‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. CraufurtChapitre 68 sur 108 · CONTINUATION DE LA GAZETTE. — N° 3 AVIS AU LECTEUR · texte numérisé non relu

CONTINUATION DE LA GAZETTE. — N° 3 AVIS AU LECTEUR

Si les gazettes de France et de Hollande étaient tout à coup interrompues, les politiques, les nouvellistes et même les gens du monde s'épuiseraient en conjectures. On dirait : C'est qu'oit

avait mal parlé du Grand-Seigneur, du Parlement, des jésuites! on pèserait toutes les paroles des dernières gazettes, on les discuterait pendant huit jours dans les soupers de Paris , on crierait contre la tyrannie, après quoi on oublierait les disputes et les gazettes.

Mon cher lecteur, vous n'avez pas plutôt appris que vous ne recevriez plus la gazette de Chanteloup , que vous en avez su la cause véritable, ce qui prouve qu'il est très-avantageux de n'avoir qu'un seul lecteur, et telle est la morale qu'on doit tirer d'une fracture de la clavicule.

Dimanche , 80 décembre 1T7S.

A midi précis, on s'est rendu au nombre de plus de cent personnes dans la chapelle du château. M. l'abbé de la Poissonnière, chanoine d'Amboise, a officié sacerdotalement. La musique du roi n'a rien exécuté non plus que celle du pape.

Du salon, i 4 heures.

Le baron de Viomenil est arrivé et nous a remis une lettre du sublime tonneau, que la grand'maman nous a ôtée des mains avec une force de mouche. Nous avons été affligés d'apprendre que le sublime tonneau a la prétention d'avoir perdu l'usage de son esprit, mais nous espérons que la perte sera bientôt réparée.

Du même endroit, à 10 heures du soir.

Je suis arrivé, la grand'maman était seule, c'était le moment du souper. Elle avait les yeux gros : Approchez, m'a-t-elle dit, que je vous conte ce qui m'est arrivé. Vous savez que madame de Mange est morte, que son mari retourne chez nous à Paris et qu'il nous faut un concierge. J'étais convenue avec M. de Choiseul de le proposer à Champagne. Je l'ai fait venir il n'y a qu'un moment. Je lui ai dit que j'étais si contente de ses services, qu'il avait tellement satisfait tous ceux qui

venaient ici par son assiduité, son intelligence, Tordre qu'il entretenait dans le salon, que M. de Cboiseul et moi avions profité de la première occasion , et que nous lui donnions la place de concierge. — Je n'en veux point, m'a-t-il répondu vivement, je suis à vous depuis vingt-deux ans, et si mes services vous sont agréables, je ne vous demande que la permission de les continuer. — Mais, Champagne, vous serez également à moi, vous ne sortirez pas de la maison. — Non, madame, je ne puis m'y résoudre, j'entre quarante fois chez vous ou dans le salon, chaque jour j'y vois mes maîtres; quand je serai dans la conciergerie, à peine pourrai-je les apercevoir. — Mais, Champagne, vous nous verrez également. Essayez-en pendant huit jours; si, au bout de ce terme, vous n'êtes pas content de cet état, vous reprendrez l'ancien. — L'épreuve serait inutile, je ne puis être ailleurs que dans votre antichambre. — Mais on dit que cette place est meilleure que la vôtre ; je ne suis pas en état de faire votre fortune, je ne puis pas même vous donner des gratifications comme je le désirerais. — Et qu'ai-je besoin de fortune? est-ce que je vous demande quelque chose? que j'aie une croûte et votre service, je ne souhaite rien de plus. Des larmes abondantes lui ont coupé la parole; la grand' maman, qui étouffait, l'a fait retirer et me l'a raconté un moment après, d'une manière bien plus touchante que je ne l'ai rendu. Tout le monde a fait compliment à Champagne. 11 a répondu trèssimplement que c'était la seule occasion dont il pouvait témoigner à M. le duc et madame la duchesse qu'il leur était véritablement attaché.

Du 21. De Lugny ou de la faisanderie.

