Du duc d'Orléans avec madame de Mon tesson
n'est remplie que de séparations, que de privations, que de regrets, que de souhaits et de désirs impuissants, de chagrins, d'amertume et d'inquiétude. C'est ce dernier état qui me tourmente le plus aujourd'hui; je n'en serai délivrée que quand l'abbé le sera de sa fièvre ; j'en suis tourmentée par mon propre intérêt et par le vôtre. Je ne sais ce qui l'emporte en moi ou de ma propre amitié ou de celle que vous avez pour lui. Je m'explique mal, mais vous êtes trop pleine de sentiments pour ne me pas comprendre.
L'accès de M. de Beauvau le prit hier vers les dix ou onze heures du soir; je ne pus me résoudre à aller chez lui où on trouve cour plénière; je crains et je hais le monde. Ah! ma grand'maman, que je regrette le petit appartement, les petits comités! L'heure de la poste presse. Adieu.
LETTRE CCCCLXXIX
A Chanteloup, ce 10 mai 1773.
Cette lettre que l'abbé vous avait annoncée, ma chère petite- 011e, n'a été si longtemps à vous parvenir que parce que Ribot, qui en était le porteur, a été pendant six jours prêt à partir. Vous reconnaîtrez bien là les museries de M. de Choiseul.
Il paraît, par la réunion de toutes les nouvelles, que M. de Beauvau est effectivement mieux, et qu'il compte bientôt être quitte de sa fièvre. Le pauvre abbé est mieux aussi, mais je ne sais quand il sera quitte de la sienne. 11 est aujourd'hui à son onzième accès; celui-ci lui a pris à six heures, chacun d'eux est plus faible que le précédent, et le premier même était déjà très-doux, de sorte qu'on croit toujours être au dernier, et qu'on ne comprend pas pourquoi il en revient encore. Par exemple, je suis montée chez lui à près de quatre heures. Jamais je ne lui ai vu si bon visage, les yeux excellents et la
voix meilleure, et lui-même convenait qu'il était à merveille ; malgré cela la fièvre lui est revenue à sa période tout comme à l'ordinaire. Il commence à s'en ennuyer grandement, et moi aussi. Cependant, il est impossible de s'inquiéter d'une fièvre qui n'est accompagnée d'aucun symptôme plus fâcheux qu'une petite toux qui l'annonce, un frisson très-léger, très-court et point douloureux, suivi d'une chaleur qui ne produit aucun mal de tête, pas môme à peine de l'altération; ensuite une petite moiteur aussi douce que tout le reste, et tout cela est terminé en sept ou huit heures; mais il lui en reste après une faiblesse comme s'il avait eu une grande maladie. Voilà au juste son état, ma chère petite-fille, dont le détail est bien plus propre à vous calmer qu'à vous alarmer.
J'ai pensé aussi avoir ma petite fièvre; j'ai eu un peu de mal de gorge et un assoupissement qui avait l'air de l'apoplexie. C'est un état assez doux, mais il ne rend pas fort aimable. J'en ai été quitte pour dormir et pour faire des excuses de ma maussaderie; je m'en porte fort bien à présent. On dit que ce petit dérangement est l'effet du printemps, parce que je suis une petite jeunesse sur laquelle il produit encore une effervescence très-marquée. Mais on dit cela parce qu'on ne sait que dire et que la rage des médecins et de tous les hommes est de vouloir expliquer la cause inconnue de tous les effets qui les frappent, et cette rage est la source de toutes les erreurs qui sont dans le monde.
Ah ! mon Dieu, ma chère petite-fille, que n'avez-vous suivi ce bon mouvement qui vous portait à entrer dans le bateau de la petite sainte et à l'accompagner jusqu'ici! C'était là justement la manière de voyager qui vous aurait convenu. Quelle agréable surprise pour moi si je vous avais vue arriver avec elle ! j'en aurais eu une joie inexprimable. Eh bien ! ma chère petite-fille, puisque vous avez manqué cette occasion, faites vite un autre arrangement avec l'évèque d'Arras, comme vous mandez à l'abbé que vous le lui avez proposé à son arrivée.
Faites-lui de ma part toutes les coquetteries que vous jugerez les plus propres à le séduire : vous savez combien je Faime. Je le fais votre gouverneur, à la charge de vous venir remettre lui-même entre les mains des parents les plus tendres, qu aucune petite-fille, quelque jolie qu'elle ait été, ait jamais eus.
LETTRE CCCCLXXX
DR L'A B B K BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND
10 mai 1773.
