mois prochain. Comme le grand -papa ne sort pas depuis quinze jours , il lit une tragédie tous les jours. Nous avons épuisé Racine qui ne perd rien dans sa bouche. Je finis, car je ne sais plus que vous dire. Je me trompe, je suis inquiet de M. Wal^ pôle, donnez-nous de ses nouvelles quand vous en aurez.

LETTRE CCCCXVII

Ce lundi , 23 novembre 1778.

Si je laissais partir madame du Chatelet ' sans vous écrire un petit mot, ce serait (en style de dévot) résister à la grâce, oui, chère grand'maman, ce serait y résister et de plus d'une sorte. Je perdrais une occasion de me rappeler à votre souvenir, et je ne répondrais pas à la bonne grâce avec laquelle madame du Chatelet m'a permis de la charger d'une lettre.

Je n'ai cependant rien à dire, chère grand'maman, je ne saurais me persuader que vous ne sachiez pas toutes les nouvelles courantes, et que je puisse jamais vous rien apprendre. Je puis cependant vous dire que les archevêques de Toulouse et de Narbonne font des merveilles aux États. Ils ont obtenu, par leurs éloquentes représentations, de faire retirer la défense de l'exportation des blés de province à province, ce qui les fait adorer de la leur.

Les Beauvau avec madame de Poix partirent hier pour la Lorraine, ils n'en seront de retour que vers le 15 ou 20 du mois de décembre. Ce sera vers ce temps que tous mes amis et mes connaissances seront rassemblés, mais ils ne me consoleront pas d'être séparée de tout ce que j'aime le mieux au monde.

1. Femme du marquis, puis duc du Chatelet, fils de la célèbre Emilie de Voltaire. C'est pour elle que devant le tribunal révolutionnaire, la duchesse de Grammont se dévouait si noblement. «Il serait inutile, dit-elle aux juges (si c'étaient des juges), que je songeasse à me défendre; tout m'accuse devant vous et Je ne cherche pas d'excuses; mais madame du Chatelet n'a jamais pris la moindre Part aux affaires publiques; par goût, par caractère, elle en est éloignée et il n'y a pw une personne qui, par sa manière de vivre, prête moins aux accusations et même au plus léger soupçon.» Madame du Chatelet était sortie de France; les concis de madame de Grammont l'avaient décidée à revenir, celle-ci ne pouvait se fe pardonner.

Je sais que M. Gayot est en assez bon état, j'en suis ravie pour lui et pour vous, et un peu pour moi. J'avais, comme vous le savez, le désir d'être de ses amis. Je ne sais ce qu'est devenu M. du Rucq; depuis le mois de juillet qu'il m'apporta les lettres de madame de Maintenon , je n'en ai pas entendu parler et j'ai tous ses manuscrits en ma possession, j'aimerais mieux que ce fût ceux qui m'ont été refusés. Ces lettres ne sont point curieuses, ni même trop agréables, et sans le goût que j'ai pour ce genre» qui me ferait trouver du plaisir à lire les malles des courriers, je n'en aurais pas eu à lire celles-là.

J'attends avec impatience de vos nouvelles et de celles du grand-papa. Je voudrais le savoir entièrement quitte de son rhume et qu'il ne vous causât plus Y ennui de l'entendre tousser. Dans quel état sont les doigts de l'abbé? Sera-t-il encore longtemps sans pouvoir se servir de sa belle main? M. Walpole n'a pas encore les siennes bien libres, non plus que ses pieds. Je ne lui laisse point ignorer vos bontés, il en est pénétré de reconnaissance.

Vous êtes la bonté même, chère grand'maman , je ne cesse de le penser, de le sentir et de le dire.

LETTRE CCCCXVIII

A Chaoteloup, ce 24 novembre 1772.

