Une lettre de M. le duc d'Orléans au roi
dit-on, rétracter ses protestations. Ah! oui, j'en conviens. Aussi n'est-ce point la conduite que j'approuve; mais voulant avoir cette conduite, j'en approuve la manière, c'est-à-dire la lettre, car pour le reste, c'est-à-dire ce qui s'ensuit, je ne pense pas de même ; mais enfin, cher abbé, je veux bien encore convenir que je me suis trompée; mais si vous entendiez madame la Palatine, elle vous donnerait envie de la contredire; il n'y a point d'éloquence plus prolixe, plus bruyante, plus dominante. Dans la conversation, je m'avisai de dire : Mais si on intentait des procès aux princes, se laisseraient-ils juger par ce Parlement-ci? — Oui, dit-elle, sans doute, puisqu'il n'y a pas d'autres juges. — Mais, madame, n'est-ce pas cela qui serait contradictoire, et les reconnaître comme juges, n'est-ce pas un acte d'acquiescement? — Non, madame, Jésus-Christ et Charles Ier font preuve du contraire. Voilà comme madame la Palatine raisonne, et moi, comme madame de Beaufort, je serais tentée d'abréger la dispute par un soufflet pour changer la face des affaires.
On dit que le chancelier chancelle, que le d'Aiguillon l'aiguillonne terriblement, enfin que le combat est un combat à mort. Le ciel en soit loué! qu'ils périssent tous les deux et qu'ils nous renouvellent la Thébaïde.
On a fait un très-méchant couplet, que cela ne vous fasse pas croire qu'il est de moi; il n'en est pas, je vous le jure, le voici :
Du d'Orléans et de son fils, (Jue dites-vous , compère ?
Ne leur trouvez- vous pas l'esprit De monsieur leur grand-père ?
Le pont-tournant , l'abbé fripon , La faridondaine, la faridondon, Les font honorer dans Paris, biribi , A la façon de Barbari, mon ami.
11 n'y a ni rime ni raison; je ne compris pas d'abord ce que
326 CORRESPOiNDÀNCE
c'était que le pont tournant, et puis leur grand-père, c'est leur grand-oncle qu'il fallait dire; enfin je serais honteuse si vous pouviez croire qu'il fût de moi.
Je vous dis à l'oreille que je ne fais nul cas d'aucun prince: que leur protestation, leur rétractation, leur récrimination, leur contradiction, tout cela me parait de la bouillie pour les chats. La fermeté de M. le prince de Conti sera un beau trait dans l'histoire 4; mais il en coûtera bon au pauvre M. de Laborde. Il est enivré du mérite sublime du prince, de qui il croit devoir payer les dettes. Mais c'est assez bavarder sur des choses qui ne me font rien. Vous sentez bien, l'abbé, que je désire que cette lettre ne soit vue que de vous et de la grand'maman, et qu'elle soit jetée au feu tout de suite.
Je ne me porte pas très-bien, mes insomnies continuent, j'ai la tête creuse, je ne puis suivre aucune idée, je suis tout hébétée. Vous dites en vous-même : Pourquoi le dire? on le voit bien. Adieu, vous me devrez deux réponses, l'une à cettfe lettre-ci, l'autre à celle que j'ai écrite il y a quelques jours à 1^, grand'maman. Faut-il faire relier vos livres?
Continuez votre gazette, je vous en prie.
LETTRE CCGCXXXV
Paris, ce dimanche, 17 janvier 1*773.
Où prenez-vous que je sois déraisonnable et imprudente? C'est un compliment que vous croyez me faire en me flattant de quelque conformité avec vous. J'avais désiré, je l'avoue, que vous fissiez expliquerai. Walpole sur tous ses griefs contre moi, et que vous l'engageassiez à vous montrer de mes lettres, celles
1. Le prince de Conti tint bon et ne Ht aucun acte de soumission. « Mon cousin l'avocat n'est point las de chicaner, » disait Louis XV.
qui l'avaient le plus choqué depuis son dernier voyage ; mais j'abandonne toutes ces recherches et tous ces éclaircissements. Qu'il ait des systèmes de conduite, qu'il ne s'en écarte jamais, à la bonne heure, j'y consens; pourvu qu'il se porte bien, qu'il m'honore de quelque estime, je ne lui en demande pas davantage; mes lettres ne seront pas assez fréquentes pour qu'il en soit importuné; il n'en recevra jamais qu'en réponse aux siennes.
