VI
Paris, 12 septembre 1835.
Mon cher monsieur Mil), Bcaumonl m'a dit que vous lui aviez demandé quelle était ma réponse définitive relativement à une coopération dans votre Revue. Je réponds que ma détermination, après mûres réflexions, est d'y écrire, si la chose vous paraît encore désirable ; mais j'éprouve encore quelque incertitude quant au plan à suivre. Je voudrais mettre dans ces articles à peu près tout ce que je sais de la position politique et sociale delà France. J'hésite seulement quant à la forme à adopter. Je crains que, malgré tous mes efforts, on ne puisse, en Angleterre, bien comprendre l'état présent de notre pays, si je ne fais pas d'abord connaître ce qu'il était immédiatement avant que la révolution française éclatât; et si je fais ce tableau, dont les couleurs seront nécessairement un peu vieilles, j'ai peur de ne point suffisamment intéresser le lecteur : voilà la difficulté. Aidez-moi à la résoudre.
J'ai, du reste, beaucoup réfléchi depuis quelque
1 Voir la Notice, pages 93 et 103, tome V. John Stuart Mill, fils de James Mill, le célèbre auleur de plusieurs ouvrages, entre autres : llistory of Britisk ludia, Eléments of political Economxj, Analysis of Ihe Phenomena of Ihe human viind, etc., etc. On confond quelquefois le père et le fils, à cause de l'analogie et du mérite égal de leurs travaux. On sait que les principaux ouvrages de Jolin Stiiart Mill sont : Political Economy, 2 vol., e\. Loyic both raliocinaiive and induclive, 2 vol.
temps à l'objel de ces lettres ; et comme il arrive toujours à ceux qu'un sujet préoccupe, j'ai fini par apercevoir un certain nombre d'idées que je n'avais pas vues d'abord, et par me figurer qu'elles vaudraient peutêlre la peine d'être émises ; nnais c'est Là un second point dont je ne suis pas juge. Ce qu'il y a de rertnin, c'est que, si j'enl reprends ce travail, je ferai de mon mieux. Vous pouvez en être assuré.
Agréez, mon cber Mill, l'assurance de ma considération et de mon sincère attachement.
Du château de Baugy, 5 décembre "1835.
On vient, mon cher Mill, de m'envoyer de Paris le troisième numéro de la Reiue de Louches ^ et voire lettre à la date du 19 du mois dernier. J'ai lu attenlivement l'un et l'autre, et il ne me reste plus qu'à vous en parler.
Votre article de la Revue contient sur moi plus de louanges que n'en peut désirer un auteur, quelque dose d'orgueil que le Créateur m'ait départie, et vous savez qu'il en fournit libéralement les auteurs. Cependant, vous le dirai-je, il y a dans l'article quelque chose qui m'a fait encore plus de plaisir que vos louanges.
' The London and Westminster Beview.
Vous êlcs de tous ceux qui ont bien voulu occuper de moi le public, le seul peut-êlre qui m'ait entièrement compris, qui ait su saisir d une vue générale l'ensemble de mes idées, la tendance finale de mon esprit, et qui, en môme temps, ait conservé une perception claire des détails. Ce serait un trop beau métier que celui d'écrivain, si l'on rencontrait beaucoup de lecteurs de votre espèce ! Votre article m'a donc donné une vraie joie. Je le garde précieusement pour me prouver à moimême qu'à la rigueur je puis être compris. J'avais besoin de ce témoignage pour me consoler de tous les jugements de travers auxquels je vois que mon ouvrage donne lieu. Je ne rencontre que des gens qui veulent me ramener à des opinions que je professe ou qui prétendent partager avec moi des opinions que je n'ai pas.
Pour en revenir à voire article, je vous répète que je n'ai rien lu sur mon ouvrage d aussi complet. Vous pénétrez plus avant que personne dans ma pensée, et, voyant clairement ce qui s'y trouve, vous choisissez avec liberté ce que vous devez approuver ou blâmer. Croyez que je n'exagère point quand je dis que j'ai lu vos critiques avec autant de plaisir que vos éloges. L'ami s'y montre partout sous le censeur. Aussi elles instruisent et ne sauraient blesser. Je voudrais pouvoir entrer dans la discussion de toutes vos objections, mon cher Mill ; mais je vous enverrais un ouvrage au lieu d'une lettre. Une conversation, comme j'espère que nous en aurons une d'ici à quelque temps, éclaircira plus de questions
entre nous qu'une volumineuse correspondance. Cependant je veux à l'avance faire quelques remarques.. .