On s'aperçoit avec douleur que les faisans qu'on avait élevés avec tant de soins et qu'on avait lâchés ensuite pour peupler la terre, quittent tous les jours le lieu de leur naissance , et se dispersent dans des terres étrangères. On en attribue la cause aux brouillards qui régnent depuis plus d'un mois, et dont

l'obscurité ne leur permet pas de retrouver l'endroit d'où ils sont partis. On a proposé plusieurs projets pour les fixer, il en est un qui a réuni tous les suffrages. C'est d'établir à l'usage des faisans, dans toutes les allées et sur tous les arbres de toute la terre, des lanternes et des écriteaux où le chemin et les distances seraient indiqués. On n'allumerait les lanternes que dans les temps nébuleux, ce qui diminuerait fort la dépense.

A 11 heures du matin.

Le grand-papa , à la tête de tous les chasseurs et d'une nombreuse suite de chiens d'Angleterre et de différents pays, s'est rendu au bois de Paradis pour chasser le daim. On n'a trouvé que des daines dont on a respecté le sexe. Il pleuvait ; les chiens étaient mauvais, on n'a rien pris ; mais on a été bien mouillé.

Du salon , à 4 heures.

On a commencé la lecture de G il Bios par le deuxième volume, attendu qu'on n'a pu trouver le premier. Monseigneur Tévêque de Rhodez s'est chargé de la lecture. Il a lu tout couramment avec beaucoup d'intelligence et d'onction.

Mardi 22.

L'article d'aujourd'hui vous satisfera autant que les vers ou la prose de messieurs tel et tel , dont il ne reste rien après les avoir lu.

Mercredi 23. De la cour du commun , à 0 heures.

Monseigneur l'évoque de Rhodez vient de partir, laissant et emportant beaucoup de regrets. Il va passer deux jours chez monseigneur l'évéque d'Orléans ; de là dans un autre endroit inconnu; il ne sera à Paris que dans les derniers jours de cette année et à Saint-Joseph dans les premiers jours de la suivante.

Du cabinet de toilette, à 11 heures.

La grand'maman est au clavecin et y restera jusqu'à l'hc du dîner. Elle s'y remettra à sept heures et y sera jusqu'à c heures. C'est la vie qu'elle mène depuis deux mois, et qui platt infiniment. Elle a un grand objet, celui de se mettre état de jouer devant le grand-papa, sans avoir de batten de cœur. 11 lui faut, pour le remplir, quatorze ans encore, et sera contente si à cinquante ans elle peut exécuter deux ou t pièces sans faute.

Du salon , à 11 heures du soir.

Le courrier arrive. Il apporte une lettre du sublime t neau, un peu triste à la vérité, mais pleine d'amitié poui grand'maman et de sentiments pour le gazetier. Nous connaissons pas ici Y Eloge de Racine, mais nous doutons q vaille celui qui fut fait dans son temps par Àthalie, Britar eus, Phèdre et quelques autres auteurs de cette force.

Du jeudi 24.

C'est aujourd'hui l'anniversaire de l'exil, je crois qu'on parlera un peu dans la journée.

Du salon , à 6 heures.

On a continué la lecture de GilBlas et l'on a lu l'article • homélies de l'archevêque de Grenade. Ce morceau est divin du meilleur ton. Pourquoi Lesage ne l'a-t-il pas toujours a serve, ce bon ton, puisqu'il le connaissait? C'est ce que je conçois pas. On a parlé de l'anniversaire comme on le dev nous nous sommes rappelés le souper et votre douleur, et grand'maman s'est attendrie.

LETTRE CCCCXXIX

DE MADAME DU DEFFAND A LABBK BARTHELEMY

Ce 82 décembre 17"2.

Je me reproche, mon cher abbé, d'écrire si rarement à vous et à la grand' maman ; il n'y a personne au monde que j'aime autant que vous et elle, mais si vous saviez quel est mon état, quels sont les gens que je vois, quelles sont leurs conversations, les jugements qu'ils portent, leurs absurdités, vous comprendriez que je dois être tout engourdie ; ainsi suis-je , je vous assure. Les affaires publiques ne m'intéressent point, et je dis bien comme vous : Colas est mort de maladie, etc.

Les nouveaux ouvrages vous semblent-ils propres à ranimer l'esprit? Que dites-vous de Y Éloge de Racine?

