II
description dans un petit nombre de grands traits rapprochés dont les détails sont confondus dans l'ensemble ; la chaleur d'un tableau dans un seul trait qui n'aura rien de léché ni de fini. Le sentiment et le génie ne se détailleront jamais, et je ne puis, ma chère enfant, me résoudre à vous regarder froidement.
Je ne trouve pas le chevalier de Boufflers si raisonnable qu'il l'était l'année passée, et c'est en cela que je l'aime mieux cette année. Le manteau de la sagesse ne lui seyait point du tout. Je crois qu'il a la sagesse dans le cœur, et cela suffit pour lui, mais non pas pour nous; ce n'est pas l'égide de Minerve qu'il faut montrer aux hommes, c'est la marotte de la folie.
Pour votre incomparable, vous croyez bien que j'en suis contente ; et comment ne le serait-on pas? on est si reposé avec lui, et cela est si commode à ma paresse! Je le perdrai bientôt et j'en suis très-fâchée; il ne nous donnera que le reste de cette semaine tout au plus. Je compte pourtant qu'il attendra l'abbé, que j'attends vendredi ou samedi; vous allez encore le compter dans la dispersion de vos amis; mais ma générosité ne va pas jusqu'à pouvoir vous cacher le plaisir que j'aurai de le revoir. J'espère qu'il m'apportera la certitude de vous avoir au mois d'octobre. Ah ! que j'en serai aise ! Je vous renvoie ce soir le chevalier de Boufflers. Je ne sais si vous le garderez longtemps, vous savez qu'il ne fait guère d'établissement solide.
Je suis fâchée de vous savoir si seule,- l'ennui est la plus grande maladie. Je vous assure que je vous donnerais de bien bon cœur la moitié de ma compagnie pour vous en soulager, et que de meilleur cœur encore je voudrais pouvoir me livrer a vous la tenir.
Je n'ai pas pu m' empêcher de lire à M. de Ghoiseul ce que vous me dites pour lui au sujet du gain du procès de M. de Cambray, il en a été enchanté; il vous embrasse bien tendrement, ma chère enfant, et je vous embrasse plus tendrement encore.
Vous ne me parlez pas du baron de Gleichen ; je vous prie de lui dire mille tendresses pour moi.
LETTRE CCCCLXVIII
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSK DE CUOISEUL
Paris, ce mercredi matin, 14 avril 1773.
J'ai été bien surprise hier, chère grand'maman, quand l'abbé m'a dit qu'il partait demain; il s'est fait un combat en moi de peines et de plaisirs : de peines, de le perdre; de plaisirs, de celui que vous auriez de le revoir, et ce dernier l'a emporté. Que vous êtes heureuse, chère grand'maman, d'aimer et d'être aimée! Je ne veux point vous ouvrir mon âme, elle est trop remplie d'amertume et de tristesse1. Si l'abbé vous rend compte de la vie que je mène, elle pourra vous paraître agréable, mais il s'en faut bien qu'elle le soit. Au fond, il n'y a que malheur pour ceux qui, étant nés sensibles, ne rencontrent que de l'indifférence. Mais je ne m'expliquerai pas davantage.
Je me suis occupée hier à ramasser des découpures que l'abbé vous portera. Je ne sais pas si cela sera dans l'ordre que j'ai recommandé; elles sont de M. Hubert de Genève et de M. de Caraman. Madame de Caraman ne cesse de me demander de vos nouvelles et de me prier de vous dire combien elle vous respecte, honore et aime. C'est le sentiment général, mais ceux qui ont du mérite l'éprouvent bien plus vivement.
Je ne vous écrirai pas plus longuement. Je suis remplie de vapeurs. Je n'ai ni votre esprit ni votre courage. Consolez-moi, chère grand'maman, en me disant que vous m'aimez, c'est le seul remède à mes maux.
1. M. Walpolc lui avait écrit qu'il aimerait mieux être une de ses connaissances que son ami.
A Ch&nteloup, ce 17 avril 1773.
Vous m'avez renvoyé mon abbé, ma chère petite-fille, et je vous renvoie votre prince. Je suis bien fâchée de perdre le prince, mais quel plaisir j'ai eu à retrouver mon abbé! Vous serez bien aise de revoir le prince, mais quelle peine vous avez eue à perdre mon abbé! Cependant, le prince veut que je lui donne une lettre pour vous, pour en être, dit-il, bien reçu, et vous savez que je ne me fais pas prier pour vous écrire, quoique vous vous plaignez souvent de mon silence et que vous vous en plaignez quand c'est vous qui me négligez. Osez bien vous plaindre, ingrate, quand vos remords sont consignés dans toutes vos lettres! Oui, vous l'osez, car l'abbé me l'a dit. Plaignez-vous tant que vous voudrez, pourvu que ce soit à moi. Autant vous formerez de plaintes, autant je recevrai de ces lettres qui me charment, même quand elles m'accablent de votre injustice. Je crois vous l'avoir déjà dit, en fait de sentiment, je ne hais pas l'injustice, elle est sensible dans ce moment-ci ; cependant, vous êtes fort bien avec moi, et quoique je vous rende justice, je n'en suis pas moins sensible pour vous ; il y a un mélange de sensibilité et de générosité dans la manière dont vous m'avez renvoyé mon abbé qui m'a été au cœur; et puis deux lettres de vous en deux jours, voilà le motif d'un grand succès.