Votre lettre commune a été lue en commun, ma chère petite-fille, elle a fait un égal plaisir à tous deux et vraisemblablement sera répondue par tous deux. J'en devrais bien laisser le soin à l'abbé; c'est à lui dont la gaieté est inépuisable, l'esprit fertile, l'imagination intarissable, qu'il appartient de vous amuser et de vous intéresser; pour moi dont la stérilité se fait sentir à chaque pas, que pourrai -je vous dire si vousmême, ma chère petite -fille, n'avez rien à me dire? Je vous

DK MADAME DU DKFFANI). 295

remercierai de l'intérêt que vous avez pris pour moi à M. Gayot, je vous dirai qu'il est parti en bon état et arrivé à bon port, que j'en suis charmée, que j'espère qu'il guérira et que je le désire infiniment parce que c'est un homme aimable et estimable et qui aime fort M. de Choiseul ; je vous remercierai de la jolie histoire que vous nous avez faite de mademoiselle d'Ussé qui m'a fort divertie; je vous dirai que je suis bien aise que Lekain vous soit venu lire les Lois de Minos, quoique la pièce ne vous ait pas plu , parce que c'est toujours une heure de passée, et que c'est toujours beaucoup de passer une heure sans ennui; dans la belle , bonne , brillante, nombreuse compagnie qui m'entoure, je ne la peux pas toujours trouver; la gêne et la fatigue contribuent fort à l'ennui; mais chut! c'est mon secret, il ne faut pas le révéler. iY est-il pas vrai, ma chère petite-fille, que pour ne point s'ennuyer il faut avoir le cœur rempli, la contenance assurée, l'esprit libre et l'imagination exercée, ou du moins Tune de toutes ces choses-là? J'ai lu YÉpitre à Horace, et je vois avec plaisir mon jugement se rapporter au vôtre; cette production nouvelle m'a paru aussi rappeler des dates anciennes, mais pourquoi, ma chère petiteûlle, les dates de Voltaire vous font-elles faire de tristes retours sur les vôtres? Votre esprit a toute la fraîcheur de la jeunesse, votre cœur en a toute la chaleur, et vos amis ne comptent les dates auprès de vous, que pour fortifier leurs droits de l'ancienneté de titres. Quand je vous aurai dit tout cela, vous me direz comme M. de Choiseul à ses médecins, que ce ne sont pas des choses neuves, et que ne dire que des choses communes avouées de tout le monde, c'est ne rien dire, et que j'aurais i&ieux fait de me taire que parler si longtemps sans rien dire. Eh bien , aimez- vous mieux que je vous dise tout simplement que je vous aime de tout mon cœur? ce ne sera encore vous rien apprendre de nouveau, mais en fait de sentiment, ma chère petite-fille, sachez que rien n'est si doux que le rabâchage et qu'à votre égard je ne m'en corrigerai de ma vie.

Il me tarde bien de vous savoir hors d'inquiétude sur M. Walpole. Ne négligez pas de me faire part des nouvelles que vous en recevrez .

Le grand-papa vous embrasse. Il est mieux de son rhume , mais encore fort maigri et affaibli.

LETTRE CCCCXIX

DE L'ABBÉ BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND

30 novembre 1772.

Enfin, voici le premier échantillon de ma belle écriture- On brisa mes fers il y a deux jours, après sept semaines d captivité.

Les ménagements que j'ai depuis si longtemps pour mo épaule m'ont tellement préoccupé, que j'ai peine à croire qu'el ne soit pas de verre; n'est-ce pas Pélops qui en avait une d' voire? J'envie son sort, cette matière n'est pas si cassante! timidité de ma marche jointe à une grande redingote de pluckre grise où je passe mes différentes espèces de bras, me donnent l'air d'un échappé de l'hôpital. J'ose pourtant paraître avec cet équipage dans le salon au milieu d'une grande et brillante société dont voici la liste : madame de Brionne et mademoiselle de Lorraine; madame la maréchale et madame de Lauzun; M. et madame du Chatelet, M. le comte d'Osmond, M. le chevalier de Coigny, M. de Bezenval, monseigneur l'évêque d'Orléans et puis les inamovibles, qui sont MM. de Boufflers, de l'Isle, l'abbé Béliardi et moi, en y comprenant madame l'abbesse, qui restera ici jusqu'au mois de mars et M. de Stainville, qui partira dans quelques jours. Demain nous perdrons monseigneur l'évoque d'Orléans, qui est plus gai que jamais, et qui est très-heureux quoiqu'il n'ait rien à désirer ; nous perdons aussi madame la maréchale, qui aime l'abbé Béliardi à la folie; madame de Lauzun et M. de Lauzun, qui, à mon avis, est

de tous ceux qui viennent ici celui qui a le plus d'esprit et le meilleur ton de plaisanterie1. M. de Coigny et madame d'Osmond s'en iront mercredi. Madame de Brionne ne partira que vers le 15, j'imagine qu'après cela la compagnie sera réduite à une douzaine de personnes.