Paris, 5 décembre.
J'en étais là de ma lettre, mon cher Mill, lorsque j'ai appris que ma mère, qui habite Paris, était dans le plus grand danger. Je suis accouru, comme vous pouvez croire : j'ai trouvé ma mère un peu mieux; mais elle nous donne encore cependant de graves inquiétudes. J'espère que vous me pardonnerez si dans l'état d'esprit où je suis en ce moment je n'entre pas dans la discussion un peu longue que semblaient annoncer les derniers mots que j'ai écrits à Baugy. Je ne veux pas cependant en finir encore sur votre article que j'ai relu attentivement en venant ici. J'y trouve plusieurs morceaux qui m'ont paru très-saillaats. Je ne connais point d'ami de la démocratie qui ait encore osé faire ressortir d' une manière aussi nette et aussi claire la distinction capitale entre délégation et représentation, ni qui ait mieux fixé le sens politique de ces deux mots. Soyez sûr, mon cher Mill, que vous avez touché là une trèsgrande question, du moins telle est ma ferme croyance. Il s'agit bien moins pour les partisans de la démocratie de trouver les moyens de faire gouverner le peuple, que de faire choisir au peuple les plus capables de gouverner, et de lui donner sur ceux-là un empire assez grand pour qu'il puisse diriger rcnsemble de leur conduite, et non le détail des actes ni les moyens d'exécution.
Tel est le problème. Je suis parfailemenl convaincu que de sa solution dépend le sort des nations modernes. Mais combien peu de gens même l'aperçoivent ! combien peu le signalent !
La faveur avec laquelle vient de me traiter la Ueiue de Londres est pour moi un nouveau stimulant à faire les articles que j'ai promis. Le premier est très-avancé, mais la beauté comme la diltîculté du sujet semble croître chaque jour à mes yeux. Vous devez trouver que je suis bien long à en finir. Vous m'excuseriez si vous saviez combien j'ai de peine à arriver à être content de moi, et l'impossibilité où je suis de faire des choses inachevées. J'ai toujours cru que le public avait le droit de demander aux auleurs d'aller toujours jusqu'au bout de leurs facultés, et c'est une exigence à laquelle, pour ma part, je lâche de me soumettre. Je travaille donc votre article comme s'il devait paraître sous mon nom et en français. Je me croirais fort heureux si pour prix de ma peine je pouvais faire quelque chose qui vous plût, ainsi qu'aux lecteurs éclairés de votre Revue.
Adieu, mon cher Mill, croyez à ma bien sincère amitié. Est-ce que vous ne viendiez j)as bientôt faire un petit voyage en France? Je serais très-heureux de vous voir et de vous présenter à ma femme, qui est une de vos compatriotes et a souvent entendu parler de vous.
AU MÊME
Paris, 10 février 1856.
J'ai transmis hier à M. Durand de Saint-André, notre consul général, le travail que je vous ai promis\ Il a dû partir le même jour dans les paquets de l'ambassade. M. de Saint-André le remettra à la personne qui viendra de votre part .
Je ne sais, mon cher Mill, ce que vous penserez de cet ouvrage. Tout ce que je puis vous dire, c'est que je ne saurais mieux faire. Je l'ai travaillé comme s'il devait paraître en français et sous mon nom. Je crains cependant de n'avoir que médiocrement réussi. J'ai peur que ma méthode ne soit trop française et peu du goût de vos compatriotes, et qu'ils ne trouvent que j'ai un penchant trop prononcé pour les idées générales. J'avais d'abord eu la pensée de lutter contre cette tendance; mais le sujet m'y a ramené malgré moi. Il n'en est point qui fasse plus réfléchir sur les règles générales qui sont tracées aux sociétés humaines. Je crois, du reste, que quand j'arriverai à la France de nos jours, il me sera facile de devenir plus détaillé et plus pratique. Il me tarde d'avoir le temps de me mettre à celte seconde partie. L'étude à laquelle je viens de me livrera fait naître dans mon esprit une multitude d'idées, et
* Voir la Notice, page 95, tome V.
m'a l'ail voir une foule de rapports que je n'avais point
encore aperçus.
