‹ Correspondance d'Alexis de Tocqueville, publiée en 1860Chapitre 10 sur 67 · A LORD HAD>'OH · texte numérisé non relu

A LORD HAD>'OH

Charles X perdirent leurs sièges. Les autres se sont toujours abstenus depuis de prendre part aux séances. Le ministère des affaires ecclésiastiques fut supprimé. De cette manière, le clergé perdit aussi tout représentant dans la chambre des députés.

Un changement encore plus considérable s'opérait dans les habitudes du gouvernement. Les prêtres perdirent toute espèce d'influence indirecte dans les affaires administratives et politiques. On ne se montra pas en général hostile envers eux ; mais on les renferma avec soin dans les limites de leur ministère. Le taux des salaires fut changé en quelques parties. On dépouilla les évêques d'une partie de leurs appointements pour augmenter le traitement des simples prêtres.

Tel est, je crois, l'état actuel des choses. Il s'agit de savoir maintenant quelles en sont les conséquences. Ici, mylord, il serait peut-être imprudent de m'en croire sur parole. Vous savez qu'en politique, ce qu'il y a souvent de plus difficile à apprécier et à comprendre, c'est ce qui se passe sous nos yeux. Le passé, dans les grandes affaires humaines, apparaît plus clair et plus net que le présent. Tout ce que je puis vous promettre, c'est de vous montrer exactement ce que je vois, et de dire sans arrière-pensée ce que je crois et ce qu'une multitude d'hommes éclairés croient comme moi en France.

Du moment où le clergé eut perdu son pouvoir politique, et dès qu'on crut apercevoir qu'il était plutôt menacé de persécution que l'objet de la laveur du gou-

vcrnemenl, les haines qui l'avaient poursuivi jiendanl toute la restauration, et qui du prèUe étaient passées à la religion, ces haines commencèrent à s'attiédir d'une manière visible. Cela n'eut pas lieu tout à coup et en tous lieux. Les instincts irréligieux que la restauration avait créés ou fait renaître se monti'èrent souvent sur quelques points du territoire. Mais en ])renant l'ensemble du pays, il fut évident que le mouvement de réaction qui allait entraîner les espiits vers les idées religieuses était commencé. Je pense qu'à Tépoque où nous sommes arrivés, ce mouvement n'échappe plus à personne. Les publications irréligieuses sont devenues extrêmement rares (je n'en connais même pas une seule). La religion et les prêtres ont enlièrement disparu des caricatures. Il est très-rare dans les lieux publics d'entendre tenir des discours hostiles au clergé ou à ses doctrines. Ce n'est pas que tous ceux qui se taisent ainsi aient conçu un grand amour pour la religion. Mais il est évident qu'au moins ils n'ont plus de haine contre elle. C'est déjà un grand pas. La plupart des libéraux que les passions irréligieuses avaient jadis poussés à la lète de l'opposition, tiennent maintenant un langage tout différent de celui qu'ils tenaient alors. Tous reconnaissent l'utilité politique d'une religion, el déplorent la faiblesse de l'esprit religieux dans la population. Mais le changement le plus grand se remarque dans la jeunesse.

Depuis que la religion est placée en dehors de la politique, un sentiment religieux, vague dans son objet,

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mais très-puissant déjà dans ses effets, se découvre parmi les jeunes gens. Le besoin d'une religion est un texte fréquent de leurs discours. Plusieurs croient; tous voudraient croire. Ce sentiment les amène dans les églises lorsqu'un prédicateur célèbre doit y porter la parole. Lors de mon départ de Paris, les preuves de la religion étaient exposées tous les dimancbes dans la cathédrale par un jeune prêtre doué d'une rare éloquence '. Près de cinq mille jeunes gens assistaient régulièrement à ses sermons. Au milieu d'eux siégeait, dans ses habits pontificaux, ce même archevêque de Paris dont on avait pillé et détruit le palais il y a quatre ans, et qui pendant plus d'une année avait été obligé de se tenir caché comme un proscrit. Jamais pareil spectacle ne s'était vu sous la restauration, alors que les évêques avaient une place dans la chambre des pairs et dans le conseil du roi, et quand Tinfluence politique des prêtres passait pour toute-puissante.

Je crois, mylord, que j'ai répondu à peu près à vu> questions. S'il n'en était pas ainsi, vous n'hésiteriez pas, j'espère, à me le dire. Je serai toujours prêt h vous répondre sur cette matière et sur toutes autres qu'il vous plairait de choisir. Ce que je viens d'écrire, ayant été fait à la hâte, vous paraîtra peut-être confus. Peutêtre aussi aurez-vous de la peine à lire ma mauvaise écriture. Dans tous les cas, je suis à votie disposition

' L'abbé, aujourd'hui le révérend |tére Licordaire, directeur de Snrèze, récemment élu membre de l'Académie françjiise, en remplaicniont de Tocqueville.

et prêt à éclaircir de vive voix ce que ma lettre aura

laissé incomplet.

Agréez, en attendant, mylord, l'iiommage de ma respectueuse considération.

P. S. J'ai oublié de vous dire qu'en 1814, la restauration, en même temps qu'elle donnait à la religion catholique le nom de religion de l'Etat, ordonnait, sous peine d'amende, de fermer les boutiques le dimanche, et commandait à tous les fonctionnaires d'assister aux cérémonies du culte catholique. Ce furent ces deux ordonnances qui donnèrent le signal de l'opposition irréligieuse. On les a rapportées ou elles sont tombées depuis en désuétude.

Paris, \\ septembre 1855,

Vous devez tout au moins me croire mort, mon cher monsieur Reeve, car il n'y a pas moyen d'imaginer que je sois passé par Londres sans vous aller voir ainsi que madame votre mère, et il est presque aussi invraisemblable que j'aie traversé Boulogne sans m'arrèter pour profiler du séjour qu'y fait, j'imagine, madame Auslin. Un seul mot peut expliquer tout cela. Je ne suis revenu en France ni par Londres ni par Boulogne. J'ai,

* Voir la Nolice, pages 105 et lOi, lome V.

aux environs de Cherbourg, un frère qui habite là pendant la belle saison, et de plus une j>elile propriété grande comme la main. Etant à Dublin, j'ai appris que mon frère était arrivé chez lui, et que le vent avait emporté le toit de ma maison ; deux événements qui m'ont fait juger utile de me rendre en Normandie le plus tôt possible et par le plus court chemin. Je suis donc descendu tout droit de Dul)lin jusqu'à Southampton, et de là j'ai regagné la côte française, sans avoir la moindre tempête à vous raconter. Ma justification étant ainsi complète, parlons de vous. Qu'êtes-vous devenu depuis que je vous ai quitté? avez-vous vécu dans le bon air de Hampstead, ou êles-vous descendu jusque dans les fumées de Londres? au milieu de vos autres occupations, avez-vous continué la Démocratie? J'ai eu le plaisir, durant mon voyage en Angleterre et en Irlande, de voir plusieurs exemplaires du premier volume, et de recevoir sur la traduction des compliments que je vous renvoie très-exactement. Je fais ici ma troisième édition.

Je ne vous dis rien sur notre politique. J'arrive. Je n'ai encore fait de visite à personne. Etant réduit à mes seules ressources, je ne saurais que vous dire que je désire vivement vous revoir, et qu'il faul, de toute nécessité, que vous veniez bientôt faire un petit voyage en France. Rappelez-vous d'ailleurs que vous avez à moi un certain nombre de documents américains, et souvenez-vous que je ne les reçois que si vous les apportez vous-même.

En attendant, recevez, je vous prie, l'assurance de mon bien sincère attachement.

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