Je n'ai point encore reçu le thé; il m'a mandé que vous lui en aviez envoyé quatre livres; je comptais sur six, et en conséquence, j'en avais promis à deux personnes. Je ne compte point que vous m'en fassiez présent ; je vous en tiendrai compte sur l'emplette des porcelaines; je m'étonnais de ce que vous ne les aviez point encore; mais Wiart, qui a envoyé du vin dans le même temps, dit qu'il n'est point parti de bâtiment avant le onze de ce mois; apparemment vous les recevrez à votre retour de Bath. Je compte que vous me raconterez comment se sera passée votre visite, et si vous pouvez vous garantir de ce que vous craignez. M. Francis était chez moi quand votre lettre est arrivée; je lui ai annoncé celle que vous deviez lui écrire ; je vous ai beaucoup d'obligations de m'avoir fait faire sa connaissance; son caractère me plaît beaucoup, et je m'accoutume infiniment à lui. Il n'en est pas de même de M. Hubert; il est toujours sur des tréteaux; il a le ton d'un charlatan; il annonce tout ce qu'il va faire, et il ne fait rien; il y a longtemps qu'il n'a soupe chez moi. Je souperai ce soir avec lui chez madame d'Enville, ce qui n'est pas en vérité divertissant.
Je continue à trouver madame de Roncherolles très-aimable; j'ai du plaisir à la voir, mais ce ne sera pas une amie, on n'en fait point à mon âge ; c'est une espèce de prodige que vous et M. Walpole le soyez devenus; c'est que les Anglais sont singuliers en tout.
J'ai fait vos compliments à madame de Cambise; je perse-
vère dans mes sentiments pour elle; mais je ne parviens pas à l'amollir; elle est sèche et roide comme un cotret.
Pont-de-Veyle tousse plus que jamais, n'est jamais de mon avis et m'impatiente à mourir.
Parlez-moi donc de vos comédies ; quel rôle y avez-vous joué? Était-ce celui des amoureux? Sont-elles françaises ou anglaises? Avez-vous beaucoup vu M. de Lauzun? Je souperai demain chez madame de Luxembourg; La Harpe y lira sa tragédie des Barmêcides. Voltaire ne m'écrit plus; il est bien maltraité dans un livre nouveau qui a pour titre : f*es trois siècles de la littérature française depuis François /erj il en sera au désespoir, parce que l'article n'est pas mal fait; c'est un ouvrage de différentes mains; j'ai mandé à M. Walpole que je le lui enverrais s'il le voulait. Je ne lui écris point aujourd'hui, parce que je lui ai écrit mercredi dernier, et je ne répondrai à la lettre que je reçus de lui hier que mercredi prochain. M. Saint-Paul lui fera tenir le manuscrit dont je lui ai parlé; c'est un larcin qui demande le secret et dont il sera le seul receleur.
On dit que vous parlez à la chambre basse; il faut me rendre compte de tout ce qui vous regarde si vous voulez me faire plaisir; mais si cela vous ennuie, n'en faites rien.
Adieu, mon petit fraufurt ; j'ai toujours du penchant à vous aimer; mais je le suivrai ou j'y résisterai, selon votre volonté.
LETTRE CCCCXXXVI
DE MADAME DU DEFFAND A L'ABBÉ BARTHKLEMY
Ce dimanche, 1" janvier 1*773.
Ne dit-on pas qu il vaut mieux ne rien dire que de dire de* riens? je crois que cela est vrai; mais cependant je ferai comms* si je ne le croyais pas, il s'agit de trouver des riens et j'y suis» fort embarrassée.
Le cardinal de LaRoche-Aymon a bien fort la goutte. Qu'estce qui sera grand-aumônier, du prince Louis ou du cardinal de Rochechouart? Les paris sont ouverts. Et la feuille, à qui la donnez- vous?
Avez-vous Les trois siècles de la littérature depuis François /"? Ce livre a plus d'un auteur. Qui croyez-vous qui a fait l'article Voltaire? Je crois que c'est M. de Pompignan. Si c'était lui, dit-on, il n'aurait point eu l'adresse de ne se pas nommer dans la liste des gens outragés, mais il n'aurait pas pu se nommer sans rappeler le souvenir du genre d'outrage, ce qui aurait été une nouvelle humiliation.
