‹ Correspondance d'Alexis de Tocqueville, publiée en 1860Chapitre 15 sur 67 · MOLÉ · texte numérisé non relu

MOLÉ

Les deux lettres qui précèdent furent immédiatement suivies de deux autres que l'on omet ici parce que, onlre quelques détails confidentiels qu'il convient de supprimer, elles renferment, à l'occasion des élections, des noms propres qu'on ne saurait livrer à la publicité avec les commentaires qui les accompagnent, et se rapportent d'ailleurs à toute une situation politique qu'on ne veut, quant à présent, ni apprécier ni même toucher. On se bornera donc à constater que quelques explications mutuelles suffirent pour adoucir aussitôt le ton d'abord un peu vif de cette correspondance. On voit par une lettre écrite le 25 septembre par Alexis de Tocqueville, en réponse à une nouvelle lettre de M. le comte Mole, que leurs rapports avaient déjà repris le double caractère de bienveillante estime d'une part, et de l'autre d'affectueuse déférence, qui marquait leurs sentiments réciproques. On en jugera par le passage suivant de celte lettre.

Tocqueville, 23 septembre 1837.

Je ne veux pas attendre une seconde, monsieur, pour répondre à la lettre cpie je reçois de vous et que je viens de lire à la hâte. Il me serait difficile de vous peindre à quel point elle m'a touché, et je puis dire, ému. L'estime que vous m'y montrez m'honore, et l'affection que vous m'y témoignez me pénètre de reconnaissance.

Je ne sais, ^monsieur, quels dissentiments politiques l'avenir peut créer entre nous. Mais ce que je sais dès à présent à n'en point douter, c'est que mon attachement profond vous appartient et que rien désormais ne pourrait l'altérer. Permettez-moi de vous dire que c'est précisément parce que cet attachement est un sentiment déjà ancien el sérieux, que j'avais été si vivement affligé de ce que j'avais cru voir dans votre première lettre. La bienveillance dont vous m'aviez donné tant de preuves depuis trois ans m'avait persuadé que vous aviez de l'amitié pour moi, Dernièrement une conversation dont M. de Beaumont avait été fort ému, et qu'il m'avait exactement rendue, achevait de me convaincre. En lisant votre lettre, j'avais craint de m'être trompé; et par la vivacité même de mon style, vous devez juger du prix que j'attachais au bien véritable que je croyais avoir perdu

Tocqueville, 12 novembre 1837.

Je reçois à l'instant votre lettre du 8, mon cher ami. Vous avez été surpris de mon échec. J'avoue que je l'ai été moi-même. Je ne connaissais pas le pays et mes amis comptaient sur une majorité de quatre-vingts voix. Les causes de l'événement sont celles que je vous ai dites : l'influence de l'administration d'une part ; de l'autre les passions démocratiques et la grande fortune de mon adversaire. Nous ne nous doutons pas, mon cher ami, de ce qu'est en France la puissance de l'argent, quand il n'est pas joint à la noblesse et qu'il a la haine de la noblesse pour auxiliaire. L'élection s'est faite au cri ih point de nobles! Ce n'est pas que tous mes adversaires ne reconnaissent que je n'ai point les préjugés qu'ils prêtent à la noblesse, mais il y a dans la tête de ces hommes quelque chose de semblable à la répugnance instinctive que les Américains ont pour les hommes de couleur. L'esprit a lutté quelque temps contre cette impression ; mais la bête(\ fini par l'emporter. Du reste, je suis battu, mais non abattu

. . . Nous voilà donc libres, mon cher ami ; et je ne puis vous dire avec quelle joie et quelle ardeur je m'élance de nouveau dans mes études et vers mes travaux. Nous allons passer, si ^ous voulez, d'heureuses et utiles années; l'avenir est à nous, croyez-moi. Jamais je

n'en fus aussi convaincu. Vous vous retirez à la Grange pour travailler, ce que j'approuve d'autant plus que je

vais moi-même dans le même but à Baugy

. . . J'avais oublié de vous dire que nous faisions une sixième édition de la Démocratie. . ,

AU MÊME

Baugy, 18 janvier 1838.

