‹ Correspondance d'Alexis de Tocqueville, publiée en 1860Chapitre 9 sur 67 · VI · texte numérisé non relu

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3i CUIUESPONDA.NCK.

bienveillance dont il in'a comblé, loul le désir qu'il avait de vous être agréable. Ces marques d'estime m'ont été d'autant plus précieuses que j'y ai vu un reflet, des sentiments que vous aviez bien voulu me témoigner vousmême.

J'ai trouvé, en arrivant dans ce pays-ci, la lutte parlementaire suspendue. Les cbambres sont rouvertes depuis trois ou quatre jours; mais on n'y a pas encore agité de grandes questions, et les partis n'ont pu y dessiner leurs physionomies. Il est donc très-difficile, même pour un Anglais, de présager quant à présent la destinée du nouveau ministère. Pour un étranger, nouvellement arrivé comme moi, il serait ridicule de le tenter. Aussi n'ai-je cherché, jusqu'à ce moment, qu'à juger par quelques points de comparaison des changements généraux qui s'étaient opérés depuis mon dernier voyage.

J'avais remarqué, il y a dix-huit mois, que les idées démocratiques qui faisaient des progrès rapides dans tout ce qui avait rapport à la société politique, paraissaient stationnaires dans ce qui touchait la société civile ; en d'autres termes, que la nation était plus préoccupée de l'égalité des droits que de celle des conditions. Comparant ce que j'ai vu alors à ce que je crois voir aujourd'hui, il me semble que la révolution a continué à marcher dans le premier sens, mais qu'elle est restée dans le second à peu près au point où je l'avais laissée. Il y a dix-huit mois les whigs attaquaient la majorité de la chambre des pairs, mais respectaient la paiiie. Au-

A .M. LE COMTE MOLE. ôa

joiird'hui j'entends retentir dans leurs rangs des paroles de mauvais augure. Le bill de réforme, suivant beaucoup d'entre eux, a complètement changé l'esprit de lu constitution anglaise. Autrefois le gouvernement réel de la société résidait dans la chambre des lords; les communes étaient infailliblement entraînées par le mouvement de la haute aristocratie. Aujourd'hui le contraire doit avoir lieu. Le résultat du bill de réforme a été de placer le gouvernement dans les communes. Les pairs peuvent encore servir à la marche des affaires, mais ils ont perdu le droit de les diriger.

D'autres vont plus loin encore, et demandent pourquoi les riches seuls peuvent arriver à la chambre des lords. Il en est même qui mettent en question les avantages de l'hérédité. Toutes ces doctrines ont été depuis peu reproduites dans des écrits que le parli wliig ne combat point, si môme il ne les approuve pas formellement. En général, il règne dans la nation une tendance visible des esprits à contester à la richesse le privilège de gouverner l'État.

Si, des opinions politiques proprement dites, on passe aux opinions que je pourrais appeler sociales, on n'aperçoit point qu'un progrès analogue se, soit opéré. Je ne vois pas aujourd'hui plus de gens favorables à l'égalité des conditions et au partage de la propriété foncière, que je n'en apercevais il y a dix-huit mois. Tout ce qui est en train de faire fortune ou a des ch;inces de devenir riche, est favorable à l'accumulation de l.i richesse. Le reste n'a pas encore voix au cha])i(re. Je me

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figure assez aisément le peuple anglais représenté par deux hommes, dont le premier dit à l'autre : // s'agit de cJioisir ; voulez-vous que nous partagions également notre commun héritage? nous serons tous les deux dans la médiocrité; cl le second répond : Prenez tout, et laissez-moi la chance de me mettre un jour à voire place. Les hommes des classes moyennes d'Angleterre raisonnent encore comme des hommes qui jouent quitte ou double. Chez nous, ceux qui apparliennent à ces mêmes classes aiment mieux diviser les enjeux, et, laissant une petite latitude à l'action de la fortune, moins attendre et moins craindre de l'avenir.

