II
LETTRE CCCCXLÎ
A Chanteloup , ce 28 janvier 17JS.
Je n'ai pas pu vous remercier par le marquis de Laval, ma chère petite-fille, de vos Mémoires de Grammont, parce que la maladie de son fils Ta fait partir si précipitamment que je n'ai pas eu le temps d'écrire. Ce présent de M. de Walpole m'a fait le plus grand plaisir du monde malgré tous les défauts que vous lui trouvez avec raison, et je vous prie de l'en bien remercier de ma part. Comme vous m'en envoyez deux exemplaires, j'ai imaginé que celui de l'abbé était joint au mien et je le lui ai remis. Le mien est déjà dans le sanctuaire, c'est-àdire dans la petite bibliothèque de ce boudoir où je conserve vos lettres et ce que j'ai de plus précieux. J'ai été fort contente de l'épttre dédicatoire qui vous est adressée; ne l'êtes-vous— pas aussi? Je suis fort contente aussi de la reliure de nosH exemplaires, quoique ce ne soit pas un si bel ouvrage ; je vous prie de me faire savoir ce que je vous dois sur cet objet, ca^* il faut payer ses dettes.
Ne m'avez-vous pas demandé des petites cerises de Tou» 7 j'ai recherché cette commission dans toutes vos dernières lettres sans pouvoh la trouver; il faut qu'elle soit dans une de celles que vous avez écrites à l'abbé. Quoi qu'il en soit, je sue bien fâchée de l'avoir oubliée jusqu'à présent. Je ne puis vous en envoyer aujourd'hui parce qu'il n'y en a point dans la maison, mais vous en recevrez par les petits Choiseul avec un fromage de Chanteloup.
Vous prétendez donc, ma chère petite-fille, que, si j'arrivais en tiers entre la petite sainte et vous, vous m'étoufferiez; ah! c'est un risque que je voudrais bien courir. A propos de me trouver entre vous, l'abbé vous a-t-il raconté la ridicule histoire que
j'ai faite à M. de Choiseul pour lui cacher un article d'une de vos lettres? il Ta cru et en a ri comme un fol, c'est sa bonne histoire, il la raconte à tout le monde, elle vous reviendra vraisemblablement par madame de Poix ou madame de Beauvau ; je ne vous la ferai pas de peur de me répéter avec l'abbé, et puis parce que je ne sais pas conter.
Je ne sais plus de qui vous m'avez dit qu'étaient les Barmécidcs, n'est-ce pas de La Harpe, ou, comme je vous disais il y a quelques années, d'un M. Fouille -au-Pot *? Je trouve qu'il n'y a plus que des fouille-au-pot, et il y a tant de choses sur lesquelles je dirai comme vous hélas et holà ! c'est un duo que nous ferons ensemble tant que vous voudrez.
Je ne suis point étonnée que madame d'Amerval me ressemble; il faut que j'aie une figure scandaleuse, car voilà la troisième ou quatrième fille qu'on m'a déjà dit qui me ressemblait. Tout ce que je puis vous dire pour ma justification sur cette ressemblance, c'est que, quand j'étais jeune, les hommes ne m'ont pas traitée en conséquence du scandale de ma figure. Adieu, chère petite-fille, je vous remercie de ne vouloir pas avoir d'autres parents que moi ; je vous assure que je ne veux pas non plus avoir d'autre famille que vous, car je sens à ma tendresse que vous êtes faite pour être mon unique bien, puisque vous réunissez tous mes sentiments.
Je vous prie de tâcher de faire tenir ma lettre à milady Charlotte par une occasion sûre, car la poste n'a jamais voulu me procurer les siennes ni lui rendre les miennes.
i. Elle avait ainsi retenu le nom de Fenouillo, de Falbaire, auteur de rjftm- • été criminel.
LETTRE CCCCXLII
DR L'ABBÉ BARTHÉLÉMY A MADAME DU DEFFAND
A Chanteloup, le 31 janvier 1773.
La personne qui vous remettra cette lettre m'a pressé plus d'une fois de vous l'écrire. J'imagine qu'elle veut avoir une recommandation auprès de vous. J'aurais du bien à vous en dire, et vous trouverez, je pense, que pour une femme de province elle est assez aimable et ne manque pas d'esprit. J'oubliais de vous dire son nom, elle s'appelle madame la duchesse de Grammont. La présente n'étant à autre fin, etc.