Les articles Thomas, d'Alembert et Saint-Lambert ne sont
pas mal faits, mais presque tous les autres sont misérables.
Vous avez vu la passion des jésuites, cela est tristement badin,
mais assez juste. Il y a des noëls, mais si mauvais qu'on n'est
J>as tenté d'en prendre copie.
Quand vos Crammont seront reliés, faudra-t-il vous envoyer
tes deux exemplaires? Voulez-vous que le vôtre vous attende
,c*? Dans quel temps viendrez-vous le chercher? la grand' -
^attian et vous devriez bien venir à Paris passer le mois de
février. Je suis tout étourdie du bruit qu'il y aura dans ce
tet*ips-là dans le salon, des puissances et des dominations qui
^ Régneront. Je vous avoue, mon abbé, que ce n'est pas le
lîl^>rnent où je voudrais être avec vous.
Le chevalier de Durfort ira vous trouver demain, non cou-
r°tiné de lauriers, car il a préféré le rameau d'olive ou d'oli-
Vl^r; il en tire l'avantage de vous rendre visite. Madame de
°ïx partira après-demain; peut-être écrirai-je par elle à
^ grand'maman, pour aujourd'hui cela ne se peut pas, vous
v°Vez bien que je suis trop bête.
11 faut me faire un présent, m'envoyer par la première °^casion des petites cerises de Tours.
LETTRE CCCCXXXVII
DE MADAME DU DEFPAXD A LA DUCHESSE DE CHOISELL
Paris, ce lundi, 19 j aimer 1773.
Hier, j'eus le plaisir de beaucoup parler de vous, chère grand'maman, je passai la soirée à l'hôtel de La Rochefoucauld. Madame d'En ville ne sait point encore quand elle ira vous voir; je voudrais qu'elle fût avec vous et que la petite sainte et moi nous y fussions aussi, mais cette pauvre petite sainte ne se porte pas trop bien et votre petite -fille forme plus de désirs qu'elle n'ose faire de projets. Vous aurez aussi à la fin de la semaine le fils de la petite sainte ; il vous portera le livre de M. Walpole, à qui j'ai écrit tout ce que vous me mandez d'obligeant pour lui; sa santé est bonne pour le présent, mais ses forces reviennent bien lentement.
Il n'y a ici aucune nouvelle, la haine se soutient, la guerre continue, mais on ne voit point encore qui aura l'avantage; on fait de mauvaises chansons, on parle d'un lit de justice qui n'aura point lieu, on ne dit rien du retour des exilés. C'est 1 le seul point intéressant, tout le reste ne Test guère. J'enten dis dire hier que le mariage de mademoiselle de Lorraine étai retardé et que peut-être il ne se ferait pas. Celui de M. d'Aren berg se fera demain. Voilà tout ce que je sais. J'entendrai c: soir chez madame de Luxembourg la lecture de la tragédie dt »s Bannécides par La Harpe; si elle ne vaut pas mieux que lwes Lois deMinos, je plains les comédiens. On vous aura beaucoi z»p parlé de la nouvelle actrice, je l'ai entendue dans le rôle <Je Didon; on en est charmé, elle a la voix sonore, mais elle ne \*a point sensible; sa figure est, dit-on, fort belle, son maintien fort noble, elle écoute bien, son jeu muet est parfait; c'est de quoi je ne peux pas juger. Elle m'a fait peu d'effet, et je croirais qu'elle ne sera que du second ordre, c'est-à-dire dans la
classe des Vestris, des Dubois, etc.; mais comme je ne vais plus aux spectacles, je m'embarrasse peu de ce qu'elle deviendra.
Je voudrais qu'on nous donnât de bons ouvrages, je suis désolée de ne savoir plus que lire. Si l'abbé n'a soin de moi et qu'il suspende les gazettes, je ne sais ce que je deviendrai. Il me faut de vos nouvelles, que je puisse être en esprit à Chanteloup, que j'apprenne que vous vous portez bien, que vous pensez quelquefois à la petite-fille, et que vous êtes bien sûre que vous êtes aimée d'elle plus que de personne au monde.