Lorsque je considère attentivement l'état de ce pays-ci, j e ne puis m'empêcher de croire que la même révolution démocratique qui s'est opérée chez nous doit, tôt ou tard, avoir lieu chez les Anglais. Mais il me semble qu'elle ne s'opérera pas de la même manière et procédera par d'autres voies. Chez nous, l'indifférence en matière de religion a singulièrement facilité le changement des anciennes lois. Ici, la révolution me paraît presque aussi religieuse que politique. On ne se figure pas en France l'ardeur qu'ont encore dans ce pays-ci les passions religieuses, échauffées qu'elles sont par l'esprit de parti, et l'influence qu'elles exercent sur la conduite des hommes. La population se partage ainsi. Du côté de la religion établie se trouvent presque tous les riches. Avec les dissidents, marchent une grande partie des classes moyennes et une portion considérable des classes inférieures. On remarque que les familles qui arrivent

à la richesse ne tardent pas à entrer dans le sein de l'Église établie, tandis que chaque jour un grand nombre de pauvres se joignent aux dissidents. Et en examinant attentivement la tendance et les habitudes des deux doctrines, on s'aperçoit que la religion établie conduit naturellement aux idées monarchiques et aristocratiques, que celle des sectes mène au républicanisme et à la démocratie.

Les théories républicaines et démocratiques ne marchent donc point en Angleterre, comme chez nous, dans le vide des croyances. Elles s'aident, au contraire, des croyances. Tour à tour, elles leur servent d'instruments, ou s'en servent comme d'instruments. Suivant le cours probable des événements, les dissidents finiront par l'emporter, et on les verra, comme en 1640, renverser TEtat après avoir détruit TEglise. Un trait suffit pour faire sentir la différence qui existe entre les deux pays en matière de religion. L'année dernière, il ne s'est manqué que de quelques voix qu'un bill ne passât dans la chambre des communes ayant pour objet de rendre beaucoup plus stricte encore l'observation déjà si rigoureuse du dimanche. Ainsi le mouvement do la réforme pousse à l'austérité puritaine, comme chez nous à l'affaiblissement de la discipline religieuse.

En France, le nombre des petits propriétaires fonciers a toujours été fort considérable, et le goût de la propriété foncière très-répandu dans le peuple. La révolution n'a fait que généraliser cet état de choses. Ici, non-seulement la propriété foncière est inlininicnt peu

divisée, mais chaque jour elle se concentre de plus en plus dans quelques nnains. Cela vient surtout, je pense, de l'immense développement que prennent le commerce et l'industrie.

Il est, je crois, reconnu qu'à mesure que la civilisalion augmente chez un peuple, les honmies passent des ch.'imps dans les manufactures. Ce mouvement naturel delà population est particulièrement sensible en Angleterre, où l'on fabiique presque tous les objets nécessaires, non-seulement nécessaires à la consommation des Anglais, mais pour ainsi dire à celle du globe. En Angleterre, d'ailleurs, la terre, ayant toujours été peu divisée, n'a jamais présenté autant de ressources au pauvre que parmi nous, et ne s'est pas présentée à l'imagination de l'homme du peuple comme l'objet le plus naturel de l'industrie. Le paysan anglais a donc des habitudes et des instincts tout différents des nôtres. Dès qu'il a acquis plus de lumières, ou plus de capitaux que ses voisins, il cherche à utiliser ces avantages dans le commerce ; l'idée de devenir propriétaii e foncier ne se présente pas à son esprit. La terre, chez les Anglais, est donc devenue un objet de luxe; elle donne des honneurs, des plaisirs, mais peu d'argent, comparati\einent parlant, il n'y a que les gens déjà tiès-riches qui cherchent à se la procurer. Ainsi, tandis que chez nous le grand propriétaire vend quelquelois sa terre en détail par spéculation, ici le j)etit propriétaire cherche à se défaire de la sienne pour s'enrichir. Les grandes propriétés s'agrandissanl donc chaque jour aux dépens des

petites, le goût et l'habitude de la grande culture deviennent plus généraux. Il en résulte entre autres ceci : la grande culture exigeant, proportion gardée, moins d'ouvriers que la petite, chaque année un grand nombre de petits agriculteurs manquent d'emploi. Ainsi, tandis que l'industrie et le commerce les attirent, la terre les repousse.