J'ai appris, mon cher Mill, par une lettre de madame Austin, que vous étiez inquiet de votre père. J'espère que vos craintes se sont dissipées et que sa santé est maintenant rétablie. Je m'intéresse d'autant pins à vos inquiétudes, que moi-même je viens d'avoir le malheur de perdre ma mère et que j'ai senti toute l'étendue et toute l'amertume d'une pareille peine.
Vous me rappellerez, j'espère, au souvenir de toutes les personnes avec lesquelles vous m'avez fait faire connaissance à Londres et en particulier de M. et madame Grote. Adieu, mon cher Mill ; croyez, je vous prie, à ma bien sincère amitié.
Cherbourg, \1 avril 1836.
J'ai reçu votre lettre, mon cher Reeve, peu de jours avant mon départ de Paris. Je n'ai pu y répondre surle-champ pour vous remercier des curieux détails qu'elle contient; mais je profite du repos de la campagne, si toutefois on peut appeler campagne une petite ville de province, pour vous donner de mes nouvelles. Je suis venu ici faire un petit voyage de propriétaire. 11 va sans dire que je suis seul : on ne peut encore faire voyager une femme dans cetle saison.
Les mêmes tempêtes qui ont noyé tant de braves marins sur les côtes de Normandie, y ont cassé maints pommiers et ont achevé d'ébranler toutes les vieilles , gentilhommières que la démocratie avait jusqu'à présent laissées debout. J'ai craint que le manoir de Tourlaville*, qui n'a déjà plus de planchers, n'eût perdu son toit de cette affaire, et je suis venu pour m'informer si du moins la girouette féodale avait été épargnée. J'ai trouvé tout dans le plus bel ordre. Le vent m'a respecté, ce que je n'espérais guère. Je resterai encore ici une huitaine de jours, puis je reviendrai à Paris. C'est de là que je vous enverrai le Système pénitentiaire : il a paru depuis mon départ.
Ce que vous me dites des paroisses de Londres m'a d'autant plus intéressé que j'y ai vu la confirmation entière de mes idées en cette matière. J'avais ainsi conçu la chose durant mon séjour en Angleterre, et j'éprouve un très-grand plaisir en découvrant que toutes mes premières impressions avaient été justes. Votre nation et la nôtre présentent, il fout l'avouer, un singulier contraste. Chez vous, l'état social est bien plus aristocratique qu'en France; mais une partie de vos lois sont plus démocratiques que les nôtres. Vous n'avez qu'à généraliser et à étendre ce que nous avons à créer. J'espère que vous avez bien parlé de moi à madame
* Vieux château près de Ciierliourg, (jiii appurlenait alors à Alexis de Tociiijcville, et qui, par suite d'arrangements de famille, est devenu la propriété de son frère Edouard le vicomte de Tocquoville, à l'époque où Alexis est devenu lui-même propriétaire du château et de la terre de Tocqucville.
Austin, et que vous avez dit à madame Reeve tout le plaisir que j'aurais à la revoir. Je crois vous apercevoir d'ici, vous et elle, dans celle petite maison de Hampstead que j'ai visitée il y a précisément un an. Je vous découvre dans votre observatoire dominant en philosophe les fumées de Londres; et je vois plus bas, dans le salon, madame votre mère faisant bon visage à ses hôtes. Je n'oublierai jamnis Hampstead. Il se rattache indirectement à une époque de ma vie dont je ne saurais jamais perdre le souvenir.
Adieu, mon cher Reeve; parlez de moi à toutes les personnes de votre connaissance qui m'ont si bien reçu, et croyez à des sentiments d'une bien sincère amitié.
AU MEME
Ail cliâlcau de Baiigy, ce 22 mai I8ô6.