J'allais précisément vous écrire, mon cher ami, lorsque j'ai reçu votre lettre. Ceci n'est point une gasconnade, mais une vérité très-certaine. J'avais même depuis longtemps envie de le faire, car je trouve que nos communications deviennent infiniment trop rares. L'Irlande et l'Amérique nous absorbent trop complètement, et il faut prendre garde que nous ne revenions de ces payslà étrangers l'un à l'autre

Je fais ici à peu près le métier que vous faites à la Grange. Jusqu'à présent ce genre de vie me réussit ; je me porte à merveille et fais aussi l)ien que je puisse faire : ce qui ne veut pas diie que je sois content. Est-ce que vous avez jamais été satisfait pleinement de ce que vous écrivez? La chose ne m'est jamais arrivée, que je me souvienne. Toujours quehjue part au-dessus, au-dessous, à droite ou à gauche du but, jamais en plein dans le but

idéal que chacun a éternellement devant les yeux et qui fuit toujours quand on veuiralleindrc. Je sais qu'il y a une espèce de proverbe d'après lequel un pareil malheur n'arriverait qu'aux gens capables de bien faire. Mais j'ai toujours trouvé que c'était une erreur. J'ai vu dans ma vie une foule de gens qui croyaient très-sincèrement mal faire et qui très-véritablement faisaient mal. Cela m'a guéri pour jamais de la manie de me croire un grand homme par la seule raison que je me sentais une bêle et que j'en étais Fâché.

Malgré mes tribulations littéraires, je vous dirai très en confidence que je me trouve si bien ici pour le travail, que j'y prolongerai mon séjour jusqu'il la fin d'avril

. . . Louis (Kergorlay) vient de passer quatre jours ici. J'étais dans ce moment tout empêtré dans un système d'idées que je ne pouvais débrouiller. C'était un vrai cul-de-sac intellectuel, dont il m'a fait sortir en quelques heures. Ce garçon a en lui-même une véritable mine dans laquelle lui seul ne sait pas puiser. . .

AU MEME

Baupy, 21 mars 1838.

... Je suis revenu ici le jour où je vous ai quitté, et je me suis remis au travail comme un furieux jusqu'à

A GUSTAVE DE BEAUMOM. 81

ce que mon cerverai ait refusé le service, ce qui est l'état présent. J'ai pour le moment la tête beaucoup plus pleine de sang que d'idées, et force est de m'arrêter pour deux ou trois jours, afin de n'être pas contraint de m'arrêter pour beaucoup plus. J'enrage de me voir ainsi ramené à terre au plus fort de mon élan, et je fais les réflexions les plus philosophiques du monde, mais que je ne vous communiquerai pas, attendu que vous vous portez bien et que vous ne seriez pas par conséquent à la hauteur de mes théories. N'allez pas, d'après ce long discours, me croire m.alade. Je ne le suis point, mais seulement fatigué. Il me faudrait du repos, et le repos m'est insupportable, de sorte que j'ai le mal, etpar-dessus le marché l'impatience du mal. Ce qui entretient cette impatience, c'est la vue du peu que j'ai fait depuis trois mois que je travaille comme un malheureux. Si j'avais mis ce temps et cet effort au premier ouvrage, il ne ferait que paraître maintenant, Ai-je tort ou raison de tourner et retourner ainsi ma pensée avant de la rendre? En vérité, je n'en sais rien. Vous en jugerez, mon cher Âristarque, avant tous les autres. D'ici à huit mois j'espère bien passer sous votre laminoir, de même que vous passerez sous le mien, ne voua en déplaise.