II est difficile de vous dire comment on a passé le temps depuis ma dernière gazette. C'est qu'on ne le passe pas , il coule sans qu'on s'en aperçoive. Le grand-papa, qui n'est presque pas sorti depuis un mois, jouait au billard ou restait dans le salon. Tant que madame de Chauvelin a été ici on a lu des tragédies. Après son départ, on a entrepris des lectures, mais on a passé quelquefois des après-dînées à délibérer sur celle qu'on devait faire. Six à sept mille volumes choisis ne suffisent pas pour concilier tous les goûts ; les meilleurs ouvrages sont connus, et ceux qu'on ne connaît pas inspirent d'avance l'effroi de l'ennui.

La grand'maman s'est portée comme un ange pendant tout le mois, elle était même resplendissante de jeunesse et de beauté. Elle joue du clavecin toute la journée et prend sur son sommeil pour étudier. Savez-vous pourquoi? afin de parvenir à jouer une pièce ou deux devant le grand-papa sans trembler. Je lui ai dit qu'elle n'en viendrait pas à bout; pour justifier mon incrédulité , il faudrait montrer les dangers du désir de plaire , et remonter à des principes de métaphysique qui vous ennuieraient, et moi aussi.

1. Pour admettre ces élogos, et celui que faisait du duc de Lauzun le prince de Talleyrand : «Il avait tous les genres d'éclat, beau, brave, généreux, spirituel ! » il faut croire que les Mémoires publiés sous son nom ne sont pas authentiques.

LETTRE CCCCW

A Chanteloup, r«* 30 novembre 1772.

L'arrivée de madame du Chatelet a beaucoup rendu, m chère petite-fille, elle m'a apporté deux lettres de vous. L retour de madame la maréchale de Luxembourg ne vous rendr pas tant. Elle vous portera aussi une lettre de moi, mais 1 commerce n'est pas égal entre nous; malgré votre modesti vous ne pouvez disconvenir que tout l'avantage n'en soit pou moi, ce que je vous rends ne vaut assurément pas ce que vou m'envoyez, et c'est peut-être pour cela que je l'entretiens ave tant de régularité; il n'est personne qui ne cherche ses avan tages. Je ne suis point étonné que vous soyez si empressée qw l'abbé puisse faire usage de sa belle main ; il y a plus à gagne avec lui qu'avec moi; il commence à être en jouissance de ses droits, c'est-à-dire de ses doigts, et je ne doute pas qu'il n< vous en fasse le premier hommage ; ainsi j'aurais pu me dispenser de vous écrire , mais madame la maréchale n'a pa moins de grâce que madame du Chatelet et l'on ne doi pas être moins empressé de profiter de ses bontés. Elle ; voulu ma lettre, et je la lui donne pour avoir le plaisi de la lui donner, celui de m'occuper de vous et celui d vous occuper de moi. Non assurément nous ne vous ren voyons pas madame la maréchale de Luxembourg, mais nou ne pouvons pas la retenir; si nous avions des droits pou l'arrêter il faudrait venir nous l'enlever; plus elle prolonge se voyages et plus elle nous prépare de regrets à son départ Quant à madame de Lauzun, laissez dire à vos dissidentes tou ce qu'elles voudront de leur merveille, mais soyez sûre qui n'y a pas une jeune personne plus aimable, mieux élevée, plu intéressante et plus charmante en tout, que l'est ma nièce