Jo ne sais si vous penserez comme moi, monsieur, qu'un pareil excès du principe aristocratique mène presque aussi certainement à une révolution que chez nous le développement naturel de la démocratie. Déjà l'Angleterre présente ce phénomène, que près des deux tiers de la population ont quitté la terre et sont entrés dans les carrières industrielles. Un pareil mouvement, qui date de loin et qui va toujours s'accélérant, ne peut mener qu'à un état contre nature, et dans lequel une société ne saurait, je pense, se maintenir. Il n'y a déjà qu'un cri dans ce pays contre l'excès de la population et le manque d'ouvrage. La population paraît excessive, parce qu'elle est mal répartie, et l'ouvrage manque, parce que les travailleurs sont tous poussés du même côté. En face d'une minorité qui possède, se trouve une immense majorité qui ne possède pas ; et nulle part la question n'est posée d'une manière plus redoutable entre ceux qui ont tout et ceux qui n'ont rien. Je sais que tous les riches commencent à s'entendre parfaitement entre eux, mais les pauvres s'entendent également mieux qu'en aucun autre pays du monde. Il n'y a que d'un camp à l'autre qu'on ne s'entend j)as.

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Il esl vrai que la démocralio, qui a déjà dans ce pays une immense armée, n'a point, à proprement parler, de chefs. Les hommes qu'elle parvient à envoyer au Parlement ne la représentent que très-imparfaitement ; la plupart d'entre eux veulent arriver à l'égalité politique en respectant l'inégalité sociale. Mais il me paraît évident que, dans un lemps donné, ils seront poussés malgré eux de l'une à l'autre. Le malaise général les y entraînera. Quand l'aristocratie sera privée de la plus grande partie de son influence politique, ses chefs auront encore une grande existence, parce qu'ils sont riches ; mais, dans ses rangs inférieurs, les maux qui suivront ce changement paraîtront insupportables. Ce qui fait aujourd'hui l'arrière-garde de l'aristocratie deviendra l'avant-garde de la démocratie, et c'est alors qu'avec le sentiment du mal, on aura soin que l'idée du remède arrive à l'esprit du peuple.

En résumé, on peut donc dire que si le goût de la propriété foncière chez le peuple, et l'usage de la petite culture, ont singulièrement facilité parmi nous l'égalité des conditions, il est à croire que l'excès des causes opposées amènera forcément les Anglais au même résultat. Il y aurait bien d'autres différences h signaler entre ce pays-ci et la France, mais je dois m'arrêterici, et en vérité il est déjà plus que temps de vous demander pardon de la longueur ridicule de cette lettre. Je m'aperçois qu'après m'ètre laissé cnlrnîncr à écrire la moitié d'un volume, je n'ai rien dit encore des embarras de tous genres qui environnent la marche journalière du

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gouvernement, et qu'en parlant beaucoup de l'avenir, j'ai oublié le cbapitre plus important du présent. Yous auriez probablement désiré de moi des faits, et je ne vous envoie que des rêveries. Mais j'espère, monsieur, que vous voudrez bien apercevoir dans cette lettre, non ce qu'elle contient, mais le but dans lequel elle a été écrite, et que vous y verrez la volonté de lliire quelque chose qui pût vous être agréable.

Agréez.

P.- S. J'espère que vous serez assez bon pour me rappeler au souvenir de madame d'Aguesseau.

A LORD RADNOR

Londres, mai 1855.

Mylord, pour répondre aux questions que vous m'avez posées, je crois utile d'établir d'abord en droit et en fait ce qu'était la position des ministres de la religion avant la révolution de 1850. Je parlerai ensuite de l'état actuel et de ses résultats'.

* Pendant son séjour à Londres, en 1835, Tocqueville voyait souvent lord Radnor, qui, un jour, dans le cours de la conversation, lui demanda quel était à cette époque en France le mouvement des esprits en matière religieuse, et l'état de Topinion publique vis-à-vis du clergé. Tocqiievilie fit à sa question une réponse qui frappa assez lord Radnor pour que celui-ci le priât de la lui renouveler par écrit. C'est ce que fit Tocqueville le lendemain même en adressant cette lettre à lord Radnor.