Ce matin il m'a pris envie de relire ÏOreste de Voltaire; je l'avais trouvé très-mauvais il y a vingt-cinq ans, et sur ce qu'on m'assurait qu'il y avait fait de grands changements et que cette tragédie était actuellement admirable , j'ai voulu en juger. J'ai trouvé à la tête une épltre dédicatoire à madame la duchesse du Maine ; à quelque longueur près je l'ai trouvée parfaite; faites-en le parallèle, je vous pris, avec Y Éloge de Racine } et mandez-moi ce que vous en aurez jugé. J'ai lu après un acte de la pièce, et je m'en suis tenue là ; rien ne me parait plus médiocre.

Je ne sais plus que lire, je ne sais plus que faire pour me tirer de l'ennui qui m'assiège de toute part; je ne trouve personne de mon avis sur rien ; il me prend souvent envie de me retirer totalement du monde, mais je me dis que ce n'est pas la peine et que je n'ai pas bien longtemps à attendre pour en ^re séparée. Mon Dieu, l'abbé, comme toutes choses tournent! Voilà bientôt l'anniversaire de l'événement qui m'a été bien ^neste ; la chose publique et moi ne s'en consoleront jamais.

% Voilà tout ce que je puis vous dire dans la disposition où

je me trouve. Cette lettre devrait bien plutôt être mise au feu qu'à la poste, mais tout insipide et triste qu'elle est, j'aime mieux vous ennuyer que de vous laisser penser que je vous oublie.

Je n'ai point vu M. de l'isle. Vous ne m'avez point mandé si vous aviez rempli les points d'un petit couplet que je lui avais envoyé.

Mon ami se porte mieux. La grand'maman et vous recevrez les Mémoires du comte de GrammorU dont il a fait une nouvelle édition et imprimée chez lui.

Adieu, l'abbé, dites à la grand'maman que je l'adore et l'adorerai toute ma vie, mais que je suis trop bête* actuellement pour lui écrire.

LETTRE CCCCXXX

DE MADAME DU DEFFÀND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce mercredi, 23 décembre 1T7S.

Quoique j'aie écrit hier une petite sotte lettre à l'abbé pour m'excuser de ne point écrire, je vous écris cependant aujourd'hui, chère grand'maman, parce que, sachant qu'il y aune occasion, j'aurais des remords de n'en pas profiter.

Il me revient de tout côté que vous êtes- plus jolie que jamais ; que vous êtes grasse , bien portante , que vous jouez trois pièces de clavecin à ravir; que le grand -papa ne tousse presque plus, que vous êtes gaie et contente. Le ciel en soit loué et vous maintienne dans cet heureux état; c'est ce qui peut faire mon bonheur, car pour dans ce qui m'est personnel, je n'en cherche plus. C'est demain l'anniversaire de ce qui fût et fera toujours le malheur de ma vie ; mais détournons cette idée.

Le voyage de Montmorency finit aujourd'hui , il a été te

plus brillant du monde; M. le duc d'Orléans y a couché trois nuits ; les princes et les princesses y étaient à foison ; je m'en suis tenue à la gloire d'y être invitée ; ce n'a point été à cause de la saison, de la distance, ni de mon âge, rien de tout cela ne m'aurait empêchée d'y aller si la compagnie avait été différente et peu nombreuse ; je ne vais plus que chez mes plus particuliers amis, quand ils sont presque seuls ; mon tonneau est mon centre, je le quitte rarement, et sans me piquer d'être philosophe, je pourrais bien l'être plus que Diogène, car je n'ai point de lanterne, j'en connais l'abus; on ne peut trouver ce qu'il cherchait dans le lieu où j'habite.

Je ne vous demande point ce que vous pensez sur ce qui se passe aujourd'hui, vous ne vous en occupez guère, ni moi non plus en vérité.

Voltaire a fait anciennement un petit écrit dont le titre est : Sottise des deux parts; on pourrait dire aujourd'hui : Sottise de toute part. Rien n'est moins intéressant que toutes les affaires présentes, et que tous les gens qu'elles regardent.

Vous a-t-on envoyé un extrait d'une lettre du roi de Prusse à Dalembert? Vous m'avez dit que vous ne craigniez point les répétitions, ainsi je vous l'envoie, chère grand' maman, et je vous dis adieu en vous répétant ou sans vous répéter que je vous aime ; vous savez depuis longtemps ce qui en est.

LETTRE CCCCXXXI

DE MADAME DU DEFFAND A L'ABBÉ BABTHELEMT

Ce vendredi, 31 décembre 1772.