c'est un naturel parfait , orné de toute la culture qui lui est propre, mais sans aucune manière. Je conviens que la nature agreste a son piquant, mais elle a aussi son âpreté, je hais la manière; je dirais à Zaïre: Fart ri est pas fait pour toi; mais je ne voudrais pas que ma fille eût le ton de Colette pervertie, comme dit M. de Voyer, par la société. Je veux que, sans sortir de son naturel, on se prête aux formes que cette société a consacrées. Je ne veux pas qu'on soit scandaleuse pour être philosophe , pincée pour être vertueuse, romanesque pour être sublime, grossière pour être franche, triviale pour être naturelle, et madame de Lauzun n'est rien de tout cela; je veux surtout que l'âge, la figure, l'esprit, le maintien, le caractère, soient assortis et madame de Lauzun est un modèle de ce parfait assortiment. Je veux que, si on a un esprit plus avancé que son âge, et un caractère plus décidé, on propose cependant ses opinions avec la modestie du doute, quitte à rester intérieurement de son avis; que si on a une âme plus forte que celle qu'on reconnaît communément aux femmes, je veux qu'à quelque âge que ce soit, on ne la manifeste qu'avec la timidité et la mesure qui peuvent en faire pardonner la supériorité, et je ne veux pas sur toute chose que vous montriez ma lettre, parce qu'on en pourrait faire des applications auxquelles je ne pense pas et qui me feraient des ennemis.

Vous me grondez de ne vous avoir pas parlé de la brillante compagnie que nous avons ici, c'est qu'il me semble qu'elle Qe doit rien avoir de nouveau pour vous parce qu'elle n'a rien de nouveau pour moi , et qu'excepté l'évêque d'Orléans, qui doit y être beaucoup à présent, il n'y a que le chevalier de Coigny et madame d'Osmond qui n'y soient pas encore venus. Ah! si fait, il y a eu M. le vicomte et madame la vicomtesse de Clermont, j'ai oublié de vous en parler parce que je ne les connais pas.

Ce que vous me dites des Lois de Minos ne me donne point d'envie de les lire, et quoique vous m'assuriez que c'est une

allusion à l'événement de Suède, je n'en reste pas moin suadée que l'intention secrète est l'éloge du chancelier, vous vu la Réponse d'Horace? elle m'a paru bien le beaucoup de paroles et peu de choses, des vers pour des quelques-uns même assez durs, d'autres assez jolis, mais qui vaille J'ai fait un peu de bien, c'est mon meilleur ow le meilleur de YÉpître à Horace qui , comme vous dit* bien, ne vaut pas non plus grand' chose.

Ce n'est pas à moi, ma chère petite-fille, qu'il fai dresser pour savoir des nouvelles de M. du Bucq, je n'en entendu parler depuis qu'il est parti d'ici.

On dit que ce qui n'a pas été fini à Fontaineble réservé pour les étrennes. On dit que ce qui n'a pas éti sommé à Fontainebleau l'a été à Versailles; on veut q m'intéresse à cette consommation et elle ne me fait ri tout, je m'intéresse bien plus au succès de nos évéqi Languedoc parce que leur succès fait le bien d'une g province, que je les aime, que j'aime le bien, et que j bien aise que le bien arrive par les gens que j'aime.

M. de Choiseul commence à devenir beaucoup ennuyeux y il ne tousse presque plus, il vous embrasse € aussi, ma chère enfant, de tout mon cœur.

Je vous fais mon compliment sur la meilleure san M. Walpole.

LETTRE CCCCXXI

Ce 2 décembre YTT%.

Je crois que vous avez bien imaginé mes inquiétudes, vous en parlerai pas , mais je vous remercierai de votre titude à me donner de vos nouvelles. L'arrivée du facteu un grand événement pour moi et continuera à l'être jusq

que j'aie reçu une lettre datée de Londres, qui m'apprenne que vous êtes arrivé sans accident, et que vous vous portez bien.

J'avais écrit à mes évêques pour les préparer à votre arrivée, mais j'approuve votre arrangement; vous êtes peut-être à Calais dans le moment que je vous écris. Quel bonheur d'avoir trouvé ce chirurgien , il vous a mené bon train : dixhuit grains d'ipécacuanha..! j'en ai frémi, mais l'événement le justifie.

Le vent est, dit-on, au nord-est, c'est celui qu'il faut pour le passage.

J'espère que vous coucherez à Douvres ce soir, mais je n'en saurai rien avant jeudi 10 ; je compte que votre première lettre sera semblable aux autres, et que vous me ferez le détail de toutes les petites circonstances.