Je ne sais si vous savez que mon appartement est la grande rue de Chanteloup ; en y passant, le grand-papa s'est habitué à me faire l'éternelle et spirituelle question qui est constamment dans la bouche du roi, notre maître : Que fait es -vous là?- J'écris. — A qui? — A la petite-fille. — Avez-vous des lettres d'elle? — Oui. — Qu'est-ce qu'elle dit? — Qu'elle est vieille,
triste, ennuyée et ennuyeuse. — Et l'abbé, qu'est-ce qu'il en dit? — Qu'elle est jeune de cœur et d'esprit, aimable, gaie, amusée et amusante. — Eh bien! dites-lui que j'en crois l'abbé et que j'embrasse ma petite-fille, puisqu'elle est toujours si gentille.
Vous m'avez envoyé par l'abbé un portefeuille de découpures qui a fait les plaisirs du salon tout l'après-dîner; il y avait deux portraits de vous; madame de Grammont a voulu absolument en avoir un. Je lui ai bien promis de lui en faire une tracasserie avec vous; elle a pris celui de la main, mais comme j'étais aussi attachée à cette main, je vous prie de m'en renvoyer un où elle se trouve.
J'aime à la folie la chanson de madame de Boufllers des sept jours de la semaine. Le prince m'en a montré une sur la grammaire dont le sujet est plaisamment rempli.
L'abbé dit, ma chère petite-fille, qu'il est très-vrai que vous pourriez fort bien venir ici au mois d'octobre. Ah ! faites tout ce que vous pouvez, je vous en conjure.
LETTRE CCCCLXX
DE MADAME DU DEFFAND A L'ABBE BARTHELEMY
Ce vendredi , 23 avril 1T73 , A 0 heures du matin
Faites attention à cette date et jugez de mes nuits; mes insomnies sont insupportables. Je ne sais qu'y faire. Je vais m'en consoler en causant quelques instants avec vous. Je n'écrirai point à la grand'maman; j'attendrai que je sois de meilleure humeur; je n'y fais pas tant de façon avec vous, savez-vous pourquoi? c'est que vous vous aiïectez moins que la grand'maman, que je l'attristerais, et que vous, vous ne vous embarrasserez pas de ma maussaderie.
J'ai reçu par l'incomparable les lettres de la grand'maman
et la vôtre. D'où vient que vous ne me rendez compte de rien, des gens qui vont et viennent à Chanteloup, de ce qu'on y fait, de ce qu'on y dit ? Ces relations suppléeraient à la présence réelle. On me flatte en me disant qu'on me la souhaiterait, et moi je cherche à me persuader qu'elle pourrait n'être pas impossible, mais il faut que le sommeil revienne, qu'il amène des forces; pour la volonté et le désir, n'en doutez pas.
J'ai vu tous les revenants : le chevalier de Boufllers^ l'incomparable, M. de Stainville, M. de Trudaine, tous oiw été contents de la santé de la grand' maman. M. de Stairv^. ville part samedi, le chevalier lundi. On ne parle ici que ct€ mariages; il y en a déjà eu huit ou dix dans cette semaine. Je vous renvoie à la gazette. Celui de madame Boucault est, diton, pour la semaine prochaine. On murmure d'un autre pour les premiers jours du mois prochain; il sera plus illustre, quoique le nom soit presque semblable : il faut retrancher une S et un T au nom du futur de madame Boucault. C'est une manière de logogriphe mal énoncé : c'est l'effet de l'insomnie1.
Madame de Grammont vient-elle à Paris le mois prochain? la pluralité dit oui, un seul dit non, et je ne sais d'où vient que c'est celui-là que je crois.
Adieu, l'abbé, je vais me faire lire Henri VII; s'il m'endort, je le préférerai à tous les rois du monde.
Voltaire a écrit à M. de Richelieu. 11 se plaint que d'Argental, en faisant imprimer ses Lois de Minos, y a inséré des vers de sa façon.
1. En retranchant une 5 et le t à Bourbon-Busset, reste Bourbon-Buse; madame du Deftand veut parler ici do M. le duc d'Orléans qui était à la veille d'épouser madame de Mon tesson.
LETTRE CCCCLXXI
DE MADAME DU DKFFAND A LA DICHESSE DE C1I0I3EUL
Ce 28 avril 1T73.
Je n'entends plus parler de ma grand'maman ; le graria * abbé, en qui j'avais mis mes espérances, me laisse là; je suis tout isolée; parents, amis, tout m'abandonne; on me laisse à moi-même, et c'est le pire état où je puisse être, tirez-m'en au plus tôt, chère grand'mamam; donnez-moi de vos nouvelles, dites-moi que vous m'aimez toujours, c'est le remède le plus efficace, et le seul qui puisse me tirer de ma léthargie.
Voulez-vous savoir ce qui se passe ici. Madame Boucault épousa hier M. de Bourbon-Busset. Nous aurons sans doute bientôt la liste de la maison de madame la comtesse d'Artois, madame de Forcalquier à la tète. Vous savez que l'ambassadeur de Sardaigne1 est rappelé; il est au désespoir. Mesdames de LaVallière et de Châtillon* en sont très-aflligées. On dit que son successeur sera un M. de Viri, qui est actuellement en Espagne.
M. de Chamousset mourut il y a deux jours. N'avez -vous pas été fâchée de la mort de Vernage? Je le regrette beaucoup.
Madame de Luxembourg doit partir samedi pour vous aller trouver ; il pourrait y avoir quelque retardement, à cause que le mariage de M. de Laval, qui devait être hier, a été différé parce que mademoiselle de Gensac avait la fièvre.
On ne parle ici que de mariage et de départ pour la campagne. La petite sainte partira de dimanche en huit; je la trouve mieux, je lui envie bien le plaisir qu'elle aura de vous voir.