‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. CraufurtChapitre 77 sur 108 · M. Robert Walpole · texte numérisé non relu

M. Robert Walpole

LETTRE CCCCXLVII

A Chantokrap, ce 1S férrier 1739.

Il y a bien du malheur, ma chère petite-fille, sur ce que je vous envoie et sur ce que je veux vous envoyer; vous désirez des petites cerises de Tours, et il ne s'en trouve plus quand j'en fais chercher; je vous envoie un fromage, et il ne vous parvient pas! Je parie que notre petite sainte l'aura mangé, car je lui en envoyais un aussi, et son fils me mande que je lui en ai envoyé en profusion. Pour cette fois, j'espère qu'il ne vous échappera pas; je n'en donne qu'un à M. de Durtalet il est pour vous : l'unité ne doit pas laisser lieu à la confusion; s'il vous échappe encore, me voilà convertie au dogme de la fatalité. On me mande que cette pauvre petite sainte a horriblement souffert de sa fluxion sur les dents, cela m* afflige; des maux, des douleurs nouvelles qui se joignent à ses anciens maux l'affaibliront et retarderont les progrès de sa guérison. Ne trouvez-vous pas que les maladies et la mort se placent tout de travers? elles n'affligent que les honnêtes gens et n'emportent que les amis ; elles ressemblent aux armes d'un tyran!

Je vous remercie de ce que vous m'avez envoyé; je ne connaissais pas les vers de Voltaire à Pigal, et quoiqu'ils ne me plaisent guère, j'ai été bien aise de faire connaissance avec eux. Quand on est éloigné de tout, on veut tout savoir; cela doit être, la curiosité doit être en raison de l'ignorance ou de la difficulté de s'instruire. Envoyez-moi donc toujours tout ce qui vous tombera sous la main. J'ai lu l'épltre de Marmontel sur l'incendie de l'hôpital, il y a deux jolis vers :

Un roi juste suffit à l'opulent paisible,

Mais le pauvre a besoin d'un roi tendre et sensible.

et voilà tout. Les Lois de Mitws n'ont qu'un petit défaut, c'est que la pièce n'a pas le sens commun. 11 y a aussi une lettre d'un prétendu avocat sur le sujet du prix proposé par l'Université; il était adroit d'en retourner le texte, mais ne trouvezvous pas qu'on en aurait pu tirer meilleur parti ?

Nous avons ici votre baron depuis quelques jours; n'en soyez point inquiète, il a été on ne saurait plus accueilli de tout le monde; il est trop aimable pour pouvoir venir mal à propos. Je n'ai pas besoin de le protéger, mais j'ai bien soin de lui. Il se porte bien; il croit que l'air lui est bon, et je tâche de le lui persuader pour le conserver plus longtemps. Je lui ai dit vos tendres sollicitudes.

Je ne sais si l'abbé vous écrira aujourd'hui. Je n'ai pas osé vous donner le plaisir de mêler encore son style au mien parce que mes yeux sont revenus, et puis peut-être aussi par amour-propre : je ne gagne pas à me montrer si près de lui; je ne sais qu'aimer ma chère petite-fille, et il faut qu'elle se contente de ma façon de le lui dire.

A propos, j'aurais grand tort d'oublier de vous répondre de l'amour du prince grammairien *, il est profond et solide ; il ne vous sera point infidèle comme le prince incomparable f. Groiriez-vous que je n'ai pas entendu parler de celui-ci depuis son dernier voyage àGhanteloup? A propos de Ghanteloup, car je ne parle plus que par à-propos (ce qui ne prouve pas que je parle à propos) parce que je n'ai plus de pensée, je n'ai que des réminiscences, cela convient fort à une grand'mère... Ghanteloup donc, disais-je,est dans ce moment-ci plus bruyant, plus brillant, et si j'osais je dirais plus fatiguant que tout ce que vous pouvez imaginer. Ce sont tous les jours choses nouvelles, et puis des vers, des chansons réellement très-jolies. L'abbé vous contera, vous enverra tout cela; c'est votre gazetier et mon narrateur. Adieu, ma petite-fille, je suis bien lassé.

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