Vous aurez trouvé à Calais une lettre de M. Francis; il vous aura dit l'envie qu'il avait eue de partir, et qu'il ne fut arrêté que parce qu'il ne savait pas où vous aller trouver; vous pouviez avoir continué votre route. Vous devez être content de son amitié , de celle de madame de Roncherolles et de madame de Cambise ; celle-ci est actuellement chez madame Poirier, elle fera vos emplettes; elle m'en viendra rendre compte, et je ne fermerai cette lettre qu'après l'avoir vue.

Je reçus lundi une lettre de madame Greville. Vous ne m'avez point fait de tracasseries; ne lui parlez point de la lettre que vous avez vue; dites -lui seulement que je désire qu'elle effectue l'espérance qu'elle me donne, et que vous êtes persuadé du plaisir qu'elle me fera. M. Walpole vous attend avec impatience. J'espère que vous le trouverez à Londres. Je suis très-contente de sa dernière lettre; je ne lui écris point aujourd'hui parce que vous tiendrez lieu d'une lettre, et que vous vaudrez beaucoup mieux. Vous me manderez dans quel état vous l'aurez trouvé à toutes sortes d'égards. Dites-lui, s'il en est encore temps , qu'il ne manque pas de me faire une liste

pour la distribution de ses livres, et qu'il n'oublie pas les Trudaine; il peut omettre M. de Grave, madame de Lauzun.

Madame de Cambise soupa chez moi hier avec milord Arlimpe et M. Hubert. Milord fut fort bien, il mangea, il parla, il joua; M. Hubert ne cessa de parler, de dessiner, de découper; et madame de Cambise, ainsi que moi, en fut fort... remplissez l'intervalle du mot que je ne veux point écrire.

J'aurai ce soir mesdames de Roncherolles, de Caraman e de Cambise. Je fus fort contente hier de cette dernière; j'au rai aussi M. Francis, il partira vendredi pour aller en Bour gogne, il y restera une quinzaine de jours.

Il faut que je sois bien raisonnable puisque je suis bie aise que vous ne soyez point revenu ici, et que je préfère votr — < intérêt à mon plaisir. Je vous prie de me rendre compte &* vos affaires; M. Francis s'en occupera solidement. Mais à propos, je suis fort scandalisée de ce que vous voulez le charger de payer madame Poirier; pour qui me prenez-vous donc? Croyez-vous que je n'en aie le pouvoir ni le vouloir?

Adieu, je vous quitte jusqu'à ce que j'aie vu madame de Cambise.

P. S. Votre emplette est faite, je n'ai point vu madame de Cambise, mais elle m'a envoyé le Mémoire que voilà. Madame Poirier emballera vos porcelaines et elles partiront vendredi ; j'aurais mieux aimé une belle tasse à la place de l'écuelle, il n'y avait point de choix.

Je me ravise; j'écris à M. Walpole, je compte qu'il aura reçu le paquet que vous lui portez quand il recevra ma lettre. Adieu, mon cher petit Craufurt, soyez à jamais persuadé de mon amitié.

LETTRE CCCCXXII

DE MADAME DU DEFFAND A L'ABBÉ BARTHELEMY

Ce dimanche, 6 décembre 1*772.

J'ai eu une grande joie, mon cher abbé, quand Wiart a reconnu votre écriture; mais la maréchale l'a diminuée en n'apprenant que vous aviez encore le bras et la main fort ;nflés; ne faites pas d'efforts pour m'écrire, je vous en conure; vous commencerez vos gazettes quand vous pourrez ouer une pièce de clavecin. Jusqu'à ce moment-là la grand'naman voudra bien quelquefois le quitter pour me donner de ses nouvelles, des vôtres et de celles du grand-papa.

J'ai lu à la maréchale et à madame de Lauzun leurs articles. Vous ne pouvez pas douter qu'elles n'en aient été fort contentes. Toutes les qualités que la grand'maman voudrait qu'on sût, exemptes de tous les défauts qui trop souvent les accompagnent, feraient quelqu'un de parfait. Elle aurait pu s'en pargner rénumération en disant : je voudrais qu'elle fût telle îemoi.Ne formez jamais ce souhait, chère grand'maman, il ne ut s'accomplir ; contentez- vous de servir de modèle , sachez \ qu'on veuille vous imiter, et n'exigez point qu'on y parone, c'est la chose impossible. Cela n'est-il pas vrai, l'abbé? s revenons à la maréchale , elle est contente, contentissime out le monde, il n'est pas entré un grain d'humeur dans les jugements qu'elle a portés. Son entretien m'a fait un d plaisir; mais ce qui ne m'en a pas fait, c'est qu'elle dit e grand-papa est encore enrhumé. Je vous prie, chère l'maman , de me donner de ses nouvelles. J'ai lu à la maie la lettre qui ôtait le pouvoir d'y répondre autrement û fait, elle en a été enchantée, et je crois en vérité que maréchale le serait aussi, si elle ne consultait que son nais comme elle ne pourrait mettre tout intérêt A part,