Ce serait une prétention de vous envoyer des bulletins de ma fièvre, si je ne me flattais que vous regardez cette attention comme une preuve de ma confiance en vos bontés. Elle dure encore, cette malheureuse fièvre, j'en ai déjà essuyé dix accès. J'attends le onzième dans quelques heures d'ici. Je n'ai point encore fait usage du quinquina, parce qu'on dit qu'il renferme le loup dans la bergerie, et j'aime mieux souffrir encore quelques jours que d'avoir un loup dans ma bergerie. Cependant, j'ai fixé un terme à ma patience, et après le quinzième accès j'emploierai ce remède. Je ne me trouve pas trop faible aujourd'hui ; je l'ai été beaucoup ces jours passés. Mon visage prend successivement toutes les nuances : pâle, jaune, blanchâtre, gris, non pas de lin, mais de fer. Je ne prends plus garde à lui, toutes ces variations m'ennuient.
La grand'maman menace depuis quelques jours d'être incommodée. Le mal de la grand'maman est d'avoir toujours besoin de dormir ; elle a des prétentions à l'apoplexie. Vous sentez bien que c'est une plaisanterie. Le médecin prétend que c'est une révolution de printemps. Effectivement, nous nous sommes rappelé que l'année dernière elle éprouva le même effet sans aucune suite fâcheuse, et comme elle fait sur un clavecin beaucoup d'exercice des doigts, j'espère qu'elle sortira bientôt de cette prétendue léthargie, qui ne l'empêche pas de
paraître à table, au salon, comme à l'ordinaire. Je vous prie de ne pas lui en parler, rien ne l'impatiente comme le vent de ses petites incommodités.
M. l'évêque d'Arras est bien aimable, la proposition qu'il vous a faite de vous accompagner est charmante. Toutes vos difficultés nous paraissent du chinois, et quoiqu'on entende beaucoup de langues , on n'entend pas celle-là. — Madame de Greville a eu la bonté de me faire parvenir des marques de sou souvenir; je vous prie de l'assurer de ma profonde reconnaissance, ainsi que de tous les sentiments qu'elle adroit d'exiger de tous ceux qui ont l'honneur de la connaître.
LETTRE CCCCLXXXI
DE MADAME DU DKFFAM) A LA DUCHESSE DE CH01SKUL
Paris, ce 11 mai 1773.
J'ai reçu, chère grand' maman, par M. Ribot, votre lettre du 5 avec le petit fromage, que je portai sur-le-champ chez madame de La Vallière, chez qui j'allais souper. L'un et l'autre m'ont fait un grand plaisir. Toutes les attentions d'une telle grand'maman sont d'un prix infini. Le lendemain, qui était hier, je reçus deux lettres, Tune de l'abbé, du 6, l'autre de la maréchale, du 7.
D'où vient que l'abbé ne prend-il pas de quinquina? ce remède est donc devenu de la vieille médecine? Depuis qu'il y a des nerfs, la méthode est changée. On l'interdit aussi à M. de Beauvau; on lui donne des apozèmes, des pilules de rhubarbe, et sa lièvre ne finit point; il eut hier son neuvième accès. Les jours d'intervalle il se porte fort bien, il dort bien, et on le tient au filet pour la nourriture. Je dis hier à madame de Beauvau tout ce que vous m'aviez chargée de lui dire; vous devinez aisément tout ce que je dois vous dire de sa part et de celle de M. de Beauvau.
M. Francis, qui vous rendra cette lettre, vous dira toutes les nouvelles. On a des lettres d'Angleterre fort inquiétantes; ils ne désarment point leur flotte. Un de nos amis a reçu une lettre du premier commis de la guerre qui lui mande qu'ils vont avoir la guerre avec nous, quoiqu'ils n'en aient point d'envie, mais que c'est nous qui la voulons. Il ne nous manquait plus que cette calamité.
Ce doit être demain la fin du monde, selon la prédiction de M. de Lalande. Ce serait un grand spectacle; je crois que je ne serais pas fâchée de le voir ; nos philosophes jouiraient pleinement du plaisir de l'égalité. N'avez-vous pas trouvé la petite anecdote anglaise du dernier Mercure assez jolie?
Quand vous recevrez cette lettre, vous serez avec la petite sainte; vous me donnerez de ses nouvelles, je vous supplie; je suis inquiète de son voyage.
J'écrirai incessamment à l'abbé; je ferai sa commission pour M. de Rhodez, quand je le verrai, et je me charge de le payer. C'est m'obliger que de m'employer, un de mes plus grands malheurs c'est le désœuvrement. Je ne puis me faire une ressource du baguenaudier ; la seule que j'aie, c'est mon effilage. Pour la lecture, elle ne m'est plus de rien; je ne trouve pas un livre qui me plaise ; n'êtes-vous pas de même, chère grand'maman ? Vous êtes encore bien plus difficile que moi, et cela est dans l'ordre ; mais vous aimez et vous êtes aimée. Ce bonheur est le véritable et tient lieu de tous les autres, je ne puis le connaître que par vous.
