‹ Correspondance d'Alexis de Tocqueville, publiée en 1860Chapitre 13 sur 67 · A ALEXIS DE TOCQUEVILLE · texte numérisé non relu

A ALEXIS DE TOCQUEVILLE

Paris, ce 14 septembre 1837,

Mon cher monsieur, je reçois de vous une lettre qui demande promple et ample réponse. Je vous rendrai franchise pour franchise, et puisque, d'un bout à l'autre, je ne partage aucun des sentiments ou des principes qui vous l'ont inspirée, j'aurai le courage de vous le dire. Je réclamerai d'abord et protesterai, au besoin, contre la distinction que vous établissez entre le président du conseil et M. Mole. Si ce dernier avait dû s^.effacer pour faire place à l'autre, il aurait repoussé la présidence, et, comme dans toute sa carrière, il eût préféré, sans hésiter, la moindre de ses convictions morales ou politiques au pouvoir et à tous les avantages qu'on lui attribue. Ce n'est pas seulement dans l'exercice du pouvoir politique, c'est dans toutes les affaires de la vie qu'il faut accepter la lutte du bien contre le mal. Si on ne se mêlait que de celles où l'on serait sûr de faire tout ce qu'on croit bien ou vrai sans transaction, on ne ferait pas même ses propres affaires ; il faudrait se renfermer dans l'inaction. Je suis donc au pouvoir, comme vous y seriez, faisant le bien, empêchant le mal avec toutes les ressources que me fournissent les circonstances ou mes ficultés. Le premier des devoirs est, à mes yeux, de lutter dans les élections comme ail-

leurs pour l'opinion qui m'a porte au pouvoir, que j'y défends et qui m'y prête son loyal appui. Je n'admets donc pas que ce soit accepter un joul; dont la délicatesse ou la fierté aient à souffrir que d'arriver par notre influence à la Chambre, ni que ce fût trahir un engagement que de se séparer de nous plus tard sur une question où l'on ne pourrait, en conscience et avec conviction, nous soutenir. Tout ceci est bien teri'e à terre, je le sais, aux yeux de cette opinion factice et amoureuse de popularité qui tient le pouvoir, quelles que soient les mains qui l'exercent, pour l'adxersaire présumé de la sociélé. Mais je me permettrai de vous demander si vous croyez donc que vous serez plus libre d'engagements, si vous arrivez par les légitimistes, les républicains, ou une nuance quelconque de la gauche que par le juste-milieu. Il faut choisir; l'isolement n'est pas l'indépendance, et l'on dépend plus ou moins de ceux qui vous ont élu. L'armée du ministère dans les élections ne se compose pas seulement de gens qui relèvent de lui et lui doivent leur existence ; elle se compose surtout d'hommes pensant comme lui et croyant bon pour le pays qu'il se maintienne et qu'il l'emporte contre ses adversaires. C'est parmi de tels hommes, mon cher monsieur, que j'aurais été heureux et fier de vous rencontrer. Vous ne le voulez pas, vous avez presque dit que vous en rougiriez : à la bonne heure. Je méritais que vous me parlassiez avec autant de franchise. Mais vous n'avez pu croire que je prisse assez peu au sérieux le métier que je fais pour désirer de vous voir

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