LETTRE CCCCXXXV111
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISELL
Paris, 20 janvier 117S.
Madame de Poix, qui devait partir hier matin, ne part que ce soir à onze heures. On me rapporta hier de chez le relieur les Crammonty elle veut bien s'en charger; je crains que vous n'en soyez pas contente ; on trouve que les caractères ne sont pas nets, que l'encre est trop blanche et trop grasse, que les lignes sont trop pressées, qu'il y a grand nombre de fautes d'orthographe qui ne sont point corrigées dans Y errata; qu'on a écrit partout amiable au lieu d'aimable. J'ai mandé toutes ces critiques à l'éditeur pour qu'il ne retombe pas dans les mêmes fautes, en cas qu'il en fasse une seconde édition, comme il paraît en avoir envie. L'offrande n'est pas digne de vous, mais le cœur de celui qui vous la fait y doit mettre du prix, car il vous est bien dévoué.
J'ai entendu les trois premiers actes des Barmécides, les deux derniers ne sont pas encore finis; de cette pièce et des Lois de Minos on ne peut dire que hélas ! et holà ! Ces mots se pourraient répéter cent fois dans la journée. Et vous, chère grand' maman, vous serez bientôt dans le cas d'en faire un duo avec le grand abbé. Si j'étais dans ce temps-là auprès de vous,
il faudrait me trouver un troisième mot dans le dictionnaire qui soit assorti aux deux autres.
Pas la plus petite nouvelle. Je souperai demain chez la petite sainte, en petit comité, nous parlerons de vous tout à notre aise et nous serions bien heureuses si vous pouviez écouter à la porte; mais on ne vous y laisserait pas longtemps, vous n'y courriez pas le risque d'y attraper un rhume , mais bien celui d'être étouffée par nos embrassements.
Avez-vous ouï dire qu'il y a une petite madame d' Amerval qui a la hardiesse de vous ressembler? je ne le saurais croire, vu mon système sur les physionomies.
Je n'entends plus parler du tout de Voltaire, il faut que Toa m'ait fait quelques tracasseries avec lui. Pour notre baron, qui ne m'écrit plus, je pense qu'il me boude de ce que je lui aV signifié que je ne voulais point être sa bonne-maman. Quelle singulière idée lui avait pris! je ne suis point d'humeur à vou^ donner des arrière-petits-fils, je veux être votre unique petite — fille et celle du grand-papa , et rien à personne, à personn au monde, si ce n'est à mon grand abbé dont je veux toujou être la meilleure amie.
LETTRE CCCCXXXIX
DE L'ABBE BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND
Le 28 janvier 1773.
Le rhume de la grand' maman est très-peu de chose. Qua M^i elle sera indisposée, rapportez-vous-en à mon récit, parce <£ "*të je vous dirai toujours l'exacte vérité, tous les ménageme*^*k dans ce genre sont des perfidies. Je m'en servirais si vous et *ez à la Chine, parce qu'il vous serait impossible d'éclaircir les faits ; mais avec la quantité de lettres qu'on écrit tous les jot-ire à Paris de Chanteloup, il serait inutile et ridicule de songer à
vous tromper. Soyez donc aussi tranquille que je le suis sur ce rhume.
Ma lettre sera en deux feuilles séparées, parce que mon cornet vient de tomber sur la seconde page et Ta tellement barbouillée qu'elle m'a paru l'écriture d'un nègre.