Lorsque Napoléon rétablit en France l'exercice de la religion catholique, il ne rendit pas au clergé ses biensfonds, mais il lui appliqua une partie du budget de l'Etat. Les prêtres de propriétaires devinrent salariés. Ce ne fut point la seule atteinte portée à leur indépendance ])ar l'empereur. Dans Tancienne monarchie, il existait entre les évêques et les simples prêtres de chaque diocèse un tribunal ecclésiastique qui leur servait d'intermédiaire et qui s'appelait, si je ne me trompe, l'ofticialité. Napoléon détruisit ce tribunal d'appel. Il livra le clergé inférieur à la juridiction de l'évêque, contre laquelle il n'y eut plus de recours. L'empereur pensait, à tort ou à raison, qu'il aurait toujours bon marché d'im petit nombre d'évêques, et que maître de ciux-là il le serait de tout le clergé. Tel était l'élat où se trouvaient les ministres de la religion à l'époque de la Reslauration.

Les Bourbons revinrent avec l'idée qu'il fallait appuyer le trône contre l'autel; et la charte de 1814 déelara que la religion catholique élait la religion de l'Etat. Mais on n'osa point détinir ce qu'il fallait entendre par religion d'Etat. On ne rendit point au clergé ses biens ; on n'augmenta m(Mne pas, à ce que je crois, ses salaires. Mais on le fit pénétrer indirectement dans les affaires. Les curés devinrent en quehpie sorte des autorités poliliques par le poids qu'obtenaient leurs recommandations. Les places furent souvent données en vue des croyances de ceux qui les demandaient plus qu'en considération de leur capacité. On le cnil du

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moins. A mesure que la restauration s'établissait, l'union de l'Etat et de l'Eglise devenait de plus en plus évidente. On fit une loi pour punir avec la dernière rigueur la profanation sacrilège des vases sacrés et le vol dans les églises. Tous les archevêques et une partie des évoques entrèrent dans la chambre des pairs. La nation fut, ou plutôt se crut gouvernée par les prêtres et aperçut partout leur influence. Ce fut alors qu'on vit renaître ce qu'on appelle chez nous l'esprit voltairien, c'est-àdire l'esprit d'hostilité systématique et de moqueries non-seulement contre les ministres de la religion, mais contre la religion elle-même et le christianisme sous toutes les formes. Tous les livres du dix-huilième siècle furent réimprimés et distribués à bon marché au peuple. Les caricatures, le théâtre, les chansons se remplirent de satires amères contre la religion. La haine d'une partie de la population contre le clergé prit une violence inconcevable. Je remplissais alors des fonctions analogues à celles de procureur du i^oi, et je remarquais que toutes les fois qu'un prêtre avait le malheur d'être accusé d'un ciime ou d'un délit, le jury, en général si indulgent, condamnait presque toujours à l'unanimité. Le clergé, qui n'était d'aucun parti sous l'empire, devint sous la restauration un parti. Il se joignit aux absolutistes les plus décidés, et piêcha souvent en chaire en faveur du pouvoir absolu de la couronne.

De là résuba un effet bien funeste. Presque lous les libéraux, c'est-à-dire la grande majorité de la nation, devinrent irréligieux par ))riiicipes politiques. En fai-

sant de l'impiété, ils croyaient fftire de l'opposition. On

vit souvent alors des hommes très-lionnètes entrer en

fureur au seul nom de religion, tandis que d'autres,

connus poni' l'immoralité de leur vie, ne parlaient que de

la nécessité de relever les autels et de faire honorer la

Divinité.

Je crois, mylord, qu'aujourd'hui il n'est personne en France, à quelque parti qu'il appartienne, qui ne considère les haines religieuses que la restauration a fait naître comme la cause principale de la chute des Bourbons. Livrés à eux-mêmes, les princes de la branche aînée auraient eu de la peine à se soutenir ; unis au clergé et exposés aux inimitiés ardentes que le pouvoir politique des prêtres suscitait, ils ne pouvaient manquer de succomber.

Ceci nous reporte jusqu'à l'année 1850. Voyons ce qui s'est passé depuis.

Le clergé avait si bien uni son sort à celui du roi, que quand le roi vint à être renversé de son trône en juillet 1850, les prêtres se crurent tous menacés dans leur personne, et plusieurs en effet le furent. Dans quelques grandes villes, ils durent quitter les apparences extérieures de leur profession. L'archevêché de Paris fut pillé en février 1851, et l'archevêque obligé de se cacher.

De son côté, la législature se prononçait contre eux. Le mol religion de VEtat était su})primé de la Charte, et en place on nietlait rcVujion du plus (jraud nombre des Français. Tous les évoques promus à la pairie par

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