Ne pouvant mieux faire, je lis depuis quelques jours de vieux bouquins que j'ai apportés ici avec moi, entre autres Plutarque, que j'avoue, à ma grande honte, avoir à peine ouvert jusqu'ici. J'ai d'abord lu une de ses Vies avec assez de distraction, puis une autre, mais

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nonchalamment. Maintenant, je trouve un charme singulier à. cette lecture. Quel grand diahle de monde était ce monde antique! Plutarque qui, dans son bavardage, en montre les petits côtés mieux que qui que ce soit, fait faire par cela même saillie aux grands. Il anime et fait mouvoir des personnages qui m'avaient toujours paru plus ou moins inventés ; il en fait des hommes, un peu plus hauts que nature seulement, et, réduits là, ils vous frappent bien plus que quand on voyait en eux des colosses immobiles et des géants imaginaires. Cette lecture a si bien captivé mon imagination, qu'il y a des moments où je crains de devenir fou à la manière de don Quichotte. J'ai l'esprit tout bourré d'un héroïsme qui n'est guère de nos jours ; et je tombe bien à plat quand je sors de ces rêves pour me trouver en face de la réahlé.

AU MÊME

Baugy, 22 aviil 1838.

Je suis ici non-seulement absorbé par mon travail, mais })ar mille autres idées qui me viennent sans cesse à l'occasion de mes lectures, ou sans occasion. Car jamais ma tête n'a plus travaillé que dans cette solitude. Il y a des années que je n'ai autant lu et autant pensé à ce que je lisais que durant ces quatre mois consacrés

à la Démocratie. Je mets dans ce moment la dernière main au pénultième chapitre. Mais quelle sera la taille du dernier? en combien de petits chapitres se dr'composera-l-il? Je n'en sais rien encore. Tout ce que je comprends, c'est qu'avant de l'entreprendre, il me faut rassembler toutes mes forces, afin d'achever par un dernier effort. Je suis effrayé d'avance de ce chapitre décisif. Je crois qu'il me faudra plusieurs mois pour le faire. Je ne l'entreprendrai qu'à Tocqueville.

Je ne puis vous dire, mon cher ami, le dégoût que j'éprouve en voyant comment les hommes publics de nos jours trafiquent, suivant les plus petits intérêts du moment, de choses aussi sérieuses et aussi sacrées à mes yeux que les principes. Ces subites conversions que nous voyons me blessent peut-être plus intérieurement que ne le faisait l'opposition violente. Elles m'effrayent quelquefois, et me font me demander à moi-même s'il y a dans ce monde autre chose que des intérêts, et si ce qu'on prend pour des sentiments et des idées ne sont pas des intérêts qui agissent et qui parlent. Ce qui me réconcilie cependant un peu avec mon siècle, c'est que je vois quelque chose d'analogue à ce que nous voyons jusque dans les plus beaux temps de l'antiquité, grâce à mon indiscret et bavard Plutarque. Cela rehausse un peu nos contemporains, mais abaisse l'homme en général. Mais c'est là une dernière idée que je rétracte ; il ne faut pas mépriser l'homme, si l'on veut obtenir des autres et de soi de grands efforts. Je faisais l'autre jour

une réflexion : repassant dans ma mémoire le souvenir des œuvres de l'esprit qui ont le plus saisi l'imagination de la race humaine, el qui ont eu le plus de durée et d'éclat, je trouvais que c'étaient, en grande majorité, les livres où les grands principes du beau et du bon, les hautes et salutaires théories de Texistence de Dieu et de l'in^mortalilé de l'àme ont le plus profondément pénétré, et qui ont le mieux mis en relief ces principes et ces théories. Là se trouve donc la cause la plus durable et la plus efficace des grands succès littéraires ; ce qui prouve qu'après tout c'est de ce côté que tend de la manière la plus énergique et la. plus continue le cœur du genre humain. Privez Platon, par exemple, de cette aspiration vers l'immortalité et l'infini qui le transporte, et laissez-le seulement avec ses formes hors d'usage, sa science incomplète et souvent ridicule, son éloquence qui nous échappe à une si grande distance, il tombe dans Tobscurilé et devient illisible. Mais Platon s'est adressé au plus noble et plus persévérant instinct de notre nature ; et il vivra tant qu'il y aura des hommes ; il entraînera ceux même qui ne le comprendront qu'à moitié ; et il fera toujours une énorme figure dans le monde des intelligences.