Prenez-vous-en à mes insomnies, si je ne vous écris point; elles me font perdre tout mon temps, je suis éveillée quand tout le monde dort, et je ne m'endors que quand tout le monde se lève; que la grand'maman se souvienne de sa tante Sessac; je suis bien punie de m'être moquée d'elle, car je la

remplace. Je me propose cependant de vous écrire longuement par les Beauvau, mais pour aujourd'hui je me borne à vous envoyer une histoire qui vous surprendra, et que, pour le coup, on peut appeler ineffable. Faites-moi savoir si ce sera par moi que vous l'aurez apprise ; je suis persuadée que vous en recevrez huit ou dix copies en même temps que la mienne; c'est ce qui me décourage. Voilà aussi des couplets; comme ils ont été faits à ma sollicitation, ils peuvent ne vous être pas parvenus. Je n'ai pu obtenir de personne de m'en faire un pour l'étrenne que je donne à madame dç Luxembourg ; elle n'a réveillé aucune imagination ; pour la mienne, cher abbé, elle est entièrement engourdie; il n'y a que mon cœur qui veille pour vous, pour la grand' maman, pour le grand-papa. Ah! je crois me souvenir que vous avez reçu autrefois une lettre où il y avait un pareil galimatias.

Je demande la bénédiction à mon grand -père et à ma grand' mère; je leur souhaite mille prospérités, continuation de gaieté à l'un, meilleure santé à l'autre. Offrez mes hommages à madame la duchesse de Grammont, recevez mes embrassements, et dites à M. de l'Isle qu'il aura de mes nouvelles incessamment.

LETTRE CCCCXXXII

DE MADAME DU DEFPAND A M. GRAUFURT

Ce jeudi , 31 décembre 1772.

Avouez sans rougir, si vous l'osez, que promettre et tenir ne sont pas la même chose; vous deviez me faire un récit exact et détaillé d'une certaine conversation aussitôt que vous l'auriez eu; voua l'eûtes et vous m'écrivîtes le lendemain; vous vous contentâtes de m'en dire un mot et de remettre le surplus à l'ordinaire prochain; quinze jours se sont passés sans que j'aie entendu parler de vous ; hier je reçus un petit billet, mais vos

chevaux étaient à votre chaise, vous alliez chez milord Ossory. L'ordinaire d'auparavant Conty avait reçu une lettre de son frère, qui lui mandait que vous partiez le lendemain 22 pour Bath, je n'en doutai nullement et j'apprends le contraire aujourd'hui; lequel des deux faut-il croire? vous êtes un étrange personnage; vous serez souvent entre M. Francis, madame de Roncherolles et moi, le sujet de nos conversations. Vous n'avez point, dites-vous, reçu vos porcelaines, j'ai envoyé sur-le-champ chez madame Poirier; voici la réponse qu'elle m'a faite : Je remettrai à la payer quand vous m'aurez accusé la réception de son envoi.

J'attends le thé avec la plus grande impatience; je touche à ma dernière heure, c'est-à-dire que je viens d'entamer ma dernière livre; mon thé est devenu fameux; c'est une espèce de mode, ce qui produit une grande consommation ; voilà un petit écrit de M. Saint-Paul qui doit vous servir d'instruction, il faut s'y conformer exactement, j'en ai déjà reçu par lui par la voie qu'il indique.

Comptez-vous ne me point informer de votre santé, ni de celle de M. votre père, ni de vos affaires tant particulières que publiques? par lespubliques, j'entends ce que vous ferez au Parlement; y parlerez-vous, n'y avez-vous point déjà parlé? M. Hubert prétend que vous avez commencé à briller. Ne dédaignez point mes questions; j'en fais à fort peu de gens; elles doivent vous prouver beaucoup d'intérêt et c'est la plus grande preuve de mon amitié.

Je suis très-inquiète de la santé de M. Walpole, je me garderai bien de le lui dire; je n'ai reçu de lui qu'un billet qu'il m'écrivit le jour de son arrivée à Londres; ce n'est que par \ous que je puisse en avoir des nouvelles, mais vous ne pourrez m'en donner de longtemps; M. Francis prétend que vous ne serez pas à Londres avant le là, faites pour moi, mon cher petit Craufurt, tout ce que vous savez bien que je ferais pour vous en semblable occasion

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