elle ne la verra pas. Je n'ai pu me refuser de la faire voir à son frère , mais non à sa belle-sœur.

Vous avez vu l'épitre de Laharpe bien avant nous. J'en porte le même jugement que vous; il est injuste de mépriser, de mettre au rebut les poésies de l'abbé de Chaulieu , de la Fare, de madame Deshoulières , etc., quand on ne les surpasse pas. Les poètes nouveaux se croient autorisés à se mettre au-dessus des anciens par leur ton important, dogmatique, philosophique, satirique, mais qui est très- monotone. Ce sont toujours les mêmes pensées. N'avez-vous pas été scandalisé de trouver le nom de Maupertuis à côté de tous les gens qu'il dénigre? Je me reproche de n'en avoir pas dit mon sentiment à Laharpe. Tous ces gens-là, mon cher abbé, sont bien vains !

Je crois que la grand'maman conviendra que les Lois de Minos n'ont pas trait au chancelier. 11 a eu en vue le roi de Pologne, en commençant sa pièce; l'aventure de Suède est arrivée , et il se trouve qu'elle y a plus de rapport. Les trois premiers actes sont insupportables, excepté la fin du troisième auquel l'intérêt commence et augmente dans le quatrième et le cinquième. Je doute qu'elle ait du succès. Voilà tout ce que vous aurez de moi.

Cette lettre vous sera rendue par M. l'évêque de Rhodez, et sera vraisemblablement d'ancienne date. 11 part demain, mais il passera deux jours chez l'évêque d'Orléans. Que les gens qui vont à Chanteloup sont heureux , et surtout quand il n'y a pas cour plénière !

LETTRE CCCCXX111

DE L'ABBÉ BARTHELEMY A MADAME DU DKFFAND

Chanteloup, 1 décembre 1772.

Nous n'avons plus de vos nouvelles. La grand'maman vou& écrivit hier pour vous reprocher votre silence ; elle me charge

aujourd'hui de joindre aux plus respectueuses remontrances les plus grosses injures, mais je n'ai la force d'employer ni les unes ni les autres parce que les premières sont trop froides et les secondes trop chaudes. 11 est pourtant contre toute justice de laisser ses amis dans l'inquiétude. On ne peut vous accuser ni d'oubli ni de négligence, il faut donc que vous soyez malade, et pourquoi nous le laisser ignorer? Vous vous plaignez dans une de vos dernières lettres de n'en point recevoir de Chanteloup, mais vous savez bien que la grand'maman n'a guère de moments à elle et que je n'avais pas de main à moi. Je l'ai recouvrée enfin, cette main, mais si vous saviez à quel prix ! Je la traîne de toutes mes forces sur le papier. Je ne puis pas encore plier mes doigts, mon bras n'est plus enflé, mais les nerfs ont tant souffert de la contraction, du défaut d'exercice et peut-être de la chute, qu'au moindre mouvement je sens des douleurs très-vives. On m'assure pourtant qu'à force de les agiter je les rétablirai, et puis on s'en prend au vent du nord, au vent du midi, au brouillard, au soleil, à la lune. Je suis trèshonoré sans doute qu'ils veuillent bien se mêler de mon bras; mais j'aimerais mieux qu'ils se mêlassent de leurs affaires, du reste de la nature qui ne va pas trop bien et de certaines tètes qui vont encore plus mal.