Madame la marquise de Fleury est ici. La connaissez-vous? je ne l'avais jamais vue, et je crois n'avoir ni assez d'yeux ni assez d'oreilles pour la voir et l'entendre. C'est une volubilité d'idées et de paroles, une chaleur de conversation si grande, que la grand'maman lui disait hier : « Je crains que vous ne vous embrasiez tout d'un coup et que nous ne soyons tous consumés dans vos flammes... » C'est d'elle que M. Walpole le banquier disait au grand-papa : « C'est une femme trèsamusante, mais qu'est-ce qu'on fait de ça dans sa maison ? »
Nous ne connaissons pas les étrennes d'un ami de Voltaire, mais elles viendront, car on envoie tout ce qui paraît. La grand'maman me charge de vous raconter une niche qu'elle vous a faite. Vous m'avez écrit qu'il y aurait beaucoup de monde dans ce temps-là à Chanteloup et que ce ne serait pas le moment que vous choisiriez pour y venir; vous en disiez les raisons, qu'on ne pouvait pas lire tout haut, et puis vous ajoutiez que vous seriez bien seule alors. La grand'maman voulut lire votre lettre au grand-papa. Il survint quelqu'un pendant la lecture en question. Embarrassée quand elle vint à l'article, elle crut ne pouvoir mieux se tirer d'affaire qu'en lisant tout de suite : Vous aurez beaucoup de monde à Chanteloup dans le courant de février, je serai bien seule alors; vous devriez bien venir dans ce temps-là à Paris avec l'abbé. Imaginez mon étonnement. Mais ce que vous n'imaginez pas, ce furent des rires inextinguibles, on a trouvé cela très-gai de votre part.
J'ai toujours mille et mille tendresses à vous dire ; mille et mille ne font que deux mille, il y en a bien davantage.
LETTRE CCCCXL
DE MADAME DU DEFFAND A L'ABBÉ BARTHELEMY
Paris , co 28 janvier 1TJ3.
Vous ne me donnez plus de nouvelles de la grand' maman, je me flatte que c'est bon signe, mais cependant je serais bien aise de savoir ce qui en est.
J'ai envie, mon cher abbé, de vous écrire à mon tour en forme de gazette ; je n'ai pas le talent d'avoir comme vous des styles de tous genres, tout au contraire, je n'en ai aucun; eh bien! c'est une raison pour me servir de celui-là comme je ferais d'un autre.
Je vous dirai donc que lundi, 25 de janvier, madame de Forcalquier soupa chez madame de La Vallière; je ne sais pas quel était le reste de la compagnie.
Le mardi 26.
Je soupai chez les Brienne avec l'évêque de Mirepoix, M. de Caraman. Vous comprenez bien que l'archevêque de Toulouse y était; on n'y dit aucune nouvelle, il ne fut presque question que du retrait que M. de Senlis avait signifié à M. de Villequier de la terre de Senlis. Je vins me coucher à une heure, et, par parenthèse, je me réveillai à trois et je ne pus jamais reprendre le sommeil, ce qui fit, comme vous voyez, une nuit blanche comme neige. A midi, madame de Caraman envoya chez moi me dire de deviner quelle était la nouvelle dame que madame d'Aiguillon avait menée la veille à Choisy? Je dis d'abord : Ce ne peut pas être madame de Forcalquier. — Pardonnez-moi, me dit-on, c'est elle. Je fis prier madame de Caraman de venir prendre du thé chez moi et me raconter tout cela ; elle y vint et elle me dit qu'ayant soupe la veille chez madame de La Vallière, il y était venu plusieurs personnes
successivement qui avaient dit que cette dame était à Choisy. Madame de La Vallière voulut le nier, disant que Madame de Forcalquier avait soupe avec elle la veille, qu'elle était dans des dispositions bien différentes, qu'elle parierait que c'était une fausse nouvelle; et comme on insista à lui assurer que rien n'était plus positif, elle consentit à croire qu'elle y était allée, mais seulement pour la comédie où devait jouer la nouvelle actrice, et qu'elle l'aurait vue dans une loge grillée. — Non, non, madame, elle y doit souper. — Souper! ah! je suis bien sûre que non, je sais ce qu'elle pense et je parierai contre qui voudra. — Ne pariez point, madame, rien n'est plus certain. Madame de Caraman fut tentée de m' envoyer un billet chez les Brienne pour m'apprendre cette nouvelle, mais se rappelant que M. de Caraman y soupait avec moi, elle ne douta pas qu'il ne me l'eût apprise. En rentrant chez elle , elle lui demanda ce que j'en avais dit; elle fut fort étonnée qu'il ne m'en eût pas parlé. Voilà ce qu'elle me raconta pendant notre thé. La dame n'y a point couché, mais elle y couchera; elle ne s'est pas engagée à être de tous les voyages, ce n'est pas une femme à tous les jours. 11 y avait huit dames à ce souper, quatre de chaque côté, l'une à côté de l'autre : à la droite madame la comtesse (Du Barry), mesdames d'Aiguillon, de Forcalquier et de Mazarin. A la gauche, mesdames de L'Hôpital, d'Harville et de Gréné.