J'ai reçu votre lettre, mon cher Reeve, au moment où je quittais de nouveau Paris pour venir habiter une partie de l'été dans une propriété que possède un de mes frères près de Compiègne. C'est de là que je vous écris. On m'a élaljli au haut de la maison dans un petit pavillon percé à jour de tous côtés et qui domine tout le pays. C'est dans ce lieu élevé au-dessus de toutes les misères de ce monde que je me relire pour travailler, ce qui ne veut pas dire que je doive en faire descendre
des oracles. Pour passer à des images moins sublimes, je vous dirai que le plus grand avantage que j'aie trouvé à me percher ainsi a été d'éviter le contact habituel de quatre charmants petits-neveux qui me feraient donner au diable cent fois le jour si j'élais leur voisin. L'homme est un terrible animal ; quand il ne parle pas encore, il crie; et quand il commence à parler, il déraisonne. Mais ce n'est ni vous, ni moi qui pouvons le changer : il vaut donc mieux le laisser tel qu'il est, sans nous en occuper davantage.
Mon intention, le jour de mon départ de Paris,' était de vous envoyer un exemplaire de la seconde édition de notre Système pénitentiaire. Je n'ai jamais pu trouver le temps de le faire; mais je compte d'ici à une dizaine de jours aller passer quelques heures dans la rue de Bourgogne, et je n'oublierai pas alors de vous faire l'envoi dont je viens de parler.
Ce que vous me dites de la tendance de notre cabinet à se séparer du vôtre ne me paraît que trop véritable ; mais je ne puis partager la satisfaction que vous en témoignez. Je crois l'union des deux peuples essentielle au maintien des institutions libres en Europe, et cette considération surpasse à mes yeux toutes les autres. Quant au désir qu'aurait chez vous le parti aristocratique d'embarquer l'Angleterre dans la guerre, afin d'occuper le peuple, je m'expliquerais cela, mais seulement par la considération de l'état désespéré où ce parti sérail réduit
Au reste, vous n'êtes pas encore en guerre : ne s'y
met pas qui veut dans le siècle où nous sommes; et voilà assez de politique. De quoi pouvaient parler nos pères, il y a cinquante ans? Je m'en étonne. Otez la politique de nos discours, il ne reste plus que des monosyllabes et des gestes muets. Ils parlaient cependant autant que nous, et souvent mieux. Ils trouvaient cent choses à dire où nous n'en avons pas une seule à })enser. Ils avaient le moyen de fiiire gaiement les affaires sérieuses; c'est bien différent de nous qui faisons si tristement des folies.
P. S. Présentez, je vous prie, mes hommages à lord et lady Lansdowne. Quand j'ai quitté Paris, je n'avais pas encore reçu votre Revue.
Paris, 6 juillet 1856.
Je vous remercie beaucoup, mon cher ami, de la bonne et aimable lettre que j'ai reçue de vous. Vous savez que je tiens d'une manière toute particulière à votre amitié. Je vous l'ai dit plusieurs fois et l'ai pensé bien d'autres sans le dire. Je vous ai toujours vu penser ce que vous dites, et sentir ce que vous exprimiez. Cela seul, sans le reste, aurait sufli pour vous placera });irl dans mon esjirit. Mais je suis bien bon de vouloir vous expliquer pourquoi j'ai de raniiti(; pour vous. Cela
A GUSTAVE DE BEAUMOM. 61
se sent mieux qu'on ne l'explique. Je crois comprendre ce qui fait que je compte sur vous ; mais je ne le saurais pas que j'y compterais encore : car, en ces matières, nous ne sommes pas seulement conduits par le raisonnement, mais par une sorte d'instinct qui vaut mieux que lui.
J'envoie chez vous Aristote, Si vous pouvez en tirer meilleur parti que moi, vous me ferez part de vos idées. Pour moi, je vous l'avoue, sauf le respect qu'on doit aux gens qui ont été admirés pendant plus de deux mille ans, je le trouve un peu trop antique pour mon goût. Nous ne sommes pas assez Grecs pour trouver un grand profit à ces livres-là.
Adieu, mille amitiés bien sincères pour vous. Je serai à Berne le 25 juillet, et à Genève le 25 août. Tout le reste est douteux. Ecrivez-moi là, je vous prie, non pas seulement pour m'annoncer des choses importantes, mais simplement pour me dire tout ce qui vous passe par la tête.
Paris, G juillet 1836.
