M. le duc d'Orléans
point votre lenteur à la paresse, encore moins à l'indifférence ; je suis on ne peut pas plus convaincue de votre amitié , mais je crains, mon cher petit Craufurt, que vous n'ayez été plus malade que vous ne le dites; faut-il que les deux personnes que j'aime le mieux, et qui devraient faire le bonheur de ma vie, en fassent le tourment? J'attends avec la plus grande impatience la lettre que vous devez m'avoir écrite vendredi après avoir vu notre ami. Vous l'aurez trouvé dans un état pitoyable, je ne puis vous dire à quel point j'en suis inquiète. Tout ressentiment cesse quand on craint pour la vie. J'espère que vous ne me laisserez rien ignorer, que vous ne me cacherez rien, que vous ne me ménagerez pas. Je suis votre amie, oui, votre amie véritable! vous n'en avez point de plus tendre et de plus sincère ; traitez-moi comme je vous traiterais, satisfaites-moi pleinement sur ce que vous savez qui me tient le plus au cœur. Vous et lui, voilà les deux choses qui m'intéressent et qui ne seront jamais des riens pour moi. Je serai d'accord avec vous sur tout le reste.
Vous m'avez écrit les plus jolies lettres du monde, et elles m'auraient fait le plus grand plaisir si j'avais été sans inquiétude sur votre santé ; je ne me flatte point que vous souteniez dans notre correspondance un si brillant début. Je n'ai pas le droit de l'exiger et je n'aurai pas l'indiscrétion de vous le demander; vous devez savoir que vous me ferez un grand plaisir en m'informant des nouvelles de votre santé, de vos affaires, de l'état où vous aurez trouvé M. votre père, de la tranquillité ou de l'agitation de votre âme, enfin de tout, de tout, généralement de tout.
11 y a aujourd'hui huit jours que M. Francis est parti pour la Bourgogne; je vis hier mesdames de Roncherolles et de Cambise ; la première en visite, la seconde soupa chez moi. Toutes les deux me parlèrent de vous avec infiniment de goût et d'amitié; je leur donne tout l'honneur de vos regrets, et mets toutes mes espérances en elles pour votre retour.
L'amitié de madame de Cambise pour moi prend assez de consistance. Les assurances, la confiance font d'assez grands pas ; et comme son caractère ne l'y porte pas, j'ai lieu de croire que c'est l' effet du sentiment ; peut-être pas du goût, mais du moins de la reconnaissance ; il me conviendrait fort que vous vous attachiez à elle, elle a la sorte d'esprit qui vous convient. Que sait-on? cela arrivera peut-être. Pour votre madame de Bussy, elle est fort belle ; d'accord, mais qu'est-ce que cela fait à personne ? on dit qu'elle est fort malheureuse, que son mari la fait enrager. J'en suis fâchée, je la plains. Madame de Boncherolles m'a dit vous avoir écrit, elle vous rendra compte de ce qui la regarde. Madame de Luxembourg est à Montmorency depuis mercredi, elle y restera jusqu'au 24; Pont-de-Veyle y va aujourd'hui, et en reviendra mardi ou mercredi ; madame de Cambise part aussi, elle y restera jusqu'au samedi. Les Beauvau sont de retour, j'ai vu le prince hier et avant-hier, je ne verrai la princesse que lundi qu'elle soupera chez moi. J'eus hier quatorze personnes; je verrai cet après-dîner mademoiselle Pitt, elle a prié madame de Mi repoix de l'amener chez moi; elle s'en retournera dans huit jours. Je ne vous parle point des nouvelles publiques, je les mande à M. Walpole, il vous les dira et vous montrera de petits vers faits à cette occasion ; vous lui montrerez de cette lettre ce que vous jugerez à propos. Je vous envoie l'épltre de La Harpe. N'oubliez pas le thé, il devient fort à la mode d'en venir prendre chez moi. Adieu, le papier qui me manque m'avertit de finir.
LETTRE CCCCXXV1
DE L'ABBÉ BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND
16 décembre 1772.
Le grand -papa est presque entièrement délivré de so rhume. Madame la duchesse de Grammont en a pris un.
grand' maman est forte comme Hercule, et ne s'est jamais si bien portée. Ses talents croissent avec sa santé. Elle joue deux ou trois pièces de clavecin en perfection, il ne lui a fallu que trois mois, et trois heures de leçon par jour, pour venir à ce point.
Je crois que vous devez avoir les oreilles bien rebattues de la demande des princes ou du prince; les motifs, les moyens, les suites de cette démarche, peuvent fournir une infinité de conjectures. Les miennes, dans ces occasions, sont toujours très-courtes , et dans la plupart de ces nouvelles qui font tant de bruit, je me rappelle toujours cette ancienne épigramme :
Colas est mort de maladie, Tu veux que j'en pleure le sort; Hélasl que veux-tu que j'en die?
Colas vivait, Colas est mort.
M. de l'isle vous dira mieux que moi comment se passent nos journées depuis que nous ne chassons plus. On fait une grande lecture tous les après-midi , et comme nous avons ici des gens de beaucoup d'esprit, nous sommes enfin parvenus, à force de comparaisons , à décider que personne n'écrit comme M. de Voltaire. Il est vrai que nous n'avons encore rien lu de H. Thomas. M. l'évèque de Rhodez nous a parlé de vous. Je pense qu'il vous aime beaucoup, mais pas autant que moi.
LETTRE CCCCXXV11
DE MADAME DU DEFFAND A L'ABBÉ BARTHELEMY
Ce 16 décembre 1779.
On me dit dans ce moment qu'il part demain, à cinq heures du matin, quelqu'un pour Chanteloup, je me retire dans mon cabinet et laisse le monde qui est dans ma chambre, pour vous dire que je ne vous dir&i rien ; il me semble que tant que vous
n'aurez pas le libre usage de vos doigts, je n'aurai pas celui de mon esprit ; je me trouve en correspondance avec deux mains, dont l'une est estropiée et l'autre est goutteuse, ce n'est que par effort qu'elles écrivent. Cela me blesse l'imagination et me lie la langue , c'est elle qui écrit puisque c'est elle qui dicte.
Vous regorgez sans doute de tout ce qui se dit et tout ce qui s'écrit sur le prince de Condé. Avez- vous vu sa lettre au roi? on dit qu'il en parait un imprimé très-circonstancié; il y a à parier que vous l'aurez plus tôt que moi.
J'ai vu M. de S tain ville, il a soupe chez moi, il m'a rendu très-bon compte de tout; la grand' maman est grasse comme un ortolan ; le grand-papa ne tousse presque plus ; et vous , mon abbé , à votre main près , vous êtes en très-bon état. Mon ami est toujours à sa campagne, mais j'espère que la première lettre que j'en recevrai sera de Londres; il y a trois mois qu'il souffre comme un damné.
Adieu, il faut, bon gré, mal gré, que je vous quitte.
Mes compliments à M. de Rhodez; qu'il vienne recevoir ma réponse .
L'archevêque de Toulouse sera ici dans huit jours.
Je vous écrirai incessamment.
LETTRE CCCCXXVI11
DE LABBÉ BARTHÉLÉMY A MADAME DU DEFFAND
Chante loup, 1772.