Mercredi 27.
C'est ce jour-là que j'ai appris tout ce qui s'est passé le mardi. Je vis assez de monde l'après-dîner : mesdames de Luxembourg, de Lauzun, de Beauvau, de Boufllers, soupèrent chez moi ; les hommes étaient l'archevêque de Toulouse, l'évêque de Mirepoix, MM. de Beauvau, de Broglie, Pont-de- Veyle, l'ambassadeur de Naples, de Beauffremont. La soirée fut fort douce; on ne parla que de la nouvelle du jour.
Jeudi 28, à 2 heures après midi.
Je soupe ce soir chez madame d'Enville avec les Beauvau et je vais me lever; mais non, il est de trop bonne heure, je veux encore causer avec vous. Je quitte le ton de gazette, H me gêne.
Le d'Aiguillon ne soupa point mardi à Choisy ; je ne sais d'où cela vient, mais j'ai quelque chose en moi qui m'empêche de le croire vraiment ministre; il me semble qu'il n'est là que pour remplir une place vacante et où il ne doit rester qu'en attendant celui à qui elle appartient ou que celui à qui on la destine soit arrivé. Enfin tout ceci me parait quelque château branlant, il arrivera quelque coup de vent qui le renversera. Ce qui me paraît le plus stable, c'est le Terray : c'est un rocher; un coup de vent ne suffira pas pour le renverser, il faut un tremblement de terre. Je ne crois pas qu'on doive le désirer.
Voilà, mon abbé, le monde qui va vous arriver à foison, vous aurez plus de temps pour m' écrire et plus de choses à me mander. Je ne sais quand cette lettre partira, la voilà prête pour la première occasion; j'y ajouterai peut-être.
Co vendredi, 20.
Cette occasion vraisemblablement sera lundi que M. de Liancourt ira vous trouver. Je n'attends de vos nouvelles que par les petits de Choiseul ; je n'ai point vu la petite sainte depuis leur départ, elle ne se porte pas trop bien. 11 n'en est pas de même de madame d'Enville; elle est bien vivante. Elle avait été à la comédie entendre la nouvelle actrice. On ne parle que de cette actrice, on l'élève jusqu'aux nues; je suis bien trompée si sa vogue se soutient.
Je vous envoie une petite brochure que mon colporteur m'a apportée et que personne ne dit avoir vue, c'est cependant de Voltaire à ce que je crois. Je ne sais s'il fera la sottise de
répondre aux trois siècles ; je n'entends plus parler de lui et je ne m'en soucie guère. Comment avez-vous trouvé l'article de La Harpe dans le Mercure sur ces trois siècles? J'entendrai lundi sa tragédie des Barmécides tout entière; il nous en a déjà lu trois actes; je doute que les comédiens la reçoivent. Tous ces beaux esprits, mon cher abbé, sont bien peu de chose, ils tirent leur gloire de la protection que leur accorde Voltaire; sa mort leur coupera la tête.
Ce dimanche 81.
Je suis honteuse de vous envoyer cette lettre, rien n'est plus long et plus ennuyeux que l'histoire de madame de Forcalquier; mais ce qui est écrit est écrit, je ne puis pas recommencer.
Il y a un siècle que je n'ai eu de vos nouvelles. Ce n'est pas qu'on ne m'aime plus? la grand'maman n'est pas capable d'oublier sa petite-fille, et vous, l'abbé, vous m'aimerez toujours, j'en suissûre. Cependant, pour prévenir toute inquiétude, rediles-me-le.
Vous aurez su la maladie et la guérison de la jeune comtesse de Choiseul. La belle-mère ne se porte pas trop bien; elle attendait ses enfants hier ou aujourd'hui. Apparemment qu'ils m'apporteront de vos nouvelles, il y a plus de quinze Jours que je n'en ai reçu. Je ne vous en fais point de reproches, je sais qu'on n'est pas toujours en train d'écrire, mais il ne faut pas laisser dans l'inquiétude sur la santé; vous savez comme je pense pour la grand'maman et que la tète me tourne quand je la crois malade. Je lui écrirai par les Beauvau qui partent jeudi. Adieu.