J'attends maintenant l'hiver prochain avec impatience. J'espère qu'il sera heureux et productif. Je ne puis vous dire, mon cher ami, combien votre mariage
me fournit d'iclées agréables. Il achève pour moi de compléler le tableau du bonheur intérieur que je désirais atteindre. Nous avons maintenant ce qui est nécessaire avant toutes choses dans ce monde ; des compagnes sur lesquelles nous pouvons compter dans la mauvaise comme dans la bonne fortune, sur le courage comme sur la tendresse desquelles nous pouvons nous fier... Qui ne se sentirait plein d'énergie et d'envie
d'agir avec un j)areil appui près de soi?
Je pars demain soir. Je serai à Metz après-demain 8 ; j'y resterai jusqu'au 14. Je partirai alors pour Berne...
A M. DE CORCELLE
Benio, 27 juillet 18ôG.
Je voyage ici, mon cher ami, beaucoup plus en amateur de la belle nature qu'en philosophe. Cependant, quand je me trouve par hasard forcé de lire un journal ou de faire une conversation raisonnable, je tâche de comprendre ce qu'on m'apprend. J'ai donc déjà, en ma qualité d'xVméricain, conçu un dédain très-superbe pour la constitution fédérale de la Suisse, que j'appelle sans façon une ligue et non une fédération.
Vu gouvernement de cette nature est, à coup sûr, le plus mon, le ])lus impuissant, le plus maladroit et le plus incapable de mener les peuples autre part qu'à
l'anarchie. Je suis dt-jà frappé aussi du peu de vie politique qui règne dans la populalion. Le royaume d'Angleterre est cent fois plus républicain que cette républiqueci. D'autres diraient que cela tient à la différence des races. Mais c'est un argument que je n'admettrai jamais qu'à la dernière extrémité, et quand il ne me restera plus absolument rien h dire. J'aime mieux trouver la raison de ceci dans un fait peu connu, ou du moins ignoré jusqu'à présent de moi : c'est que la liberté communale est un fait très-récent dans la plupart des cantons de la Suisse.
La bourgeoisie des villes gouvernait les campagnes, comme le pouvoir royal fait en France. C'était une petite centralisation bourgeoise qui, comme notre centralisation, ne souffrait pas qu'on mît le nez dans ses actes.
Assez sur la politique. Si le discours de Quincy Adams est encore dans vos mains, je vous prie de me le garder. Croyez à ma bien tendre et bien sincère amitié.
Baiigy, ce 10 novembre 1836.
Je n'ai reçu qu'hier au.soir^ mon cher Mill, la lettre que vous m'avez écrite lundi dernier. Je me hâte de vous répondre de peur que ma lettre n'arrive après
votre dé|!ait. Je ne puis vous dire quelle conirariélé j'éprouve à ne pas cire à Paris dans ce moment. 11 m'aurait été particulièrement agréable de vous recevoir chez moi et de vous présenter à ma femme qui a déjà appris à vous connaître comme un de mes bons amis. Je vous remercie de l'intérêt que vous témoignez à \sL Démocratie. Le charmant voyage que je viens de faire en Suisse lui a fait un peu de tort. J'ai perdu là trois * mois précieux. Aussi suis-je venu me renfermer dans la petite vallée de Baugy pour tâcher de réparer, s'il est possible, le temps si mal employé. J'ai eu bien de la peine à reprendre. Dieu merci, me revoilà en train ; et je voudrais maintenant ne plus lâcher prise que je n'aie tout terminé. Aussi bien mon sujet commence à peser sur mon esprit comme un cauchemar sur l'estomac d'un dormeur. Je me sens L'esprit plein de choses au milieu desquelles je ne vois pas encore clairement l'ordre, et que, cependant, je ne puis en faire sortir que une à une. Je voudrais courir, et je ne puis que me traîner lentement. Vous savez que je ne prends pas la plume avec l'intention arrêtée de suivre un système et de marcher à tort et à travers vers un but. Je me livre au mouvement naturel de mes idées, me laissant entraîner de bonne foi d'une conséquence à une autre. Il en résulte que, tant que l'ouvrage n'est pas terminé, je ne sais précisément où je vais ni si j'arriverai jamais. Ce doute finit par être insupportable. Si vous venez ici, mon ' cher Mill, j'aurais un grand plaisir à causer avec vous sur toutes ces matières et à vous étourdir de toutes
ies idées qui, dans ce moment, se croisent dans ma tête
Je n'ai vu ni l'article du Quarterly ni celui de la Revue américaine. Quant au reproche que me fait cette dernière de généraliser un peu trop, je le crois moimême fondé. J'ai été souvent obligé de le faire, pour qu'on aperçût nettement en Europe les caractères généraux du pays que je voulais faire ressortir. L'Amérique n'était que mon cadre, la démocratie le sujet.