Quand vous aurez vu M. Francis, vous me direz le jugement que vous en porterez. Je voudrais qu'il fût conforme au mien, c'est un fort galant homme et très-franc.
Adieu, chère grand'maman, j'écrirai à l'abbé au premier jour ; nous ne manquerons pas d'occasions.
J'oubliais de vous dire que j'ai reçu une lettre du baron de Gleichen depuis son arrivée à Londres; il s'y désespère d'ennui. Tous ses domestiques sont tombés malades en chemin, ils sont
éparpillés sur la route ; il n'a personne pour le servir. Il est rançonné, il est comme s'il était sourd et muet, il n'entend ni ne peut se faire entendre; il pourra bien abandonner son projet des eaux. Il me demande de vos nouvelles, je lui écris que vous me demandez des siennes. C'est en vérité le plus malheureux des hommes.
LETTRE CCCCLXXXII
DE MADAME DU DEFPAND A L'aBBÉ BARTHELEMY
Paris , 1 1 mai 1773.
Je vous cède M. Francis pour quinze jours ; n'allez pas me dire qu'on se serait passé de mon consentement, je le crois. Eh bien ! je le lui donne par-dessus le marché.
Votre fièvre ne m'inquiète point, mais elle m'ennuie à la mort. La mode a banni le quinquina; a-t-elle raison ? Je ne le crois pas. On suit le même système pour M. de Beauvau; il attend ce soir son dixième accès ; il n'est pas trop faible, il est de bonne humeur et plus aimable que jamais. Je voudrais qu'on fit un petit hôpital de vous deux, je m'en ferais la sœur grise.
Vous pouvez affirmer à madame de Grammont que, si elle me fait l'honneur de venir chez moi, elle n'y rencontrera de maréchale que celle qui lui est agréable et qu'elle aime. Mais pourquoi prendrait -elle la peine de me venir chercher? il me suffit qu'elle me permette de lui faire ma cour.
Adieu, l'abbé, j'ai la tête embrouillée de bruit de guerre, je ne puis vous écrire plus longuement.
LETTRE CCCCLXXX111
A Chanteloup, ce 14 mai 1773.
Me voici, ma chère petite-fille, auprès de mes deux malades et ne me portant pas très-bien moi-même ; de sorte que mon salon ne ressemble pas trop mal à un hôpital. Je suis auprès de la chaise longue de la petite sainte; je tousse, et l'abbé me gronde; je parle, et on me fait taire. Je prends donc le parti d'écrire pour me soustraire aux reproches de toute espèce. L'abbé est au pied de cette chaise longue, prenant du vin d'Espagne avec un petit biscuit pour se réconforter de son treizième accès de fièvre qu'il vient d'avoir et qui Ta laissé dans une grande faiblesse. Cependant, il a été encore plus court que le dernier, il n'a pas duré cinq heures; il a pris une heure plus tard ou du moins a avancé d'une heure, ce qu'on regarde comme un très-bon signe, ainsi que sa brièveté ; l'abbé croit cependant que ce ne sera pas le dernier; mais j'espère qu'il n'en aura plus. Pour la pauvre petite sainte, elle n'est point du tout fatiguée de son voyage, et cela me fait encore plus regretter que vous ne soyez pas venue avec elle ; c'est la manière de voyager qui vous convient précisément et vous vous seriez réciproquement amusées sur la route. Je l'ai trouvée pâle et très-maigrie ; mais cependant M. de Choiseul lui trouve meilleur visage qu'elle ne l'avait il y a dix-huit mois, ce qui me donne bonne espérance. Elle n'a éprouvé d'autre inconvénient de son voyage qu'un vent contraire qui l'a prise à trois lieues d'ici, assez violent pour l'obliger à quitter sjn bateau ; on Ta portée de là sur sa chaise, jusqu'à ce qu'elle ait rencontré ma chaise et mes porteurs.
Ce sera M. de Boufllers qui vous remettra cette lettre, il va
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à Paris pour voir M. de Beauvau, mais j'espère qu'il le trouvera sans fièvre.
Je vous dirai ce que je pense de M. Francis quand je le connaîtrai mieux; mais j'ai déjà ouï dire assez de bien de son esprit et de son cœur pour être fort aise d'être à portée de faire connaissance avec lui.
Je ne crois pas du tout à votre guerre, ma chère petite-fille. Si c'est nous qui sommes attaqués, nous dirons : que voulezvous, messieurs? nous n'avons rien à vous refuser! et si c'est l'Espagne qui est attaquée, nous lui dirons :
T'as le pied dans le margouillis, Tire-t'en, lire-t'en, Pierre; T'as le pied dans le margouillis, Tire-t'en, Pierre, si tu puis!