Cependant j'ai bien envie de me plaindre de votre silence; vous me devez au moins deux réponses. J'avais autrefois le département de vos affaires étrangères. M. de La Vrillière ne m'a pas demandé ma démission. Nous avons vu des secrétaires ne plus faire le travail, mais ils ne sont point renvoyés sans en être instruits. Je ne me rappelle point d'avoir jamais dit à M. le prince de Beauvau que je vous écrivais tous les jours : vous seriez trop à plaindre, mais j'ai dû lui dire que je pensais tous les jours à vous.
J'ai reçu une lettre du baron. C'est un chapitre qui man — quait à Jérémie et qu'il a découvert dans quelque manuscrit d'Allemagne, l'été à Spa, l'automne je ne sais où.
J'avais beaucoup d'autres choses à vous dire, je ne sais oii elles sont à présent, et puis votre silence me glace. J'aimerais mieux être étranglé que d'être boudé. Si vous n'êtes pas contente de moi, envoyez-moi au plus tôt le cordon fatal. Je ne m'en servirai pas, car il est impossible de se pendre à Chanteloup; je l'attacherai à ma fenêtre, j'y suspendrai une clochette, et toutes les fois que le vent l'agitera, elle deviendra le signe de vos vengeances, comme l'arc-en-ciel l'est devenu de l'indulgence divine.
LETTRE CCCCXLII1
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Paris , le 31 février 1T73.
Pendant qu'on portait à l'hôtel de Choiseul un paquet adressé à l'abbé, j'ai reçu votre lettre du 28. Je devrais bien me désabuser de mes inquiétudes. Non, je ne dois jamais craindre votre oubli, il n'y a point de cœur comme le vôtre; mais tous les autres sont si différents, que quelquefois je me laisse aller à croire que l'amitié est une pure chimère. Effectivement, chère grand'maman, si vous, l'abbé et moi n'existions pas, je crois que cela serait vrai. Je ne puis plus supporter d'être séparée de vous; je voudrais détruire, abîmer, anéantir tout ce qui s'oppose à votre retour, jamais je ne vivrai assez pour vous revoir. Venez me trouver, me direzvous. Hélas! le puis-je? Mais ne parlons pas de cela, cela est trop affligeant.
Voulez-vous que je vous dise ce que m'ont coûté les reliures? Quand j'aurai reçu le fromage et les petites cerises et que vous y aurez joint votre mémoire, je vous enverrai le mien, nous jugerons de quel côté sera la dette.
Ma grand'maman, vous êtes bien étrange de ne m' avoir pas raconté ce qui vous a fait tant rire, et l'abbé est bien indigne de ne me l'avoir pas mandé; il se néglige bien, cet abbé, il abuse de mon indulgence; il est heureux pour lui que je sois devenue stupide ; si j'ai jamais quelque retour de gaieté, de sens commun, je le relancerai de bonne sorte. Mais qu'il n'ait pas peur, cela n'arrivera pas sitôt; j'ai des insomnies si maudites, qu'elles éteindraient les génies de tous nos beaux esprits s'ils en avaient de pareilles.
Je ne crois pas qu'on puisse faire un plus plat récit que celui que j'ai fait à l'abbé sur le début brillant de madame de
Forcalquier à la cour ; le grand-papa serait bien aise si je consentais à parier qu'elle ne sera pas dame d'honneur de madame la comtesse d'Artois *; eh bien, en vérité, je ne le crois pas ! Sait-il que la maréchale ne prend point le logement de l'Arsenal?
J'ai déjà, chère grand'maman, transcrit à M. Walpole ce que vous me mandiez pour lui dans une de vos lettres ; c'est par pure paresse que je n'en fais pas autant de ce qui est dans les siennes pour vous. J'ai eu peine à consentir à son épttre dédicatoire, heureusement personne ne m'a reconnue ni ne m'en a parlé. 11 fera, je crois, une seconde édition. Je l'ai informé exactement de tous les défauts qu'on trouve dans celle-ci.
Votre lettre sera rendue très-fidèlement à milady Charlotte.
N'avez-vous pas les Lois de Minos?
J'ai déjà entendu les trois premiers actes des Barmécidesy qui sont de lia Harpe ; demain, il nous lira chez madame de Luxembourg la pièce entière, et je suis bien sûre de dire : Hélas! holà!
Vous savez que les Beauvau partent jeudi, je vous en félicite; je trouverai le prince fort à dire ; il me traite fort bien, il me voit tous les jours, son âme est très-belle et bonne. Vous le garderez un mois. Ah ! que je les envie, que je voudrais être à leur place ! mais venez ici, chère grand'maman, que je me retrouve dans ce petit appartement, que je vous aie à côté de mon tonneau , enfin que je puisse vous étouffer et l'être par vous '.