Je me reproche de me laisser ainsi aller au courant de ma plume. Ce que je vous dis là ne vous intéresse guère : non que vous ne soyez très-capable de vous intéresser à de pareilles idées dans certains moments ; mais vous ne pouvez faire deux choses à la fois. Votre esprit est indivisible. 11 ne faut pas trop vous en plain-

dre, car c'est un gage de force. Vous êtes toujours flambant, mais vous ne prenez feu que pour une chose à la fois, et vous êtes sans curiosité et sans intérêt pour tout le reste. C'est pour cela qu'au milieu de la plus grande intimité, nous avons toujours eu des points par lesquels nous ne nous touchions pas et ne nous saisissions jamais. J'ai une curiosité insatiable qui m'entraîne sans cesse à droite et à gauche de mon chemin. La vôtre vous conduit aussi impétueusement, mais toujours vers un seul objet. J'ai été mille fois tenté de bavarder avec vous de mille idées étrangères au cours habituel de nos études, et qui se croisaient dans mon cerveau, et j'ai toujours été arrêté par la pensée qu'entrant ainsi momentanément dans un autre courant que le vôtre, je ne pouvais espérer de vous y attirer avec moi. Qui de nous deux a raison dans sa manière de conduire son esprit? En vérité, je n'en sais rien. Je crois que le résultat sera toujours que vous saurez mieux que moi et moi plus que vous. Vous ririez si vous voyiez l'assemblage confus et bizarre de livres qui sont sur ma table, et que j'ai dévorés presque tout entiers depuis quatre mois : Rabelais, Plutarque, le Coran, Cervantes, Machiavel, Fontenelle, Saint-Evremond, etc., etc. Tout cela est entré pêle-mêle, et tant bien que mal dans ma tête.

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AO MÊME

Tocqueville, 6 janvier 1839.

J'ai termine à peu près un volume. Ce travail est très-pénible et souvent peu satisfaisant. Ce qui l'entrave surtout, c'est l'état de ma santé, qui, sans être décidément mauvais, est certainement chancelant depuis deux mois. Le travail me fatigue et pourtant il m'est si nécessaire que j'y suis bientôt ramené, pour être obligé de l'interrompre encore. Quand j'ai été à mon bureau cinq ou six heures par jour, je suis incapable d'en faire plus ; la machine refuse son service. J'ai bien besoin de repos et d'un long repos. Joignez à cela toutes les incertitudes qui assiègent l'esprit d'un auteur à la fin de sa composition, et vous aurez l'idée d'une vie fort misérable. Je serais incapable de poursuivre ma tâche, si je ne me retrouvais sans cesse dans les intervalles, à côté de la sérénité d'âme de Marie. On ne saurait voir une nature plus heureusement opposée à la mienne. C'est une vraie providence pour moi au milieu

de ce malaise perpétuel du corps et de l'esprit

. . . Adieu, mon cher ami, mille souvenirs du ménage à madame de Beaumont que nous aurons un plaisir infini à revoir, -le vous embrasse de tout mon cœur. Je serai à Paris le 14 au matin.

AU MÊME

Paris, 31 janvier 1839

Je vais touj.ours de même, c'esl-à-dire bien pauvrement. Si cet état continue encore quinze jours, il n'y a plus de possibilité quelconque de terminer pour le printemps, et je renoncerai même à l'essayer.

Avant-hier, j'ai été étonné, confondu, con-

fusionné et je ne sais combien d'autres choses, en voyant arriver M. de Chateaubriand chez moi pour entendre, disait-il, des fragments de mon manuscrit. 11 a bien fallu lui en lire. Vous sentez qu'ayant fait, je ne sais par quel motif, une pareille démarche, il ne voulait pas aboutir à des critiques; il m'a donc fait immensément de compliments. J'en ai retranché les trois quarts, et il en est resté assez pour me faire espérer que réellement son impression, bien qu'exagérée singulièrement par ses paroles, était bonne. Je suis donc dans ce moment comme un cheval auquel, après avoir lié les quatre jambes, on donne un coup de fouet. La comparaison est malheureusement exacte en tous points.

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