Il ne me reste qu'un peu de papier blanc pour vous parler de la France. Aussi ai-je peu de choses à vous en dire, parce que j'en aurais trop à exprimer, si je voulais entrer un peu en matière. Je me bornerai au ministère qui est l'accident du moment '. .
Pans, 11 janvier 1857.
Je ne suis arrivé à Paris qu'cà la fin de décembre, mon cher monsieur Senior, et n'ai reçu que depuis deux jours le rapport sur les Poor Laws ^ et le Traité (Têco. nomie politique que vous avez bien voulu m'envoyer par M Greg *. Je vous remercie infiniment d'avoir ainsi
* Rapport de M. Senior sur le projet de réforme de la loi des pauvres en Angleterre.
* Intitulé : Outline of the science of political economy, by IN'. W. Senior (Esquisse de la science de réconomie polili(iue).
66 CORRESPOiNDANCE.
pensé à moi. Vous ne pouviez m'envoyer rien qui me fût plus agréable que votre résumé sur l'économie politique. J'ai souvent reconnu que je manquais de notions suffisantes sur cette importante portion des connaissances humaines, et j'ai bien des l'ois pensé que vous étiez l'homme le plus capable de me les fournir. Tout ce que vous publiez m'est fort précieux, mais principalement ce que vous écrivez sur l'économie politique.
Je n'ai pu, du reste, lire encore ce que je viens de recevoir. J'ai remis cette lecture à l'époque assez prochaine où je serai plus libre. En ce moment je suis si profondément enfoncé dans mon second ouvrage sur l'Amérique, que je vois et entends à peine ce qui se passe autour de moi. J'aurai fini, je pense, ce nouveau travail vers le milieu de l'été et le publierai vers l'automne prochain. Je ne sais s'il sera bon, mais je puis affirmer que je ne saurais mieux fùre. J'y donne tout mon temps et j'y mets toute la somme d'intelligence dont je puis être pourvu.
Notre ministère est toujours in a dubmis state^... Veuillez, je vous prie, me rappeler au souvenir de lord et de lady Lansdowne et leur offrir l'hommage de mon respect.
P. S. J'oubliais de vous féliciter sur la place à laquelle vous avez été élevé l'an dernier (master in chancery). Je ne sais pas précisément quels en sont les devoirs, mais je vous connais assez pour être sûr que vous les remplirez tous Irès-bien.
• Dans un étal précaire.
Paris, 22 mars 1837.
J'ai reçu avec un grand plaisir votre lettre, mon cher Reeve ; vous m'y donnez de bonnes nouvelles de vous et de votre traduction ; je m'intéresse beaucoup à l'un et à l'autre ; je me crois même assez peu égoïste pour préférer la prospérité du premier à celle de la seconde. Tous deux vont bien, que le ciel soit loué.
J'avais reçu précédemment le discours de sir Robert Peel ^ et la brochure d'un American citizen. Je ne sais si c'est avons que je dois l'un et l'autre. Vous me ferez plaisir de me tenir toujours au courant de publications semblables, s'il s'en faisait encore d'autres. Indépendamment de l'intérêt sérieux que je prends aux jugements qu'on veut bien porter de moi, je suis réjoui en voyant les différentes physionomies qu'on me donne suivant les passions politiques de celui qui me cite. C'est une collection de porlrails que j'aime à réunir. Jusqu'à présent je n'en ai point encore trouvé qui ressemblât complètement à ma vraie figure.