Adieu, ma chère petite-fille, je vous laisse sur cette belle citation en vous embrassant de tout mon cœur.
Si votre lecteur ne trouve pas la fin de mes mots à la fin de mes lignes, dites-lui qu'ils sont restés ici sur un autre papier.
Voilà le grand-papa qui me fait rouvrir ma lettre pour vous embrasser; et la petite sainte et l'abbé qui me grondent de ce que je ne vous ai pas dit des tendresses pour eux, car vous voyez bien qu'il faut toujours que je sois grondée.
LETTRE CCCCLXXXIV
DK L'ABBK BAHTIl KI.KMY A MADAME DU DBPFAND
17 mai 1773.
Vous n'aurez que ce petit billet, pas plus long que mon petit doigt. J'eus hier mon quatorzième accès, j'aurai demain matin le quinzième. Croyez-vous que cela finisse? il me semble que j'aurai la fièvre toute ma vie. Je m'y suis si bien habitué que
je ne pourrai plus m'en passer. Cependant mon docteur, qui, malgré ce titre, est très-docte, est résolu de me donner aprèsdemain du quinquina. Autrefois on n'aurait fait aucun scrupule de hasarder ce remède après quelques accès, et en Suisse M. Tissot le recommande expressément, mais en France nous en savons plus long.
La grand'maman est incommodée depuis deux ou trois jours ; elle a un peu de rhume, un peu de lièvre, un peu d'imprudence, beaucoup de courage. J'espère quelle en sera bientôt quitte. Elle est là dans le salon, à côté de la petite sainte qui dîne sur sa chaise longue, tandis que les hommes sont à la chasse et les autres dames à dîner au réfectoire, je veux dire à la salle à manger. La petite sainte se porte fort bien, quoiqu'elle fasse partie des trois malades qui sont à Chanteloup.
M. Francis réussit très-bien, vous ne devriez pas être en peine du succès.
Vous avez peur de la guerre, mais si nous devons être un de ces jours submergés par une comète, qu'importe de la guerre ou de la paix? Pour moi, je voudrais être quitte de ma fièvre avant celte catastrophe, afin d'avoir du moins le plaisir de manger encore des petits pois.
La grand' maman et la petite sainte vous disent mille choses, et moi donc, ne vous en dis-je pas autant?
LETTRE CCCCLXXXV di: m a dam r: DU deffand a la duchesse de choiseul
Ce lundi matin , 17 mai 177).
Vous avez eu la fièvre, l'abbé n'en dit rien, il parle seulement d'un petit assoupissement que je regardais comme une migraine. Quand M. de Boufllers est parti, vous n'aviez pas encore le pouls net. Je sens, chère grand'maman, que je ne
soutiendrais pas l'inquiétude de vous savoir malade, et je crois en vérité qu'il faudrait que je le fusse dans ce cas-là pour ne pas vous aller trouver.
J'ai reçu beaucoup de vos lettres depuis quelques jours, je crains que cette abondance ne se soutienne pas, et que, dans le temps où elles me seraient plus nécessaires, elles ne deviennent plus rares. 11 se peut faire, chère grand' maman, que votre indisposition (et même je l'espère) soit peu de chose ou même rien ; mais songez que la séparation fait qu'on ne voit pas les choses telles qu'elles sont. Ayez donc la bonté de ne point ralentir vos lettres.
Je suis ravie que la petite sainte soit entre vos bras et que vous soyez entre les siens; vous êtes bien faites l'une pour l'autre et l'abbé pour être le patriarche de toutes les deux. 11 a deux accès par-dessus M. de Beauvau, mais ceux de M. de Beauvau sont plus forts que les siens ; on l'a mis enfin au quinquina, il a commencé avant-hier au soir. C'est aujourd'hui son treizième accès ; je vous en rendrai compte.
[Nous n'aurons point la guerre, les Anglais sont aussi pacifiques que nous : c'était une fausse alarme.
Votre petit dévot1 se marie mardi, à ce qu'on disait hier; mais on ajoutait que, comme il n'a pas de parent ici, il inviterait tous les ambassadeurs à l'accompagner pour la signature du contrat. Si cela est, ce ne peut être mardi qu'il se marie. On est fort curieux de savoir ce qui se passera à Notre-Dame le jour du service du roi de Sardaigne. Les paris sont ouverts sur ce que feront les princes. Mais la nouvelle du jour, que beaucoup de gens croient véritable, c'est qu'enfin nous avons une dauphine de la nuit du mardi au mercredi ; il y a des gens qui en doutent, parce que le jeudi, au souper chez madame du Barry, on n'en parla point.
Madame de Montesson part aujourd'hui. Est-ce avant ou