Je n'ai pas encore pu reprendre ma gazette. J'ai reçu pendant deux mois une si grande quantité de lettres qui sont restées sans réponse, et ce silence a suspendu une si grande quantité de petites affaires qui me regardent, que je suis obligé malgré moi à m'en occuper dans les moments où je puis écrire. Vous ne concevez pas, non plus que la grand'maman, que je Puisse avoir des affaires. C'est que les vôtres et les siennes se font sans que vous vous en aperceviez. Mais quand on a une ^ombreuse famille dont il faut partager les peines, un bénéfice qui est une source de procès et de discussion, des devoirs d'état qui demandent beaucoup de temps, et qu'avec tout cela ®n n'a ni intendant, ni homme d'affaires, ni clavicule, on doit

être aisément accablé de soins. De tous les genres de félicii que la fortune peut accorder aux hommes, j'aurais choisi le deux parts de La Fontaine :

L'une à dormir et l'autre à ne rien faire.

Le grand- papa tousse encore un peu, mais il a repris de forces, et dans peu de jours ce rhume si long , si obstiné , qu l'avait changé et maigri, disparaîtra tout à fait.

M. le comte de Stainville est parti ce matin. M. de Bezenva part demain avec M. de Pignatelli, (ils de M. de Fuentes. Res tera madame la comtesse de Brionne et mademoiselle de Lorraine, et madame du Chatelet, et puis MM. de Boufflers, de l'Isle, l'abbé Béliardi. M. de Félino a passé deux ou trois jour ici ainsi que M. le marquis d' Armentières à son retour de Poitou.

Hier soir nous apprîmes la démarche de M. le prince d< Condé, elle m'a rappelé l'histoire de ce gouverneur hollandais qui, dans la guerre de 1745 , ne voulait pas rendre sa place, Notre général, je ne sais pas lequel, avait gagné le secrétaire de ce gouverneur qui disait toujours : « Je ne puis pas rendn à la première sommation une place que je dois garder. — El monsieur ! lui répondit le secrétaire, il y a quinze ans que voui la gardez. » Et sur cette raison il la rendit.

LETTRE CCCCXX1V

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Paris, ce 11 décembre 1T7£.

Moi vous oublier, chère grand'maman ? moi cesser de von aimer? de vous le dire? Non, cela ne peut jamais arriver qui lorsque j'aurai trouvé quelqu'un qui ait plus d'agrément, d< vertus, de mérite, etc., etc., que vous, vous, chère grand'maman ! . . .

Dans le moment où je lisais votre lettre, qui fut hier à troii

heures après-midi, vous deviez lire la mienne que vous a portée M. de Rhodez, elle était ancienne. 11 est arrivé de grands événements depuis qu'elle a été écrite, vous les savez, il faut voir quelle en sera la suite1. Je ne sais encore si c'est l'ouvrage du magistrat ou du duc; les avis sont très - partagés ; peut-être n'est-ce ni de l'un ni de l'autre. Nous verrons ce qui arrivera d'ici au jour de l'an, j'ai bien du penchant à croire qu'ils1 souhaiteront tous la bonne année. J'avoue, chère grand' maman, que depuis que le grand-papa a quitté le théâtre, je ne m'intéresse ni aux acteurs, ni aux pièces qu'on représente, je ne m'occupe que de ce qui se passe à Chanteloup, et à une petite campagne bien loin d'ici, dont le maître est toujours malade. Les dernières nouvelles m'ont bien chagrinée. Cette maudite goutte ne finit point, il y a près de trois mois qu'elle dure; je ne reçois des nouvelles que tous les huit jours, c'est dimanche que j'en attends.

Je soupai hier chez la petite sainte , il n'y avait que Pontde-Veyle et moi. Je passai une fort bonne soirée, nous eûmes notre franc parler et cela est agréable; le fils et la belle -fille sont encore chez leur père3. Celui de la petite sainte4 est insupportable, il avait pris médecine, il nous fit de grandes excuses de ne pas rester avec nous; j'avais bien envie de lui en faire de grands remerciements.

A propos, j'en dois beaucoup à madame de Lindre de la peine qu'elle s'est donnée pour ma dentelle, et à vous, chère grand' maman, je dois des pardons infinis de vous en avoir importunée.

Vous m'annoncez une lettre de l'abbé, je ne l'ai point reçue; sa main serait-elle encore enflée? Je prends un grand intérêt à sa parfaite gué ris on.

1. M. le prince de Condé avait fait sa paix et était revenu à la cour.

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