On veut absolument faire de moi un homme de parti et je ne le suis point. On me donne des passions et je n'ai que des opinions; ou plutôt, je n'ai qu'une passion, l'amour de la liberté et de la dignité humaine. Toutes
* Voir la Notice, page 45, tome V.
les formes gouvernementales ne sont à mes yeux que des moyens plus ou moins parfaits de satisfaire cette sainte ou légitime passion de l'homme. On me prête alternativement des préjugés démocratiques ou aristocratiques. J'aurais peut-être eu de ceux-ci ou de ceux-là, si j'étais né dans un autre siècle ou dans un autre pays. Mais le hasard de ma naissance m'a rendu fort aisé de me défendre des uns et des autres. Je suis venu au monde à la fin d'une longue révolution qui, après avoir détruit l'état ancien, n'avait rien créé de durable. L'aristocratie était déjà morte quand j'ai commencé à vivre, et la démocratie n'existait point encore. Mon instinct ne pouvait donc m'entraîner aveuglément ni vers l'une ni vers l'autre. J'habitais un pays qui pendant quarante ans avait essayé un peu de tout sans s'arrêter définitivement à rien. Je n'étais donc pas facile en fait d'illusions politiques. Faisant moi-même partie de l'ancienne aristocratie de ma patrie, je n'avais point de haine ni de jalousie naturelles contre l'aristocratie ; et cette aristocratie étant détruite, je n'avais point non plus d'amour naturel pour elle ; car on ne s'attache fortement qu'à ce qui vit. J'en élais assez près pour la bien connaître, assez loin pour la juger sans jKission. J'en dirai autant de l'élément démocratique. Aucun intéi'êt ne me donnait une pente naturelle et nécessaire vers la démocratie; et je n'en avais reçu personnellement nulle injure. Je n'avais aucun motif particulier de l'aimer ni de la haïr, indépendamment de ceux que me fournissait ma raison. En un mol, j'étais si bien en équilibre entre
le passé et l'avenir, que je ne me sentais naturellement et instinctivement attiré ni vers l'un ni vers l'autre, et je n'ai pas eu besoin de grands efforts pour jeter des regards tranquilles des deux côtés.
Adieu, mon cher Reeve; recevez, je vous prie, l'assurance de ma bien sincère amitié.
AU MÊME
Tocqueville, 24 juillet 1857.
Je n'ai reçu votre lettre que depuis deux jours, mon cher ami, parce que vous me l'aviez envoyée à Baugy, au lieu de me l'adresser chez moi. Il est vrai que vous n'étiez pas sûr que je fusse venu cette année en Normandie. Je suis dans mon pauvre vieux Tocqueville depuis deux mois. Je ne sais si je vous ai dit que ce lieu qui, par un arrangement de famille, devient ma propriété, est Tinc espèce de grande ferme inhabitée depuis plus d'un demi-siècle. Cela m'oblige dans ce moment à entreprendre des travaux de tous genres qui ne rendront jamais ce lieu joli, mais qui, si Dieu me prêle vie, le rendront habitable et même confortable d'ici à peu d'années. Je suis donc au milieu des ouvriers de toute espèce, race détestable, animaux rongeurs et bruyants, dont le voisinage ne convient pas à un philosophe comme moi. Heureusement que je n'ai pas la moindre
prétention de diriger les travaux qui se font chez moi. Le génie et la volonté me manquent à la fois pour le tenter. J'abandonne ce soin à madame de Tocqueville, qui s'y entend bien mieux que moi, et je me renferme du matin au soir dans la petite pièce qu'elle a bien voulu me laisser. Vous voyez que je suis un mari modèle.
Vous me demandez quel effet a produit sur moi tout l'enthousiasme monarchique qui vient de couler chez vous à pleins bords? Peu, je vous le confesse. J"ai vu Charles X entrer dans Paris en 1825 au milieu des acclamations du peuple, et je lui ai entendu dire plus de hallebardes } ei le 51 juillet 1850, j'ai vu de mes propres yeux ce même prince quitter Saint-Cloud après avoir fait gratter sur ses voitures l'écusson royal. Je vous avoue que cela m'a donné une froideur naturelle et persistante pour les démonstrations populaires. Je ne veux pas dire pourtant qu'un même sort attende votre jeune reine. Je suis loin de le désirer, et aussi loin de le croire ; mais sa stabilité repose à mes yeux sur une autre base que sur les cris de la foule. *
Je profite du petit bout de papier qui me reste pour vous prier de me l'appeler particulièrement au souvenir de mesdames Pieeve et Auslin. Présentez, je vous prie, mes respectueux hommages à lord Lansdowne, et croyez à ma bien sincère affection.